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UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS
JOURNAL D'UN HOMME HEUREUX
PUBLIÉ PAR ÉMILE SOUVESTRE
OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS
1857
--Droits de reproduction et de traduction réservés--
DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18
AU BORD DU LAC 1 vol.
AU COIN DU FEU 1 --
CHRONIQUES DE LA MER 1 --
CONFESSIONS D'UN OUVRIER 1 --
DANS LA PRAIRIE 1 --
EN QUARANTAINE 1 --
HISTOIRES D'AUTREFOIS 1 --
LE FOYER BRETON 2 --
LES CLAIRIÈRES 1 --
LES DERNIERS BRETONS 2 --
LES DERNIERS PAYSANS 2 --
CONTES ET NOUVELLES 1 --
PENDANT LA MOISSON 1 --
SCÈNES DE LA CHOUANNERIE 1 --
SCÈNES DE LA VIE INTIME 1 --
SOUS LES FILETS 1 --
SOUS LA TONNELLE 1 --
RÉCITS ET SOUVENIRS 1 --
LES SOIRÉES DE MEUDON 1 --
SUR LA PELOUSE 1 --
LA DERNIÈRE ÉTAPE 1 --
SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES 1 --
Typographie de MORRIS et Comp., rue Amelot, 64.
A MME NANINE SOUVESTRE.
AVANT-PROPOS.
Nous connaissons un homme qui, au milieu de la fièvre de changement et
d'ambition qui travaille notre société, a continué d'accepter, sans
révolte, son humble rôle dans le monde, et a conservé, pour ainsi dire,
le goût de la pauvreté. Sans autre fortune qu'une petite place, dont il
vit sur ces étroites limites qui séparent l'aisance de la misère, notre
philosophe regarde, du haut de sa mansarde, la société comme une mer
dont il ne souhaite point les richesses et dont il ne craint pas les
naufrages. Tenant trop peu de place pour exciter l'envie de personne, il
dort tranquillement enveloppé dans son obscurité.
Non qu'il se soit retiré dans l'égoïsme comme la tortue dans sa
cuirasse! C'est l'homme de Térence, qui ne «se croit étranger à rien de
ce qui est humain.» Tous les objets et tous les incidents du dehors se
réfléchissent en lui ainsi que dans une chambre obscure où ils
décalquent leur image. Il «regarde la société en lui-même» avec la
patience curieuse des solitaires, et il écrit, pour chaque mois, le
journal de ce qu'il a vu ou pensé. C'est _le calendrier de ses
sensations_, ainsi qu'il a coutume de le dire.
Admis à le feuilleter, nous en avons détaché quelques pages, qui
pourront faire connaître au lecteur les vulgaires aventures d'un penseur
ignoré dans ces douze hôtelleries du temps qu'on appelle des mois.
CHAPITRE PREMIER.
LES ÉTRENNES DE LA MANSARDE.
_1er Janvier._--Cette date me vient à la pensée dès que je m'éveille.
Encore une année qui s'est détachée de la chaîne des âges pour tomber
dans l'abîme du passé! La foule s'empresse de fêter sa jeune soeur. Mais
tandis que tous les regards se portent en avant, les miens se retournent
en arrière. On sourit à la nouvelle reine, et, malgré moi, je songe à
celle que le temps vient d'envelopper dans son linceul.
Celle-ci, du moins, je sais ce qu'elle était et ce qu'elle m'a donné,
tandis que l'autre se présente entourée de toutes les menaces de
l'inconnu. Que cache-t-elle dans les nuées qui l'enveloppent? Est-ce
l'orage ou le soleil?
Provisoirement il pleut, et je sens mon âme embrumée comme l'horizon.
J'ai congé aujourd'hui; mais que faire d'une journée de pluie? Je
parcours ma mansarde avec humeur, et je me décide à allumer mon feu.
Malheureusement, les allumettes prennent mal, la cheminée fume, le bois
s'éteint! Je jette là mon soufflet avec dépit, et je me laisse tomber
dans mon vieux fauteuil.
En définitive, pourquoi me réjouirais-je de voir naître une nouvelle
année? Tous ceux qui courent déjà les rues, l'air endimanché et le
sourire sur les lèvres, comprennent-ils ce qui les rend joyeux?
Savent-ils seulement ce que signifie cette fête et d'où vient l'usage
des étrennes?
Ici mon esprit s'arrête pour se constater à lui-même sa supériorité sur
l'esprit du vulgaire. J'ouvre une parenthèse dans ma mauvaise humeur, en
faveur de ma vanité, et je réunis toutes les preuves de ma science.
(Les premiers Romains ne partageaient l'année qu'en dix mois; ce fut
Numa Pompilius qui y ajouta janvier et février. Le premier tira son nom
de Janus, auquel il fut consacré. Comme il ouvrait le nouvel an, on
entoura son commencement d'heureux présages, et de là vint la coutume
des visites entre voisins, des souhaits de prospérité et des _étrennes_.
Les présents usités chez les Romains étaient symboliques. On offrait des
figues sèches, des dattes, des rayons de miel, comme emblème de «la
douceur des auspices sous lesquels l'année devait commencer son cours,»
et une petite pièce de monnaie, nommée _stips_, qui présageait la
richesse.)
Ici je ferme la parenthèse pour reprendre ma disposition maussade. Le
petit _spitch_ que je viens de m'adresser m'a rendu content de moi et
plus mécontent des autres. Je déjeunerais bien pour me distraire; mais
la portière a oublié mon lait du matin, et le pot de confiture est vide!
Un autre serait contrarié; moi j'affecte la plus superbe indifférence.
Il reste un croûton durci que je brise à force de poignets, et que je
grignote nonchalamment comme un homme bien au-dessus des vanités du
monde et des pains mollets.
Cependant, je ne sais pourquoi mes idées s'assombrissent en raison des
difficultés de la mastication. J'ai lu autrefois l'histoire d'un Anglais
qui s'était pendu parce qu'on lui avait servi du thé sans sucre. Il y a
des heures dans la vie où la contrariété la plus futile prend les
proportions d'une catastrophe. Notre humeur ressemble aux lunettes de
spectacle qui, selon le bout, montrent les objets moindres ou agrandis.
Habituellement, la perspective qui s'ouvre devant ma fenêtre me ravit.
C'est un chevauchement de toits dont les cimes s'entrelacent, se
croisent, se superposent, et sur lesquels de hautes cheminées dressent
leurs pitons. Hier encore je leur trouvais un aspect alpestre, et
j'attendais la première neige pour y voir des glaciers; aujourd'hui je
n'aperçois que des tuiles et des tuyaux de poêle. Les pigeons, qui
aidaient à mes illusions agrestes ne me semblent plus que de misérables
volatiles qui ont pris les toits pour basse-cour; la fumée qui s'élève
en légers flocons, au lieu de me faire songer aux soupiraux du Vésuve,
me rappelle les préparations culinaires et l'eau de vaisselle; enfin le
télégraphe que j'aperçois de loin sur la vieille tour de Montmartre, me
fait l'effet d'une ignoble potence dont le bras se dresse au-dessus de
la cité.
Ainsi blessés de tout ce qu'ils rencontrent, mes regards s'abaissent sur
l'hôtel qui fait face à ma mansarde.
L'influence du premier de l'an s'y fait visiblement sentir. Les
domestiques ont un air d'empressement qui se proportionne à l'importance
des étrennes reçues ou à recevoir. Je vois le propriétaire traversant la
cour avec la mine morose que donnent les générosités forcées, et les
visiteurs se multiplier, suivis de commissionnaires qui portent des
fleurs, des cartons ou des jouets. Tout à coup la grande porte cochère
est ouverte; une calèche neuve, traînée par des chevaux de race,
s'arrête au pied du perron. Ce sont sans doute les étrennes offertes par
le mari à la maîtresse de l'hôtel; car elle vient elle-même examiner le
nouvel équipage. Elle y monte bientôt avec une petite fille
_ruisselante_ de dentelles, de plumes, de velours, et chargée de cadeaux
qu'elle va distribuer en étrennes. La portière est refermée, les glaces
se lèvent la voiture part.
Ainsi tout le monde fait aujourd'hui un échange de bons désirs et de
présents; moi seul je n'ai rien à donner ni à recevoir. Pauvre
solitaire, je ne connais pas même un être préféré pour lequel je puisse
former des voeux.
Que mes souhaits d'heureuse année aillent donc chercher tous les amis
inconnus, perdus dans cette multitude qui bruit à mes pieds!
A vous d'abord, ermites des cités, pour qui la mort et la pauvreté ont
fait une solitude au milieu de la foule! travailleurs mélancoliques
condamnés à manger, dans le silence et l'abandon, le pain gagné chaque
jour, et que Dieu a sevrés des enivrantes angoisses de l'amour ou de
l'amitié!
A vous, rêveurs émus qui traversez la vie, les yeux tournés vers quelque
étoile polaire, marchant avec indifférence sur les riches moissons de la
réalité!
A vous, braves pères qui prolongez la veille pour nourrir la famille;
pauvres veuves pleurant et travaillant auprès d'un berceau; jeunes
hommes acharnés à vous ouvrir dans la vie une route assez large pour y
conduire par la main une femme choisie; à vous tous vaillants soldats du
travail et du sacrifice!
A vous enfin, quels que soient votre titre et votre nom, qui aimez ce
qui est beau, qui avez pitié de ce qui souffre, et qui marchez dans le
monde comme la vierge symbolique de Byzance, les deux bras ouverts au
genre humain!
... Ici je suis subitement interrompu par des pépiements toujours plus
nombreux et plus élevés. Je regarde autour de moi... ma fenêtre est
entourée de moineaux qui picorent les miettes de pain que, dans ma
méditation distraite, je viens d'égrener sur le toit.
A cette vue, un éclair de lumière traverse mon coeur attristé. Je me
trompais, tout à l'heure, en me plaignant de n'avoir rien à donner;
grâce à moi, les moineaux du quartier auront leurs étrennes!
_Midi._ On frappe à ma porte; une pauvre fille entre et me salue par mon
nom. Je ne la reconnais point au premier abord; mais elle me regarde,
sourit... Ah! c'est Paulette!... Mais depuis près d'une année que je ne
l'avais vue, Paulette n'est plus la même: l'autre jour c'était une
enfant, aujourd'hui c'est presque une jeune fille.
Paulette est maigre, pâle, misérablement vêtue; mais c'est toujours le
même oeil bien ouvert et regardant droit devant lui, la même bouche
souriant à chaque mot, comme pour solliciter votre amitié, la même voix
un peu timide et pourtant caressante. Paulette n'est point jolie, elle
passe même pour laide: moi je la trouve charmante.
Peut-être n'est-ce point à cause de ce qu'elle est, mais à cause de moi.
Paulette m'apparaît à travers un de mes meilleurs souvenirs.
C'était le soir d'une fête publique. Les illuminations faisaient courir
leurs cordons de feu le long de nos monuments; mille banderoles
flottaient aux vents de la nuit; les feux d'artifice venaient d'allumer
leurs gerbes de flammes au milieu du Champ-de-Mars. Tout à coup, une de
ces inexplicables terreurs qui frappent de folie les multitudes s'abat
sur les rangs pressés; on crie, on se précipite; les plus faibles
trébuchent, et la foule égarée les écrase sous ses pieds convulsifs.
Échappé par miracle à la mêlée, j'allais m'éloigner, lorsque les cris
d'un enfant près de périr me retiennent; je rentre dans ce chaos humain,
et après des efforts inouïs, j'en retire Paulette au péril de ma vie.
Il y a deux ans de cela; depuis, je n'avais revu la petite qu'à de longs
intervalles, et je l'avais presque oubliée; mais Paulette a la mémoire
des bons coeurs; elle vient, au renouvellement de l'année, m'offrir ses
souhaits de bonheur. Elle m'apporte, en outre, un plant de violettes en
fleurs; elle-même l'a mis en terre et cultivé; c'est un bien qui lui
appartient tout entier, car il a été conquis par ses soins, sa volonté
et sa patience.
Le violier[1] a fleuri dans un vase grossier, et Paulette, qui est
cartonnière, l'a enveloppé d'un _cache-pot_ en papier verni, embelli
d'arabesques. Les ornements pourraient être de meilleur goût, mais on y
sent la bonne volonté attentive.
[1] Violier commun. On appelle aussi violier la giroflée.
Ce présent inattendu, la rougeur modeste de la petite fille et son
compliment balbutié dissipent, comme un rayon de soleil, l'espèce de
brouillard qui m'enveloppait le coeur; mes idées passent brusquement des
teintes plombées du soir aux teintes les plus roses de l'aurore; je fais
asseoir Paulette et je l'interroge gaiement.
La petite répond d'abord par des monosyllabes; mais bientôt les rôles
sont renversés, et c'est moi qui entrecoupe de courtes interjections ses
longues confidences. La pauvre enfant mène une vie difficile. Orpheline
depuis longtemps, elle est restée, avec son frère et sa soeur, à la
charge d'une vieille grand'mère qui les a _élevés de misère_, comme elle
a coutume de le dire. Cependant Paulette l'aide maintenant dans la
confection des cartonnages, sa petite soeur Perrine commence à coudre,
et Henri est apprenti dans une imprimerie. Tout irait bien sans les
pertes et sans les chômages, sans les habits qui s'usent, sans les
appétits qui grandissent, sans l'hiver qui oblige à acheter son soleil!
Paulette se plaint de ce que la chandelle dure trop peu et de ce que le
bois coûte trop cher. La cheminée de leur mansarde est si grande qu'une
falourde y produit l'effet d'une allumette; elle est si près du toit que
le vent y renvoie la pluie et qu'on y gèle sur l'âtre en hiver: aussi y
ont-ils renoncé. Tout se borne désormais à un réchaud de terre sur
lequel cuit le repas. La grand'mère avait bien parlé d'un poêle
marchandé chez le revendeur du rez-de-chaussée; mais celui-ci en a voulu
sept francs, et les temps sont trop difficiles pour une pareille
dépense; la famille s'est, en conséquence, résignée à avoir froid par
économie!
A mesure que Paulette parle, je sens que je sors de plus en plus de mon
abattement chagrin. Les premières révélations de la petite cartonnière
ont fait naître en moi un désir qui est bientôt devenu un projet. Je
l'interroge sur ses occupations de la journée, et elle m'apprend qu'en
me quittant elle doit visiter, avec son frère, sa soeur et sa
grand'mère, les différentes pratiques auxquelles ils doivent leur
travail. Mon plan est aussitôt arrêté: j'annonce à l'enfant que j'irai
la voir dans la soirée, et je la congédie en la remerciant de nouveau.
Le violier a été posé sur la fenêtre ouverte, où un rayon de soleil lui
souhaite la bienvenue; les oiseaux gazouillent à l'entour, l'horizon
s'est éclairci, et le jour, qui s'annonçait si triste, est devenu
radieux. Je parcours ma chambre en chantant, je m'habille à la hâte, je
sors.
_Trois heures._ Tout est convenu avec mon voisin le fumiste: il répare
le vieux poêle que j'avais remplacé, et me répond de le rendre tout
neuf. A cinq heures, nous devons partir pour le poser chez la grand'mère
de Paulette.
_Minuit._ Tout s'est bien passé. A l'heure dite, j'étais chez la vieille
cartonnière encore absente. Mon Piémontais a dressé le poêle tandis que
j'arrangeais, dans la grande cheminée, une douzaine de bûches empruntées
à ma provision d'hiver. J'en serai quitte pour m'échauffer en me
promenant, ou pour me coucher plus tôt.
A chaque pas qui retentit dans l'escalier j'ai un battement de coeur; je
tremble que l'on ne m'interrompe dans mes préparatifs et que l'on ne
gâte ainsi ma surprise. Mais non, voilà que tout est en place: le poêle
allumé ronfle doucement, la petite lampe brille sur la table et la
burette d'huile a pris place sur l'étagère. Le fumiste est reparti.
Cette fois ma crainte qu'on n'arrive s'est transformée en impatience de
ce qu'on n'arrive pas. Enfin, j'entends la voix des enfants; les voici
qui poussent la porte et qui se précipitent... Mais tous s'arrêtent avec
des cris d'étonnement.
A la vue de la lampe, du poêle et du visiteur qui se tient comme un
magicien au milieu de ces merveilles, ils reculent presque effrayés.
Paulette est la première à comprendre; l'arrivée de la grand'mère, qui a
monté moins vite, achève l'explication.--Attendrissement, transports de
joie, remercîments!
Mais les surprises ne sont point finies. La jeune soeur ouvre le four et
découvre des marrons qui achèvent de griller; la grand'mère vient de
mettre la main sur les bouteilles de cidre qui garnissent le buffet, et
je retire du panier que j'ai caché une langue fourrée, un coin de beurre
et des pains frais.
Cette fois l'étonnement devient de l'admiration; la petite famille n'a
jamais assisté à un pareil festin! On met le couvert, on s'asseoit, on
mange; c'est fête complète pour tous, et chacun y contribue pour sa
part. Je n'avais apporté que le souper; la cartonnière et ses enfants
fournissent la joie.
Que d'éclats de rire sans motifs! quelle confusion de demandes qui
n'attendent point les réponses, de réponses qui ne correspondent à
aucune demande! La vieille femme elle-même partage la folle gaieté des
petits! J'ai toujours été frappé de la facilité avec laquelle le pauvre
oubliait sa misère. Accoutumé à vivre du présent, il profite du plaisir
dès qu'il se présente. Le riche, blasé par l'usage, se laisse gagner
plus difficilement; il lui faut le temps et toutes ses aises pour
consentir à être heureux.
La soirée s'est passée comme un instant. La vieille femme m'a raconté sa
vie, tantôt souriant, tantôt essuyant une larme. Perrine a chanté une
ronde d'autrefois avec sa voix fraîche et enfantine. Henri, qui apporte
des épreuves aux écrivains célèbres de l'époque, nous a dit ce qu'il en
savait. Enfin, il a fallu se séparer, non sans de nouveaux remercîments
de la part de l'heureuse famille.
Je suis revenu à petits pas, savourant à plein coeur les purs souvenirs
de cette soirée. Elle a été pour moi une grande consolation et un grand
enseignement. Maintenant les années peuvent se renouveler; je sais que
nul n'est assez malheureux pour n'avoir rien à recevoir, ni rien à
donner.
Comme je rentrais, j'ai rencontré le nouvel équipage de mon opulente
voisine. Celle-ci, qui revient aussi de soirée, a franchi le marche-pied
avec une impatience fébrile, et je l'ai entendue murmurer: _Enfin!_
En quittant la famille de Paulette, moi, j'avais dit: _Déjà!_
CHAPITRE II.
LE CARNAVAL.
_20 février._ Quelle rumeur au dehors! Pourquoi ces cris d'appel et ces
huées?... Ah! je me rappelle: nous sommes au dernier jour du carnaval;
ce sont les masques qui passent.
Le Christianisme n'a pu abolir les bacchanales des anciens temps, il en
a changé le nom. Celui qu'il a donné à ces _jours libres_ annonce la fin
des banquets et le mois d'abstinence qui doit suivre. _Carn-à-val_
signifie, mot à mot, _chair à bas_! C'est un adieu de quarante jours aux
«benoîtes poulardes et gras jambons» tant célébrés par le chantre de
Pantagruel. L'homme se prépare à la privation par la satiété, et achève
de se damner avant de commencer à faire pénitence.
Pourquoi, à toutes les époques et chez tous les peuples, retrouvons-nous
quelqu'une de ces fêtes folles? Faut-il croire que, pour les hommes, la
raison est un effort dont les plus faibles ont besoin de se reposer par
instants? Condamnés au silence d'après leur règle, les trappistes
recouvrent une fois par mois la parole, et, ce jour-là, tous parlent en
même temps, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Peut-être en
est-il de même dans le monde. Obligés toute l'année à la décence, à
l'ordre, au bon sens, nous nous dédommageons, pendant le carnaval, d'une
longue contrainte. C'est une porte ouverte aux velléités incongrues
jusqu'alors refoulées dans un coin de notre cerveau. Comme aux jours des
saturnales, les esclaves deviennent pour un instant les maîtres, et tout
est abandonné aux _folles de la maison_.
Les cris redoublent dans le carrefour; les troupes de masques se
multiplient, à pied, en voiture et à cheval. C'est à qui se donnera le
plus de mouvement pour briller quelques heures, pour exciter la
curiosité ou l'envie; puis, demain, tous reprennent, tristes et
fatigués, l'habit et les tourments d'hier.
Hélas! pensé-je avec dépit, chacun de nous ressemble à ces masques; trop
souvent la vie entière n'est qu'un déplaisant carnaval.
Et cependant l'homme a besoin de fêtes qui détendent son esprit,
reposent son corps, épanouissent son âme. Ne peut-il donc les rencontrer
en dehors des joies grossières? Les économistes cherchent depuis
longtemps le meilleur emploi de l'activité du genre humain. Ah! si je
pouvais seulement découvrir le meilleur emploi de ses loisirs! On ne
manquera pas de lui trouver des labeurs; qui lui trouvera des
délassements? Le travail fournit le pain de chaque jour; mais c'est la
gaîté qui lui donne de la saveur. O philosophes! mettez-vous en quête du
plaisir! trouvez-nous des divertissements sans brutalité, des
jouissances sans égoïsme; inventez enfin un carnaval qui soit plaisant à
tout le monde et qui ne fasse honte à personne.
_Trois heures._ Je viens de refermer ma fenêtre; j'ai ranimé mon feu.
Puisque c'est fête pour tout le monde, je veux que ce le soit aussi pour
moi. J'allume la petite lampe sur laquelle, aux grands jours, je prépare
une tasse de ce café que le fils de ma portière a rapporté du Levant, et
je cherche, dans ma bibliothèque, un de mes auteurs favoris.
Voici d'abord l'amusant curé de Meudon; mais ses personnages parlent
trop souvent le langage des halles;--Voltaire; mais en raillant toujours
les hommes, il les décourage.--Molière; mais il vous empêche de rire à
force de vous faire penser.--Lesage!... arrêtons-nous à lui. Profond
plutôt que grave, il prêche la vertu en faisant rire des vices; si
l'amertume est parfois dans l'inspiration, elle s'enveloppe toujours de
gaîté; il voit les misères du monde sans le mépriser, et connaît ses
lâchetés sans le haïr.
Appelons ici tous les héros de son oeuvre: Gil Blas, Fabrice, Sangrado,
l'archevêque de Grenade, le duc de Lerme, Aurore, Scipion! Plaisantes ou
gracieuses images, surgissez devant mes yeux, peuplez ma solitude,
transportez-y, pour mon amusement, ce carnaval du monde dont vous êtes
les masques brillants.
Par malheur, au moment même où je fais cette invocation, je me rappelle
une lettre à écrire qui ne peut être retardée. Un de mes voisins de
mansarde est venu me la demander hier. C'est un petit vieillard allègre,
qui n'a d'autre passion que les tableaux et les gravures. Il rentre
presque tous les jours avec quelque carton, ou quelque toile, de peu de
valeur sans doute; car je sais qu'il vit chétivement, et la lettre même
que je dois rédiger pour lui prouve sa pauvreté. Son fils unique, marié
en Angleterre, vient de mourir, et la veuve, restée sans ressources avec
une vieille mère et un enfant, lui avait écrit pour demander asile. M.
Antoine m'a prié d'abord de traduire la lettre, puis de répondre par un
refus. J'avais promis cette réponse aujourd'hui; remplissons, avant
tout, notre promesse.
... La feuille de papier _Bath_ est devant moi; j'ai trempé ma plume
dans l'encrier, et je me gratte le front pour provoquer l'éruption des
idées quand je m'aperçois que mon dictionnaire me manque. Or, un
Parisien qui veut parler anglais sans dictionnaire ressemble au
nourrisson dont on a détaché les lisières; le sol tremble sous lui, et
il trébuche au premier pas. Je cours donc chez le relieur auquel a été
confié mon Johnson; il demeure précisément sur le carré.
La porte est entr'ouverte. J'entends de sourdes plaintes; j'entre sans
frapper, et j'aperçois l'ouvrier devant le lit de son compagnon de
chambrée; ce dernier a une fièvre violente et du délire. Pierre le
regarde d'un air de mauvaise humeur embarrassée. J'apprends de lui que
son _pays_ n'a pu se lever le matin, et que, depuis, il s'est trouvé
plus mal, d'heure en heure.
Je demande si on a fait venir un médecin.
--Ah bien, oui! répond Pierre brusquement; faudrait avoir pour ça de
l'argent de poche, et le _pays_ n'a que des dettes pour économies.
--Mais vous, dis-je un peu étonné, n'êtes-vous point son ami?
--Minute! interrompt le relieur; ami comme le _limonier_ est ami du
_porteur_, à condition que chacun tirera la charrette pour son compte et
mangera à part son picotin.
--Vous ne comptez point, pourtant, le laisser privé de soins?
--Bah! il peut garder tout le lit jusqu'à demain, vu que je suis de bal.
--Vous le laissez seul?
--Faudrait-il donc manquer une descente de Courtille parce que le _pays_
a la tête brouillée? demande Pierre aigrement. J'ai rendez-vous avec les
autres chez le père Desnoyers. Ceux qui ont mal au coeur n'ont qu'à
prendre de la réglisse; ma tisane, à moi, c'est le petit blanc.
En parlant ainsi, il dénoue un paquet dont il retire un costume de
débardeur, et il procède à son travestissement.
Je m'efforce en vain de le rappeler à des sentiments de confraternité
pour le malheureux qui gémit là, près de lui; tout entier à l'espérance
du plaisir qui l'attend, Pierre m'écoute avec impatience. Enfin, poussé
à bout par cet égoïsme brutal, je passe des remontrances aux reproches;
je le déclare responsable des suites que peut avoir, pour le malade, un
pareil abandon.
Cette fois, le relieur, qui va partir, s'arrête.
--Mais, tonnerre! que voulez-vous que je fasse? s'écrie-t-il, en
frappant du pied: est-ce que je suis obligé de passer mon carnaval à
faire chauffer des bains de pied, par hasard?
--Vous êtes obligé de ne pas laisser mourir un camarade sans secours!
lui dis-je.
--Qu'il aille à l'hôpital alors!
--Seul, comment le pourrait-il?
Pierre fait un geste de résolution.
--Eh bien, je vas le conduire, reprend-il; aussi bien, j'aurai plus tôt
fait de m'en débarrasser... Allons, debout, _pays_!
Il secoue son compagnon qui n'a point quitté ses vêtements. Je fais
observer qu'il est trop faible pour marcher; mais le relieur n'écoute
pas: il le force à se lever, l'entraîne en le soutenant, et arrive à la
loge du portier qui court chercher un fiacre.
J'y vois monter le malade presque évanoui avec le débardeur impatient,
et tous deux partent, l'un pour mourir peut-être, l'autre pour dîner à
la Courtille!
_Six heures._ Je suis allé frapper chez le voisin, qui m'a ouvert
lui-même et auquel j'ai remis la lettre, enfin terminée et destinée à la
veuve de son fils. M. Antoine m'a remercié avec effusion et m'a obligé à
m'asseoir.
C'était la première fois que j'entrais dans la mansarde du vieil
amateur. Une tapisserie tachée par l'humidité, et dont les lambeaux
pendent çà et là, un poêle éteint, un lit de sangle, deux chaises
dépaillées en composent tout l'ameublement. Au fond, on aperçoit un
grand nombre de cartons entassés et de toiles sans cadres retournées
contre le mur.
Au moment où je suis entré, le vieillard était à table, dînant avec
quelques croûtes de pain dur qu'il trempait dans un verre d'eau sucrée.
Il s'est aperçu que mon regard s'arrêtait sur ce menu d'anachorète, et
il a un peu rougi.
--Mon souper n'a rien qui vous tente, voisin! a-t-il dit en souriant.
J'ai répondu que je le trouvais au moins bien philosophique pour un
souper de carnaval. M. Antoine a hoché la tête et s'est remis à table.
--Chacun fête les grands jours à sa manière, a-t-il repris en
recommençant à plonger un croûton dans son verre. Il y a des gourmets de
plusieurs genres, et tous les régals ne sont point destinés à flatter le
palais; il en existe aussi pour les oreilles et pour les yeux.
J'ai regardé involontairement autour de moi, comme si j'eusse cherché
l'invisible festin qui pouvait le dédommager d'un pareil souper.
Il m'a compris sans doute, car il s'est levé avec la lenteur magistrale
d'un homme sûr de ce qu'il va faire; il a fouillé derrière plusieurs
cadres, en a tiré une toile sur laquelle il a passé la main, et qu'il
est venu placer silencieusement sous la lumière de la lampe.
Elle représentait un beau vieillard qui, assis à table avec sa femme, sa
fille et ses enfants, chante, accompagné par des musiciens qu'on
aperçoit derrière. J'ai reconnu, au premier aspect, cette composition,
que j'avais souvent admirée au Louvre, et j'ai déclaré que c'était une
magnifique copie de Jordaens.
--Une copie! s'est écrié M. Antoine; dites un original, voisin, et un
original retouché par Rubens! Voyez plutôt la tête du vieillard, la robe
de la jeune femme, et les accessoires. On pourrait compter les coups de
pinceau de l'Hercule du coloris. Ce n'est point seulement un
chef-d'oeuvre, monsieur, c'est un trésor, une relique! La toile du
Louvre passe pour une perle, celle-ci est un diamant.
Et, l'appuyant au poêle de manière à la placer dans son meilleur jour,
il s'est remis à tremper ses croûtes, sans quitter de l'oeil le
merveilleux tableau. On eût dit que sa vue leur communiquait une
délicatesse inattendue: il les savourait lentement et vidait son verre à
petits coups. Ses traits ridés s'étaient épanouis, ses narines se
gonflaient; c'était bien, ainsi qu'il l'avait dit lui-même, _un festin
du regard_.
--Vous voyez que j'ai aussi ma fête, a-t-il repris, en branlant la tête
d'un air de triomphe; d'autres vont courir les restaurants et les bals;
moi, voici le plaisir que je me suis donné pour mon carnaval.
--Mais si cette toile est véritablement si précieuse, ai-je répondu,
elle doit avoir un haut prix.
--Eh! eh! a dit M. Antoine, d'un ton de nonchalance orgueilleuse, dans
un bon temps et avec un bon amateur, cela peut valoir quelque chose
comme vingt mille francs.
J'ai fait un soubresaut en arrière.
--Et vous l'avez acheté? me suis-je écrié.
--Pour rien, a-t-il répondu, en baissant la voix; ces brocanteurs sont
des ânes: le mien a pris ceci pour une copie d'élève... il me l'a laissé
à cinquante louis payés comptant! ce matin, je les lui ai apportés, et
maintenant il voudrait en vain se dédire.
--Ce matin! ai-je répété, en reportant involontairement mes regards sur
la lettre de refus que M. Antoine m'avait fait écrire à la veuve de son
fils, et qui était encore sur la petite table.
Il n'a point pris garde à mon exclamation, et a continué à contempler
l'oeuvre de Jordaens, dans une sorte d'extase.
--Quelle science de clair-obscur! murmurait-il en grignotant sa dernière
croûte avec délices; quel relief! quel feu! Où trouve-t-on cette
transparence de teintes, cette magie de reflets, cette force, ce
naturel?
Et comme je l'écoutais immobile, il a pris mon étonnement pour de
l'admiration, et il m'a frappé sur l'épaule:
--Vous êtes ébloui! s'est-il écrié avec gaieté, vous ne vous attendiez
pas à un pareil trésor! Que dites-vous de mon marché?
--Pardon, ai-je répliqué sérieusement; mais je crois que vous auriez pu
le faire meilleur.
M. Antoine a dressé la tête.
--Comment cela? s'est-il écrié; me croiriez-vous homme à me tromper sur
le mérite d'une peinture ou sur sa valeur?
--Je ne doute ni de votre goût, ni de votre science; mais je ne puis
m'empêcher de penser que pour le prix de la toile qui vous représente ce
repas de famille, vous auriez pu avoir...
--Quoi donc?
--La famille elle-même, monsieur.
Le vieil amateur m'a jeté un regard, non de colère, mais de dédain.
Evidemment je venais de me révéler à lui pour un barbare incapable de
comprendre les arts et indigne d'en jouir. Il s'est levé sans répondre,
il a repris brusquement le Jordaens, et il est allé le reporter dans sa
cachette derrière les cartons.
C'était une manière de me congédier; j'ai salué et je suis sorti.
_Sept heures._ Rentré chez moi, je trouve mon eau qui bout sur ma petite
lampe; je me mets à moudre le moka et je dispose ma cafetière.
La préparation de son café est, pour un solitaire, l'opération
domestique la plus délicate et la plus attrayante; c'est le _grand
oeuvre_ des ménages de garçon.
Le café tient, pour ainsi dire, le milieu entre la nourriture corporelle
et la nourriture spirituelle. Il agit agréablement, tout à la fois, sur
les sens et sur la pensée. Son arome seul donne à l'esprit je ne sais
quelle activité joyeuse; c'est un génie qui prête ses ailes à notre
fantaisie et l'emporte au pays des _Mille et une Nuits_. Quand je suis
plongé dans mon vieux fauteuil, les pieds en espalier devant un feu
flambant, l'oreille caressée par le gazouillement de la cafetière qui
semble causer avec mes chenets, l'odorat doucement excité par les
effluves de la fève arabique, et les yeux à demi-voilés sous mon bonnet
rabattu, il me semble souvent que chaque flocon de la vapeur odorante
prend une forme distincte: j'y vois tour à tour, comme dans les mirages
du désert, les différentes images dont mes souhaits voudraient faire des
réalités.
D'abord la vapeur grandit, se colore, et j'aperçois une maisonnette au
penchant d'une colline. Derrière s'étend un jardin enclos d'aubépines,
et que traverse un ruisseau aux bords duquel j'entends bourdonner les
ruches.
Puis le paysage grandit encore. Voici des champs plantés de pommiers où
je distingue une charrue attelée qui attend son maître. Plus loin, au
coin du bois qui retentit des coups de la cognée, je reconnais la hutte
du sabotier, recouverte de gazon et de copeaux.
Et au milieu de tous ces tableaux rustiques, il me semble voir comme une
représentation de moi-même qui flotte et qui passe! C'est mon fantôme
qui se promène dans mon rêve.
Les bouillonnements de l'eau près de déborder m'obligent à interrompre
cette méditation pour remplir la cafetière. Je me souviens alors qu'il
ne me reste plus de crème; je décroche ma boîte de fer-blanc et je
descends chez la laitière.
La mère Denis est une robuste paysanne venue toute jeune de Savoie et
qui, contrairement aux habitudes de ses compatriotes, n'est point
retournée au pays. Elle n'a ni mari, ni enfant, malgré le titre qu'on
lui donne; mais sa bonté, toujours en éveil, lui a mérité ce nom de
_mère_. Vaillante créature abandonnée dans la mêlée humaine, elle s'y
est fait son humble place en travaillant, en chantant, en secourant, et
laissant faire le reste à Dieu.
Dès la porte de la laitière, j'entends de longs éclats de rire. Dans un
des coins de la boutique, trois enfants sont assis par terre. Ils
portent le costume enfumé des petits Savoyards et tiennent à la main de
longues tartines de fromage blanc. Le plus jeune s'en est barbouillé
jusqu'aux yeux, et c'est là le motif de leur gaieté.
La mère Denis me les montre.
--Voyez-moi ces innocents, comme ça se régale! dit-elle en passant la
main sur la tête du petit gourmand.
--Il n'avait pas déjeuné, fait observer son camarade pour l'excuser.
--Pauvre créature! dit la laitière; ça est abandonné sans défense sur le
pavé de la grande ville où ça n'a plus d'autre père que le bon Dieu!
--Et c'est pourquoi vous leur servez de mère? ai-je répliqué doucement.
--Ce que je fais est bien peu, a dit la mère Denis, en me mesurant mon
lait; mais tous les jours j'en ramasse quelques-uns dans la rue pour
qu'ils mangent une fois à leur faim. Chers enfants! leurs mères me
revaudront ça en paradis... Sans compter qu'ils me rappellent la
montagne! quand ils chantent leur chanson et qu'ils dansent, il me
semble toujours que je revois notre grand-père!
Ici les yeux de la paysanne sont devenus humides.
--Ainsi vous êtes payée par vos souvenirs du bien que vous leur faites?
ai-je repris.
--Oui, oui, a-t-elle dit, et aussi par leur joie! Les ris de ces petits,
monsieur, c'est comme un chant d'oiseau, ça vous donne de la gaieté et
du courage pour vivre.
Tout en parlant, elle a coupé de nouvelles tartines, et y a joint des
pommes avec une poignée de noix.
--Allons, les chérubins, s'est-elle écriée, mettez-moi ça dans vos
poches pour demain.
Puis, se tournant de mon côté:
--Aujourd'hui je me ruine, a-t-elle ajouté; mais faut bien faire son
carnaval.
Je m'en suis allé sans rien dire; j'étais trop touché.
Enfin je l'avais découvert, le véritable plaisir. Après avoir vu
l'égoïsme de la sensualité et de la pure intelligence, je trouvais le
joyeux dévouement de la bonté! Pierre, M. Antoine et la mère Denis
avaient fait chacun leur carnaval; mais pour les deux premiers ce
n'était que la fête des sens ou de l'esprit, tandis que pour la
troisième c'était la fête du coeur!
CHAPITRE III.
CE QU'ON APPREND EN REGARDANT PAR SA FENÊTRE.
_3 mars._--Un poëte a dit que la vie était le rêve d'une ombre: il eût
mieux fait de la comparer à une nuit de fièvre! Quelles alternatives
d'agitations et de sommeil! que de malaises, de sursauts, de soifs
renaissantes! quel chaos d'images douloureuses ou confuses! Toujours
entre le repos et la veille, on cherche en vain le calme, et l'on
s'arrête au bord de l'activité. Les deux tiers de l'existence humaine se
consument à hésiter, et le dernier tiers à s'en repentir.
Quand je dis _l'existence humaine_, il faut entendre la mienne! Nous
sommes ainsi faits que chacun de nous se regarde comme le miroir de la
société; ce qui se passe dans notre coeur nous paraît infailliblement
l'histoire de l'univers. Tous les hommes ressemblent à l'ivrogne qui
annonce un tremblement de terre, parce qu'il se sent chanceler.
Et pourquoi suis-je incertain et inquiet, moi, pauvre journalier du
monde, qui remplis dans un coin ma tâche obscure, et dont on utilise
l'oeuvre sans prendre garde à l'ouvrier? Je veux vous le dire à vous,
ami invisible, pour qui ces lignes sont écrites; frère inconnu que les
solitaires appellent dans leurs angoisses, confident idéal auquel
s'adressent tous les monologues, et qui n'êtes que le fantôme de notre
propre conscience.
Un grand événement est survenu dans ma vie! Au milieu de la route
monotone que je parcourais tranquillement et sans y penser, un carrefour
vient tout à coup de s'ouvrir. Deux chemins se présentent entre lesquels
je dois choisir. L'un n'est que la continuation de celui que j'ai suivi
jusqu'à ce jour; l'autre, plus large, montre de merveilleuses
perspectives. Sur le premier, rien à craindre, mais aussi peu à espérer;
sur l'autre, les grands périls et les opulentes réussites! Il s'agit, en
un mot, de savoir si j'abandonnerai le modeste bureau dans lequel je
devais mourir pour une de ces entreprises hardies où le hasard seul est
caissier!
Depuis hier je me consulte, je compare, et reste indécis.
D'où me viendra la lumière, qui me conseillera?
_Dimanche 4._--Voici le soleil qui sort des brumes de l'hiver; le
printemps annonce son approche; une brise amollie glisse sur les toits,
et mon violier recommence à fleurir!
Nous touchons à cette douce saison des _reverdies_, tant célébrée par
les poëtes sensitifs du seizième siècle:
C'est à ce joly moys de may
Que toute chose renouvelle,
Et que je vous présentay, belle,
Entièrement le coeur de moy.
Le gazouillement des moineaux m'appelle; ils réclament les miettes que
je sème pour eux chaque matin. J'ouvre ma fenêtre, et la perspective des
toits m'apparaît dans toute sa splendeur.
Celui qui n'a habité que les premiers étages ne soupçonne point la
variété pittoresque d'un pareil horizon. Il n'a jamais contemplé cet
entrelacement de sommets que la tuile colore; il n'a point suivi du
regard ces vallées de gouttières où ondulent les frais jardins de la
mansarde, ces grandes ombres que le soir étend sur les pentes ardoisées,
et ce scintillement des vitrages qu'incendie le soleil couchant! Il n'a
point étudié la flore de ces Alpes civilisées que tapissent les lichens
et les mousses; il ne connaît point les mille habitants qui le peuplent,
depuis l'insecte microscopique jusqu'au chat domestique, ce renard des
toits, toujours en quête ou à l'affût; il n'a point assisté enfin à ces
mille aspects du ciel brumeux ou serein; à ces mille effets de lumières,
qui font de ces hautes régions un théâtre aux décorations toujours
changeantes! Que de fois mes jours de repos se sont écoulés à contempler
ce merveilleux spectacle, à en découvrir les épisodes sombres ou
charmants, à chercher, enfin, dans ce monde inconnu, les _impressions de
voyage_ que les touristes opulents cherchent plus bas!
_Neuf heures._ Mais pourquoi donc mes voisins ailés n'ont-ils point
encore picoré les miettes que je leur ai éparpillées devant ma croisée?
Je les vois s'envoler, revenir, se percher au faîtage des fenêtres, et
pépier en regardant le festin qu'ils sont habituellement si prompts à
dévorer! Ce n'est point ma présence qui peut les effrayer; je les ai
accoutumés à manger dans ma main. D'où vient alors cette irrésolution
craintive? J'ai beau regarder, le toit est libre, les croisées voisines
sont fermées. J'émiette le pain qui reste de mon déjeuner, afin de les
attirer par un plus large banquet.... Leurs pépiements redoublent; ils
penchent la tête; les plus hardis viennent voler au-dessus, mais sans
oser s'arrêter.
Allons, mes moineaux sont victimes de quelqu'une de ces sottes terreurs
qui font baisser les fonds à la Bourse! Décidément les oiseaux ne sont
pas plus raisonnables que les hommes!
J'allais fermer ma fenêtre sur cette réflexion, quand j'aperçois tout à
coup, dans l'espace lumineux qui s'étend à droite, l'ombre de deux
oreilles qui se dressent, puis une griffe qui s'avance, puis la tête
d'un chat tigré qui se montre à l'angle de la gouttière. Le drôle était
là en embuscade, espérant que les miettes lui amèneraient du gibier.
Et moi qui accusais la couardise de mes hôtes! J'étais sûr qu'aucun
danger ne les menaçait! je croyais avoir bien regardé partout! je
n'avais oublié que le coin derrière moi!
Dans la vie comme sur les toits, que de malheurs arrivent pour avoir
oublié un seul coin!
_Dix heures._ Je ne puis quitter ma croisée; pendant si longtemps la
pluie et le froid l'ont tenue fermée, que j'ai besoin de reconnaître
longuement tous les alentours, d'en reprendre possession. Mon regard
fouille successivement tous les points de cet horizon confus, glissant
ou s'arrêtant selon la rencontre.
Ah! voici des fenêtres sur lesquelles il aimait à se reposer autrefois;
ce sont celles de deux voisines lointaines dont les habitudes
différentes l'avaient depuis longtemps frappé.
L'une est une pauvre ouvrière levée avant le jour, et dont la silhouette
se dessine, bien avant dans la soirée, derrière son petit rideau de
mousseline; l'autre est une jeune artiste qui fait arriver, par
instants, jusqu'à ma mansarde ses vocalisations capricieuses. Quand
leurs fenêtres s'ouvrent, celle de l'ouvrière ne laisse voir qu'un
modeste ménage, tandis que l'autre montre un élégant intérieur; mais
aujourd'hui une foule de marchands s'y pressent; on détend les draperies
de soie, on emporte les meubles, et je me rappelle maintenant que la
jeune artiste a passé ce matin sous ma fenêtre enveloppée dans un voile
et marchant de ce pas précipité qui annonce quelque trouble intérieur!
Ah! je devine tout! ses ressources se sont épuisées dans d'élégants
caprices ou auront été emportées par quelque désastre inattendu, et
maintenant la voilà tombée du luxe à l'indigence! Tandis que la
chambrette de l'ouvrière, entretenue par l'ordre et le travail, s'est
modestement embellie, celle de l'artiste est devenue la proie des
revendeurs. L'une a brillé un instant, portée par le flot de la
prospérité; l'autre côtoie à petits pas, mais sûrement, sa médiocrité
laborieuse.
Hélas! n'y a-t-il point ici pour tous une leçon? Est-ce bien dans ces
hasardeux essais, au bout desquels se rencontre l'opulence ou la ruine,
que l'homme sage doit engager les années de force et de volonté? Faut-il
considérer la vie comme une tâche continue qui apporte à chaque jour son
salaire, où comme un jeu qui décide de notre avenir en quelques coups?
Pourquoi chercher le danger des chances extrêmes? dans quel but courir à
la richesse par les périlleux chemins? Est-il bien sûr que le bonheur
soit le prix des éclatantes réussites plutôt que d'une pauvreté sagement
acceptée! Ah! si les hommes savaient quelle petite place il faut pour
loger la joie, et combien peu son logement coûte à meubler.
_Midi._ Je me suis longtemps promené dans la longueur de ma mansarde,
les bras croisés, la tête sur la poitrine! Le doute grandit en moi comme
une ombre qui envahit de plus en plus l'espace éclairé. Mes craintes
augmentent; l'incertitude me devient à chaque instant plus douloureuse!
il faut que je me décide aujourd'hui, avant ce soir! j'ai dans ma main
les dés de mon avenir et je tremble de les interroger.
_Trois heures._ Le ciel s'est assombri, un vent froid commence à venir
du couchant; toutes les fenêtres qui s'étaient ouvertes aux rayons d'un
beau jour, ont été refermées. De l'autre côté de la rue seulement, le
locataire du dernier étage n'a point encore quitté son balcon.
On reconnaît le militaire à sa démarche cadencée, à sa moustache grise
et au ruban qui orne sa boutonnière; on le devinerait à ses soins
attentifs pour le petit jardin qui décore sa galerie aérienne; car il y
a deux choses particulièrement aimées de tous les vieux soldats, les
fleurs et les enfants! Longtemps obligés de regarder la terre comme un
champ de bataille, et sevrés des paisibles plaisirs d'un sort abrité,
ils semblent commencer la vie à l'âge où les autres la finissent. Les
goûts des premières années, arrêtés chez eux par les rudes devoirs de la
guerre refleurissent, tout à coup, sous leurs cheveux blancs; c'est
comme une épargne de jeunesse dont ils touchent tardivement les
arrérages. Puis, condamnés si longtemps à détruire, ils trouvent
peut-être une secrète joie à créer et à voir renaître. Agents de la
violence inflexible, ils se laissent plus facilement charmer par la
faiblesse gracieuse! Pour ces vieux ouvriers de la mort, protéger les
frêles germes de la vie a tout l'attrait de la nouveauté.
Aussi le vent froid n'a pu chasser mon voisin de son balcon. Il laboure
le terrain de ses caisses vertes; il y sème, avec soin, les graines de
capucine écarlate, de volubilis et de pois de senteur. Désormais il
viendra tous les jours épier leur germination, défendre les pousses
naissantes contre l'herbe parasite ou l'insecte, disposer les fils
conducteurs pour les tiges grimpantes, leur distribuer avec précaution
l'eau et la chaleur!
Que de peines pour amener à bien cette moisson! Combien de fois je le
verrai braver pour elle, comme aujourd'hui, le froid ou le chaud, la
bise ou le soleil! Mais aussi, aux jours les plus ardents de l'été,
quand une poussière enflammée tourbillonnera dans nos rues, quand
l'oeil, ébloui par l'éclat du plâtre, ne saura où se reposer, et que les
tuiles échauffées nous brûleront de leurs rayonnements, le vieux soldat,
assis sous sa tonnelle, n'apercevra autour de lui que verdure ou que
fleurs, et respirera la brise rafraîchie par un ombrage parfumé. Ses
soins assidus seront enfin récompensés.
Pour jouir de la fleur, il faut semer la graine et cultiver le bourgeon.
_Quatre heures._ Le nuage qui se formait depuis longtemps à l'horizon a
pris des teintes plus sombres; le tonnerre gronde sourdement, la nue se
déchire! les promeneurs surpris s'enfuient de toutes parts avec des
rires et des cris.
Je me suis toujours singulièrement amusé de ces «sauve qui peut» amenés
par un subit orage. Il semble alors que chacun, surpris à l'improviste,
perde le caractère factice que lui a fait le monde ou l'habitude pour
trahir sa véritable nature.
Voyez plutôt ce gros homme à la démarche délibérée, qui, oubliant tout à
coup son insouciance de commande, court comme un écolier! c'est un
bourgeois économe qui se donne des airs de dissipateur, et qui tremble
de gâter son chapeau.
Là-bas, au contraire, cette jolie dame, dont l'allure est si modeste et
la toilette si soignée, ralentit le pas sous l'orage qui redouble! Elle
semble trouver plaisir à le braver, et ne songe point à son camail de
velours moucheté par la grêle! C'est évidemment une lionne déguisée en
brebis.
Ici un jeune homme qui passait s'est arrêté pour recevoir dans sa main
quelques-uns des grains congelés qu'il examine. A voir, tout à l'heure,
son pas rapide et affairé, vous l'auriez pris pour un commis en
recouvrement, tandis que c'est un jeune savant qui étudie les effets de
l'électricité.
Et ces enfants qui rompent leurs rangs pour courir après les raffales de
la giboulée; ces jeunes filles, tout à l'heure les yeux baissés, qui
s'enfuient maintenant avec des éclats de rire; ces gardes nationaux qui
renoncent à l'attitude martiale de leurs jours de service pour se
réfugier sous un porche! L'orage a fait toutes ces métamorphoses.
Le voilà qui redouble! Les plus impassibles sont forcés de chercher un
abri. Je vois tout le monde se précipiter vers la boutique placée en
face de ma fenêtre, et qu'un écriteau annonce _à louer_. C'est la
quatrième fois depuis quelques mois. Il y a un an que toute l'adresse du
menuisier et toutes les coquetteries du peintre avaient été employées à
l'embellir; mais l'abandon des locataires successifs a déjà effacé leur
travail; la boue déshonore les moulures de sa façade; des affiches de
ventes au rabais salissent les arabesques de sa devanture. A chaque
nouveau locataire, l'élégant magasin a perdu quelque chose de son luxe.
Le voilà vide et livré aux passants! Que de destinées qui lui
ressemblent, et ne changent de maître, comme lui, que pour courir plus
vite à la ruine!»