Les auteurs terminent invariablement par une citation de Racine, le

fils, accompagnée d'une citation de Cicéron, pour dire que les gens

insensibles à ces beautés imitatives n'ont pas d'oreilles et ne sont

même pas des hommes. Et c'est avec ces niaiseries pédantesques que

l'on prétend former le goût de la jeunesse!

_4º Allitérations et Assonances._

Le dictionnaire de l'Académie définit ainsi l'allitération:

«Figure de mots qui consiste dans la répétition recherchée des mêmes

lettres ou des mêmes syllabes.» Cette définition est une

condamnation; mais les auteurs qui ont parlé plus longuement de ce

sujet, n'ont pas osé refuser les circonstances atténuantes; ils ont

cru, surtout, devoir faire grâce au vers de Racine sur les serpents.

Cependant, les allitérations dans ce vers ne valent pas mieux que

celles du vers de Voltaire:

Non, il n'est rien que Nanine n'honore.

Dans un bon style, loin de chercher les allitérations, on les évite

autant que possible.

Quand l'allitération dure peu et se présente naturellement, elle peut

ne point choquer, sans pour cela être une véritable beauté. Il suffit,

par exemple, de mettre plusieurs verbes de suite au même temps pour

qu'il puisse y avoir allitération. Le sublime du genre, c'est un poème

latin en l'honneur de Charles le Chauve, où tous les mots commencent

par un _c_, et un poème sur la guerre des pourceaux, où tous les mots

commencent par un _p_.

L'allitération était fort usitée dans les anciennes poésies du Nord.

Dans les anciennes poésies françaises, telles que, par exemple, la

_Chanson de Roland_, c'est l'assonance: en d'autres mots, la parité

des voyelles suffisait pour la rime. Th. de Banville dit à ce sujet:

«L'assonance n'est nullement employée par la poésie actuelle, si ce

n'est dans l'intérieur des vers, et pour produire des effets d'un

ordre musical trop sublime et trop subtil pour qu'il soit possible

d'en résumer le principe en des règles d'école.» Que peut-il y avoir

de sublime ou de subtil à faire rimer _France_ avec _bande_, _tanche_

ou _chante_? Quant à la règle à établir, elle est bien simple, car

elle découle de l'analyse que j'ai faite du timbre des voyelles.

L'assonance abonde dans le vers suivant de Victor Hugo:

Sorte de héros, monstre aux cornes de taureau.

Pour faire peur aux petits enfants, on fait la grosse voix; Victor

Hugo fait la grosse voix pour agir sur l'imagination des grands

enfants; grands ou petits, c'est toujours le même procédé.

Dans les _Chants du crépuscule_, de Victor Hugo, on trouve la strophe

suivante:

Vérité profonde!

Granit éprouvé

Qu'au fond de toute onde

Mon ancre a trouvé!

De ce monde sombre

Où passent dans l'ombre

Des songes sans nombre,

Plafond et pavé!

L'effet singulier produit par la chute finale, n'est pas dû seulement

au malheureux choix de l'image par laquelle la vérité devient plafond

et pavé, mais aussi, aux sons clairs qui détonnent après l'abondance

de voyelles sombres. On dirait un homme faisant la grosse voix pour

vous communiquer quelque chose de très sérieux, et partant tout à coup

d'un éclat de rire à votre nez.

L'allitération et l'assonance jouent un rôle capital dans le poème de

l'_Anneau du Nibelung_ de R. Wagner. Wagner cherchait le point où la

poésie sent le besoin du secours de la musique. Il croyait l'avoir

trouvé, non pas dans la versification usuelle qui est plus ou moins

factice, mais dans la versification primitive, où la poésie cherche à

devenir musicale, en faisant usage au moyen des sons qu'elle emploie,

c'est-à-dire par les allitérations (similitude des consonnes) et les

assonances (similitude des voyelles). Le texte de l'_Anneau du

Nibelung_ est tout entier fait d'après ce système. Mais quand Wagner

s'est mis à écrire la musique, il n'a pas tardé à s'apercevoir que les

allitérations et les assonances étaient de nul effet sous la richesse

et la puissance de la musique. Il a donc interrompu la composition de

la Tétralogie qu'il venait de commencer, pour écrire _Tristan et

Iseult_, espérant que cet ouvrage serait plus facile à monter, et le

tirerait des embarras pécuniaires où il se débattait. Il y est revenu

à la versification usuelle qu'il avait cependant critiquée, et jamais,

depuis ce temps, il n'a eu recours au système d'allitération et

d'assonance. C'est une preuve qu'il l'a condamné comme inutile et sans

effet.

Voilà un fait que les traducteurs semblent ignorer. Wagner,

d'ailleurs, a formellement protesté contre les traductions de ses

ouvrages, y compris _Lohengrin_.

_5º La Rime._

La rime constitue-t-elle une grande beauté? En ce cas, les anciens

Grecs et les Romains étaient bien malheureux de s'en passer. Y a-t-il

quelque chose de plus plat et de plus pauvre que des vers comme les

suivants (je parle au point de vue musical):

Dies iræ, dies illa

Solvet sæclum in favilla,

Teste David cum Sybilla.

Quantus tremor est futurus

Quando judex est venturus

Cuncta stricte discussurus!

La rime est riche, mais le rythme est pitoyable. Dans la poésie, le

rythme est beaucoup plus essentiel et plus puissant que la rime. Les

anciens ayant le rythme, n'avaient que faire de la rime. Celle-ci peut

sembler utile en français, parce que le rythme n'y est pas assez

marqué, et que l'accentuation même est défectueuse, puisqu'on prétend

qu'elle tombe presque toujours sur la dernière syllabe des mots et

qu'on n'a jamais pu se mettre d'accord sur ce point[13].

[13] Je reviendrai plus loin sur ce sujet.

Rationnellement, la rime doit porter sur un mot important d'une

phrase, parce qu'elle lui donne un relief particulier. Mais il en

résulte forcément un défaut, que je laisse à Th. de Banville le soin

de décrire. Voici, selon lui, comment procède le poète qui connaît

bien son art: «Il entend à la fois non pas seulement une rime jumelle,

mais toutes les rimes d'une strophe ou d'un morceau, et après les

rimes, tous les mots caractéristiques et saillants qui feront image,

et après ces mots tous ceux qui leur sont corrélatifs, longs, si les

premiers sont courts, sourds, brillants, muets, colorés de telle ou

telle façon, tels enfin qu'ils doivent être pour compléter le sens et

l'harmonie des premiers..... Le reste, ce qui n'a pas été révélé,

trouvé ainsi, les soudures, ce que le poète doit ajouter pour boucher

les trous avec sa main d'artiste et d'ouvrier, est ce qu'on appelle

les chevilles.»

En effet, il faudrait n'avoir jamais analysé des vers, pour ignorer

qu'il n'est pas possible d'en faire d'une manière suivie, sans

chevilles. Dans le travail de rapiécetage, l'essentiel est d'assortir

les morceaux et de déguiser les coutures le mieux qu'on peut.

_6º Le Rythme._

Dans le rythme, il faut tenir compte de deux choses distinctes,

l'accentuation des syllabes et leur quantité (c'est-à-dire leur durée

plus ou moins longue). Pour avoir méconnu ce principe si simple, on a

fait fausse route en France depuis plusieurs siècles. Quelques

indications historiques le montreront.

Après la Renaissance, on chercha naturellement à construire des vers

français d'après le système prosodique des Grecs et des Romains. Le

premier distique français est dû à Jodelle, qui l'a mis en tête des

poésies d'Olivier de Magny, imprimées en 1553. Le voici sans

commentaire:

Phébus, a | mour Cy | pris veut | sauver | nourrir et | orner

Ton vers | et ton | chef | d'ombre, de | flamme, de | fleurs.

Le traité de prosodie le plus estimé au siècle dernier était celui de

l'abbé d'Olivet; la première édition parut en 1736, mais l'auteur

s'empressa de faire une seconde édition considérablement améliorée. Il

n'approuve pas la tentative de Jodelle; mais les résultats auxquels il

est arrivé ne valent guère mieux, comme on peut le voir par la

manière dont il prosodie un vers de Boileau. Pour la facilité

typographique, je marquerai les syllabes longues par -- et les

syllabes brèves par un v:

v -- v -- -- -- v v v v -- --

Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort

Malgré les variations de la prononciation française, il n'est pas

possible qu'au temps de Boileau ni à celui de l'abbé d'Olivet, on ait

estropié ainsi la langue.

On peut voir, par l'Encyclopédie, avec quel soin on discutait, au

siècle dernier, tout ce qui concerne la prosodie.

Le traité de Dubroca paraît être un des derniers essais d'une théorie

de la versification fondée sur la quantité des syllabes[14].

[14] Traité de la prononciation des consonnes et des voyelles

finales des mots français dans leur rapport avec les consonnes et

les voyelles initiales des mots suivants, suivi de la prosodie de

la langue française; un volume in-8º, Paris, 1824.

Inutile de dire que les indications prosodiques de l'auteur sont

encore matière à contestation.

Un ancien inspecteur d'académie, J. A. Ducondut, a publié un _Essai de

rythmique française_ (Paris, 1856, chez Michel Lévy), où il y a

d'excellentes remarques pour la musique et sur la versification en

général; mais l'auteur s'égare à son tour. Il donne une centaine de

pages de poésie, d'après son système, où les syllabes accentuées

comptent comme longues, et les syllabes non accentuées comme brèves; à

chaque pas il fait fausse route. Pour preuve, voici la première

strophe d'une poésie dont les vers sont censés avoir le mètre du

quatrième péon, c'est-à-dire trois syllabes brèves suivies d'une

longue (vvv--).

Le fût de vin

Vide, au maillet

Répond, mais plein

Reste muet.

De tout souvent

Raisonne un sot

Quand le savant,

Lui, ne dit mot.

Le septième vers seul peut passer pour correct; tous les autres sont

faux. Dans le premier, le mot _fût_ est accentué d'autant plus qu'il

est le sujet principal du discours. C'est tellement vrai qu'un

musicien qui placerait _vin_ sur le temps fort ferait une faute; c'est

_fût_ qu'il faut sur le temps fort.

Voici deux hexamètres que Ducondut donne comme formés chacun de cinq

dactyles (--vv) et d'un trochée(--v):

Toi, cher Tityre, étendu sous l'abri des rameaux de ce hêtre,

Sur tes pipeaux tu médites un chant de ta muse rustique.

Dans ces vers, le premier dactyle est toujours faux, car la seconde

syllabe n'est pas brève, elle est longue et accentuée.

Un littérateur belge, Van Hasselt a renouvelé la tentative de

Ducondut, d'une manière moins riche en incorrections, mais sans être

irréprochable[15]. Je prends au hasard ce couplet fait sur le mètre

anapestique (vv--) en ne tenant pas compte de la rime féminine:

Tous les pleurs que je verse, ô mon ange,

Tous mes pleurs,

Le printemps les rassemble et les change

Tous en fleurs.

[15] Les quatre incarnations du Christ, poëme suivi de

soixante-sept nouvelles études rythmiques, un vol. in-12,

Bruxelles, 1867.

J'y vois deux fautes: dans le second vers le mot _tous_ est

nécessairement accentué, et par conséquent, compte comme une syllabe

longue, sinon ce vers est la plus insipide des chevilles. Dans le

troisième vers, la première syllabe du mot _printemps_, quoique non

accentuée, ne saurait compter pour une brève, car sa durée est bien le

double de celle de l'article _le_.

Voici un distique plus correct:

Blanche, au milieu des étoiles charmantes qui brillent, la lune

Mène leur chœur à travers l'ombre muette des nuits.

Reste à savoir si, dans les deux vers, la césure n'offre pas matière à

critique; dans la déclamation, cette césure disparaît absolument,

parce qu'on ne saurait séparer des mots liés intimement par le sens

des phrases.

La quantité des mots _à travers_ n'est certes pas la même dans

l'expression: _à travers l'ombre_ que dans celle-ci: _à tort et à

travers_. Sans doute, il y a en français des syllabes accentuées et

d'autres qui ne le sont pas; mais admettons que l'accent prosodique

tombe le plus souvent sur la dernière syllabe sonore des mots, cet

accent peut être modifié par l'accent oratoire ou pathétique, lequel

se règle sur l'importance des mots pour le sens d'une phrase.

Indépendamment de l'accentuation, il y a des syllabes longues ou

brèves, car il serait absurde, par exemple, de regarder comme brèves

les trois premières syllabes du mot _mortellement_; la troisième seule

est brève. Au surplus, dans un mot de plusieurs syllabes, la dernière

n'est pas la seule accentuée; ainsi dans le mot _mortellement_, on

accentuera la seconde syllabe et la dernière. C'est de ces faits très

simples, et non pas d'une prosodie plus ou moins factice, que résulte

le rythme, véritable des vers français.

* * * * *

En 1872, M. Thurot a lu, à l'Académie des inscriptions et

belles-lettres, un mémoire sur l'accent tonique de la langue

française[16]. Il a constaté qu'on n'est pas d'accord sur ce point; il

a affirmé que l'accent tonique existe, et comme exemples, il a cité

les mots: arrive, département, nation. A son avis, dans le premier de

ces mots, l'accent tombe sur _ar_, dans le second, sur _par_, et dans

la troisième, sur _na_. Je ne puis prétendre résoudre la question;

peut-être y a-t-il toujours un accent sur la dernière syllabe sonore

des mots, mais d'après ce que je viens de dire, cet accent n'est pas

le seul; ainsi dans le mot: _département_, l'accent tombe sur la

seconde syllabe et sur la dernière. On peut admettre que dans:

_nation_, l'accent est sur la dernière syllabe; mais la première est

longue et bien marquée. Il en est à peu près de même pour le mot:

_arrive_. Dans un passage bien connu de la _Dame blanche_ de

Boieldieu, on chante: _J'arrive, j'arrive, en galant paladin_,

l'accent (le temps fort) tombe toujours sur la seconde syllabe du mot:

_arrive_, sans que jamais on y ait vu une faute de prosodie. Lorsqu'on

dit par exemple: _Arrivez donc!_ on appuie sur la première syllabe et

sur la dernière; c'est une conséquence de ce que, faute d'un mot

meilleur, j'ai appelé plus haut accent oratoire. Le rythme musical,

proprement dit, offre des faits analogues.

[16] Le travail de M. Thurot paraît être resté inédit; je l'ai

vainement cherché dans les mémoires de l'Académie qui ont été

publiés. Voir le _Temps_ du 10 septembre, du 11 et du 30 octobre

1872.

En résumé, il faut donc considérer trois choses:

1º L'accent tonique, tombant sur une ou plusieurs syllabes d'un

mot[17].

[17] Dans le mot: _considérablement_, par exemple, il y a trois

syllabes accentuées.

2º La quantité des syllabes (longues ou brèves).

3º L'accent oratoire.

* * * * *

Un auteur belge, Boscaven, a publié à Bruxelles un petit traité de

versification, où il prétend réduire tous les hémistiches des

alexandrins de Racine et de Victor Hugo à sept types, dont voici les

modèles; les syllabes imprimées en caractères plus gros sont les

syllabes accentuées, et qui, selon Boscaven, déterminent la forme

rythmique;

Ton orgueilLEUse TÊte.

DépouilLÉ d'artiFIce.

EsCLAve de l'aMOUR.

RIre de ma douLEUR.

Le JOUR éTAIT plus BEAU.

OUI, c'est MOI qui le DIS.

MEURS, que ton NOM péRISse.

Ces types ne sont évidemment pas les seuls, car Boscaven suppose que

les deux dernières syllabes (les _e_ muets de la fin ne comptant pas)

forment toujours un ïambe; or, ce n'est pas le cas si l'hémistiche se

termine par un mot comme _relâcher_, par exemple, où la dernière

syllabe est brève et accentuée, tandis que la seconde est d'une

longueur bien marquée. On voit encore ici combien on risque de se

tromper en ne considérant rien que la quantité des syllabes ou rien

que leur accentuation.

Un auteur plus récent, M. Becq de Fouquières, dans un traité de

versification française (Paris, 1879), a tenté de noter musicalement

le rythme des vers. Malheureusement, il attache trop d'importance à

des allitérations et à des assonances. Exemples:

Je Mourrai, Mais au Moins Ma Mort Me vengera.

CetTe BêTe marchait, BatTue, exTénuée.

Ces allitérations sont purement fortuites; le poète ne les a pas

cherchées, et le lecteur ou l'auditeur n'y fait pas attention; ou si

l'on prenait garde aux _m_ multipliés du premier vers, il en serait

comme des _s_ dans le fameux vers de Racine sur les serpents. Les

assonances peuvent sembler suffisantes pour la rime, comme nous

l'avons vu, mais pour le reste, l'harmonie des vers ne résulte ni des

allitérations, ni des assonances, ni de la prétendue harmonie

imitative, ni d'autres enfantillages.

_7º Principes fondamentaux de l'harmonie des vers._

L'harmonie des vers repose sur cette loi très simple, que _la sonorité

et le rythme doivent être en rapport avec la pensée ou le sentiment

exprimé_. Or, les éléments de la sonorité et du rythme sont des

voyelles plus ou moins claires ou sombres, plus ou moins pointues pour

ainsi dire, plus ou moins arrondies, des consonnes plus ou moins

douces ou fortes, plus ou moins sèches ou coulantes, soit simples soit

accumulées; puis, des syllabes plus ou moins longues ou brèves, plus

ou moins accentuées, des rythmes plus ou moins légers ou rapides, ou

plus ou moins lourds et massifs.

L'accumulation des consonnes peut servir à des effets durs ou

énergiques; elle est plus fréquente en allemand qu'en français; elle

n'existe que d'une façon très restreinte en italien, où elle ne

produit pas de duretés, comme elle en donne trop souvent en allemand.

L'effet des consonnes peut contribuer à l'harmonie des vers, comme le

timbre des voyelles, sans être pour cela un effet musical.

Puis l'alternance des voyelles et des consonnes de qualités

différentes peut former des modulations qui ont leur charme.

Pour montrer l'application de ces principes, je reprends les deux vers

de _Phèdre_ cités plus haut. J'y remarque que toutes les voyelles sont

simples (_ia_ ne forme pas diphtongue), et que le choix en est très

heureux; le timbre sombre domine, surtout dans le second vers; il faut

se garder, cependant, d'y voir, comme l'a fait il n'y a pas longtemps

un poëte académicien, «des perspectives de plages désolées et de

longues allées désertes».

Toutes les consonnes sont simples aussi, excepté dans un seul endroit,

où trois consonnes se suivent; les deux dernières de ces consonnes

sont très douces. Cet assemblage force l'acteur et l'auditeur

d'arrêter leur attention sur la «blessure d'amour.»

Voyons le rythme. Je divise chaque vers en quatre pieds, de cette

manière:

Aria- | ne ma sœur, | de quel amour | blessée

Vous mourû- | tes aux bords | où vous fû-tes | laissée!

Le premier hémistiche de chaque vers forme deux anapestes (vv--) bien

marqués; le dernier pied de chaque vers est un spondée (-- --), car

les syllabes sont nécessairement longues, grâce à la terminaison

féminine et à l'accent pathétique ou oratoire. Le mètre du troisième

pied est dans l'un des vers: vvv-- (quatrième péon) et dans l'autre:

vv--v (troisième péon). Cette petite irrégularité donne un charme de

plus, et les deux vers sont très-beaux sous le rapport du rythme comme

à tous les autres égards.

On a voulu voir aussi une beauté dans les liaisons produisant dans le

second vers: _zaux_ et _zoù_. Le _z_ est une consonne douce, et les

liaisons doivent être peu accusées; mais y chercher une allitération,

par rapport aux _ss_ qui suivent, c'est attribuer à Racine une

puérilité qu'il n'a ni commise ni voulu commettre.

Condillac fait remarquer avec raison que le vers:

Traçât à pas tardifs un pénible sillon,

est plus long que celui-ci:

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Après avoir donné quelques autres exemples, il dit: «La qualité des

sons contribue à l'expression des sentiments. Les sons ouverts et

soutenus sont propres à l'admiration; les sons aigus et rapides, à la

gaieté; les syllabes muettes, à la crainte; les syllabes traînantes et

peu sonores, à l'irrésolution. Les mots durs à prononcer expriment la

colère; plus faciles à prononcer, ils expriment le plaisir ou la

tendresse. Les longues phrases ont une expression, les courtes en ont

une autre; l'expression est la plus grande lorsque les mots y

contribuent, non-seulement comme signes des idées, mais encore comme

sons. C'est un effet du hasard quand on peut faire concourir toutes

ces choses.» Tout cela n'est pas rigoureusement exact, mais en tout

cas cette façon déconsidérer le sujet est la seule raisonnable.

* * * * *

Pour montrer comment on peut se tromper en ne tenant pas compte des

véritables conditions rythmiques, je prends les deux vers suivants de

Victor Hugo:

C'est naturellement que les monts sont fidèles

Et purs, ayant la forme âpre des citadelles.

Th. de Banville se contente d'admirer comment «le grand mot terrible

_citadelles_ est appuyé sur le mot court et solide _âpre_.» Le mot

_citadelles_ n'est terrible que par le sens; autrement le mot

_mortadelles_ serait plus terrible, s'il ne désignait une espèce de

charcuterie. Puis le mot: _citadelles_ n'est long que pour les yeux;

pour l'oreille, le mot _âpre_ est à peu près aussi long. Voilà le mot

terrible, si tant est qu'il y en ait un: composé d'un _â_ plein, long,

demi-sombre, et de deux consonnes dures, il répond bien à sa

signification. Les mots _forme âpre_ donnent un spondée, appui solide

et massif au milieu du vers, et qui est suivi immédiatement de quatre

syllabes brèves avant l'arrivée d'une syllabe bien accentuée. Il faut

seulement marquer un peu la première syllabe de _citadelles_. Otez ce

lourd spondée, le reste du vers ne sera pas plus terrible musicalement

que ne l'est un air de flageolet.

Par contraste, prenons quelques vers mauvais, toujours musicalement,

car, pour le reste, je ne veux empêcher personne de les trouver

excellents:

Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image;

Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents;

Au pied de l'échafaud, sans changer de visage,

Elle s'avancait à pas lents.

Il y a bien des sons clairs dans le premier vers; dans le second, il y

a trop d'ïambes. L'auteur paraît avoir voulu qu'on les marquât bien,

afin de nous montrer les vents venus des quatre points cardinaux, et

profitant des derniers moments de la pauvre Jeanne pour tirer ses

cheveux à hue et à dia. Le troisième vers est d'une maigreur trop

visible, mais le quatrième est le bouquet. Casimir Delavigne s'est-il

figuré qu'en ne mettant que huit syllabes et en terminant par _pas

lents_, il représenterait bien Jeanne prête à être brûlée vive? Voici

les voyelles du vers (je ne compte pas l'_e_ muet, qui est absorbé

presque entièrement): _è_, _à an_, _è_, _à_, _â_, _an_. Quelle

musique!

Il est évident, d'ailleurs, que l'harmonie des vers reste subordonnée

au sens et au bon sens, autrement les vers suivants de Malherbe, sur

la pénitence de Saint-Pierre, seraient superbes.

C'est alors que ses cris en tonnerres éclatent,

Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent;

Et ses pleurs qui tantôt descendaient mollement,

Ressemblent au torrent qui des hautes montagnes,

Ravageant et noyant les voisines campagnes,

Veut que tout l'univers ne soit qu'un élément.

Le dernier vers est un peu mesquin; on n'est pas parfait.

* * * * *

En comparant des langues différentes, on peut faire d'intéressantes

remarques sur leurs qualités plus ou moins harmonieuses; j'en donnerai

un seul exemple. Les fantômes qui apparaissent à Richard III dans son

sommeil (au cinquième acte de la tragédie de Shakespeare), terminent

chacun leurs malédictions par les mots: _despair and die_ (prononcez:

dispêre annd' daï)! Les voyelles claires prennent ici une sonorité

particulièrement mordante. En français: _désespère et meurs!_ est

plus faible; en allemand dans _Verzweifle und stirb!_ le premier mot

est bon, mais le dernier est sec et mesquin; mieux vaut l'italien par

les voyelles ouvertes et bien accentuées: _despera e mori!_ Le dernier

mot surtout a une sonorité pleine et énergique.

Seulement, il n'y a pas une grande différence entre _mori_ et _amore_.

Il en sera toujours de même: chaque fois qu'un mot semblera d'un effet

particulier, on en trouvera facilement un presque pareil et d'un effet

tout autre; nous l'avions déjà vu. L'essentiel dans un mot, c'est la

signification.

Concluons.

La poésie n'est pas une musique, ce n'est autre chose que l'aspiration

du langage articulé à _devenir_ musique, c'est-à-dire à agir

directement sur le sentiment par son union avec le son musical. Cette

union, pour être rationnelle, doit être le résultat d'un besoin, la

musique acquérant par elle une clarté et une précision d'expression

qui lui manquent; la poésie, à son tour, acquérant une action profonde

sur le sentiment humain, action qu'elle cherche vainement dans les

artifices de la versification.

[Illustration: décoration]

[Illustration: décoration]

TROISIÈME PARTIE

X

Les illusions musicales et la vérité sur l'expression · 第 7 / 9 段