Dans la scène du temple, M. Massenet fait chanter quatre mots hébreux

qui, pour les auditeurs étrangers à cette langue, signifient: _Tradi

oun Marexil_. Au moins aurait-il dû conserver le texte intégral.

Toutes les cérémonies religieuses israélites commencent par le chant

d'un verset du Deutéronome contenant une profession de foi

monothéiste. M. Massenet a mutilé le verset qui, cependant, ne

comprend que six mots, et il a pratiqué une répétition de paroles

absolument déplacée. En français, le verset signifie: «Écoute Israël,

Jéhovah est notre Dieu, Jéhovah seul!» Au lieu de cela, M. Massenet

fait chanter: «Écoute Israël, Jéhovah est notre Dieu, écoute Israël!»

Le chœur répète les paroles sur une harmonie parfaitement moderne. Le

reste du texte est en français. J'ignore si la phrase mélodique sur

laquelle le prêtre dit les quatre mots hébreux est de M. Massenet; en

tout cas, elle ne saurait être authentique, à cause de la mutilation

des paroles qu'on ne se permettrait jamais dans le culte israélite. A

voir surtout les vocalises de la fin, on dirait que M. Massenet

songeait au chant du _Muëzzin_, dans le _Désert_ de Félicien David. Le

chant de la Sulamite est encore plus déplacé. Une jeune fille vient

dire une chanson d'amour pour appeler son bien-aimé. Les paroles sont

un faible écho du Cantique des Cantiques, auquel les théologiens

chrétiens attribuent un sens métaphorique et mystique, ne voulant pas

y voir une poésie érotique. En tout cas, il est aussi indécent de dire

une chanson d'amour dans un temple israélite que dans une église

chrétienne. Au temple de Jérusalem, les voix des femmes étaient

exclues des chœurs; «la voix de la femme, dit le Talmud, est une

séduction.» Loin de pouvoir être employées au service religieux comme

chanteuses, les femmes étaient reléguées dans une enceinte séparée de

celle des hommes par un mur. Cette enceinte ne donnait accès que par

deux portes, situées l'une au nord et l'autre au midi; elle était si

bien close que Titus s'en servit, après la prise de Jérusalem, pour y

enfermer les prisonniers réservés à son triomphe.

Les femmes faisaient leurs dévotions entre elles, sous la conduite

d'une coryphée, usage qui existe encore aujourd'hui dans quelques

synagogues. Des chanteuses étaient attachées à la cour des rois et

employées aux réjouissances publiques, aux festins et aux cérémonies

funèbres; mais dans le temple, les voix de femmes étaient remplacées

par celles de jeunes lévites[6].

[6] Voir le Recueil de chants religieux et populaires des

Israélites, par Naumbourg, ancien ministre officiant au temple

consistorial de Paris.

Les Anglais ont protesté, au nom de l'Evangile et du respect dû au

culte; que diront les Israélites de la manière dont la religion de

leurs ancêtres est travestie, au point d'admettre dans le temple

non-seulement des femmes débitant une chanson d'amour, mais encore des

femmes qui dansent, et vous savez comment on danse dans les opéras,

quoique les deux airs de ballet aient pour titre: «Danse sacrée?» M.

Massenet a-t-il cru sérieusement qu'au temple de Jérusalem il y avait

des danses, et qu'elles étaient exécutées par des femmes? Ce n'était

donc pas assez du grand ballet du dernier acte qui a lieu au palais du

consul romain, pendant que dans la coulisse on coupe la tête à

Jean-Baptiste? Heureusement pour M. Massenet, la religion israélite

n'est nulle part religion d'Etat, comme l'est le christianisme, et les

chrétiens eux-mêmes ne sont pas partout aussi respectueux pour la

Bible que le sont les Anglais, ainsi que les Génevois, chez qui

_Hérodiade_ a rencontré la même opposition.

[Illustration: décoration]

[Illustration: décoration]

VI

LA FOLIE, L'EXTASE, LE MYSTICISME ET LA SATYRE EN MUSIQUE

On dit généralement que la musique exprime des sentiments; j'en

conclus qu'elle ne peut pas rendre ce qui appartient purement à

l'intelligence, et que, par conséquent, elle ne peut pas non plus en

peindre les aberrations. Telles sont la folie, l'extase, le

mysticisme. Je ne veux empêcher personne de croire à l'extase

religieuse ou autre; je raisonne seulement au point de vue

psychologique et musical.

Dans la _Muette de Portici_, Masaniello perd la raison un peu avant

d'être assassiné. A part le retour intempestif de fragments de la

barcarolle du second acte, le désordre est dans les paroles, mais non

pas dans la musique. Le plus souvent, la folie n'est qu'un prétexte à

airs de bravoure; mais comme on emploie continuellement des airs de ce

genre sans qu'il y ait folie, la musique est la même, qu'un personnage

ait son bon sens ou qu'il ne l'ait pas. La situation théâtrale sert

simplement d'excuse; par exemple Lucie de Lamermoor, au troisième acte

de l'opéra de Donizetti, ne songerait pas à chanter un air de

bravoure, si elle avait conservé sa raison. A cela près, l'air qu'elle

dit n'est pas plus fou que celui qu'elle a chanté auparavant. On

appliquera les mêmes observations à la folie d'Ophélie, dans _Hamlet_

de M. A. Thomas, à la folie de Catherine, dans _l'Etoile du Nord_ de

Meyerbeer et à celle de Dinorah, dans le _Pardon de Ploërmel_.

L'extase de Sélika, au cinquième acte de _l'Africaine_, est une folie

causée par les émanations délétères attribuées par Scribe aux fleurs

du mancenillier. L'extase de Marcel, dans les _Huguenots_, est moins

maladive; pour la rendre musicalement, Meyerbeer a écrit une mélodie

large, quelque peu italienne et qui n'est certes pas une des

meilleures de l'ouvrage. Raoul et Valentine chantent absolument comme

Marcel, quoiqu'ils ne soient pas visionnaires comme lui. Quant aux

moyens d'instrumentation qu'on peut employer en pareil cas, la harpe,

les violons avec sourdines, le tremolo à l'aigu, les effets doux de

flûte, de hautbois, de clarinette, de cors et de bassons, on s'en sert

également dans des scènes qui n'ont rien d'extatique.

Iseult aussi meurt dans une sorte d'extase; voici ses dernières

paroles: «Dans les ondes de l'océan de délices, dans la sonore

harmonie des vagues de parfums, dans l'haleine infinie de l'âme

universelle, se perdre, s'abîmer sans conscience, suprême volupté!» R.

Wagner, cependant, n'a prétendu mettre dans sa musique ni mysticisme,

ni panthéisme: la partie instrumentale et, par endroits aussi, la

partie vocale sont empruntées, pour l'essentiel, au duo d'amour du

second acte de _Tristan_.

* * * * *

A-t-on fait de la musique mystique? Je n'ose trop l'affirmer; en tout

cas, on n'a pu s'y prendre autrement que pour l'extase.

Schumann a mis en musique des scènes du _Faust_ de Gœthe; il a

développé particulièrement la scène finale, véritable débauche

poétique, mystique et allégorique. On y voit _Pater extaticus_

(probablement St-Antoine d'Egypte), planant en l'air, tantôt en haut

et tantôt en bas, _Pater seraphicus_ (St-François d'Assise) dans la

région intermédiaire, _Pater profondus_ (St-Bernard de Clairvaux) dans

la région profonde, Doctor Marianus (Duns Scott) ravi en extase,

_Mater gloriosa_ (la Madone), la grande Pécheresse (Marie-Magdeleine),

la Samaritaine (Évangile selon St-Jean, chap. IV), Marie l'Egyptienne

(personnage de la légende), Marguerite, un chœur d'anachorètes, un

chœur de pénitentes, un chœur d'enfants mâles bienheureux, le chœur

des jeunes anges, le chœur des anges portant l'âme immortelle de

Faust, enfin un chœur d'anges accomplis. Les enfants dont il est

question, sont morts quelques instants après leur naissance; ils n'ont

pas connu la misère de la terre; c'est pour cela que le poète les

appelle les enfants de minuit, la croyance populaire attribuant une

destinée heureuse aux enfants qui naissaient à cette heure. _Pater

seraphicus_ les prend et les loge dans son cerveau, pour leur faire

voir par ses propres organes ce monde qu'ils n'ont pas eu le temps de

connaître; puis il leur donne la volée: conception bizarre que Gœthe

a empruntée aux visions de Swedenborg, comme Berlioz y a pris le

charabia des démons. Le tout se termine par le _Chorus mysticus_

célébrant l'Eternel-Féminin.

Rien dans la musique de Schumann n'indique qu'il y a des personnages

surnaturels ou symboliques. _Mater gloriosa_ dit quelques mots

seulement, qu'elle psalmodie sur des notes répétées, comme fait

ensuite aussi le Docteur Marianus. La progression harmonique qui

soutient les parties vocales en cet endroit est d'un bel effet, mais

sans rien de mystique. Bref, le style de Schumann est le même dans

tout l'ouvrage, que les personnages appartiennent au ciel, à la terre,

à l'enfer ou à la pure fantaisie du poète.

Si M. Massenet a voulu mettre du mysticisme musical dans les légendes

de _Marie-Magdeleine_ et de la _Vierge_, il a tout à fait manqué son

but; car on lui a généralement attribué l'intention de traiter des

sujets légendaires ou bibliques au point de vue purement humain; il en

a fait autant dans _Eve_. Dans le finale de _Marie-Magdeleine_, le

Christ ressuscité apparaît à Méryem, qui en est «extasiée» et saisie

d'une «ivresse infinie.» La _Vierge_ se termine par l'extase et

l'Assomption de la mère du Sauveur. Il n'est pas difficile de voir que

dans ces deux morceaux on pourrait, sans faire aucun tort à la

musique, remplacer les paroles par d'autres, étrangères à la religion,

au mysticisme et au surnaturalisme.

Je ne sais si, dans le chant de la Sulamite d'_Hérodiade_, M. Massenet

a voulu faire du mysticisme; en tout cas, il n'a pas fait une

véritable chanson d'amour; de quelque manière que j'envisage sa

musique, elle me paraît absurde.

Je pourrais aussi trouver une trace de mysticisme dans les paroles du

monologue de Jean-Baptiste, au dernier acte du même opéra, mais la

musique de M. Massenet me ferait trop beau jeu.

Dans le manuscrit du _Prophète_, Meyerbeer avait mis l'indication

«avec ironie» dans le finale du quatrième acte, à l'endroit où le

chœur chante:

Tout est possible au roi prophète,

Tout est possible au fils de Dieu,

Je ne vois pas comment on s'y serait pris pour mettre l'ironie dans

ces paroles; l'indication a été nulle et non avenue; je me suis

abstenu de la faire reproduire dans la partition piano et chant et

dans la partition d'orchestre.

Liszt a écrit pour le piano trois valses, intitulées _Méphistophélès_;

il a suivi sa fantaisie; il a pu représenter très imparfaitement Faust

et Marguerite, mais Méphistophélès est absolument impropre à une

représentation musicale.

On regarde ordinairement le diable comme un ange déchu; l'idée est

fort critiquable, et ce n'était point celle de Gœthe. Son

Méphistophélès est simplement le contraire de Dieu; il est le fils des

ténèbres, il ne connaît pas le bien, il est incapable de le voir; il

ne voit et ne connaît que le mal, il trouve tout si misérable qu'il

vaudrait mieux que rien ne fût créé. Il ne s'occupe pas d'ailleurs du

gouvernement des étoiles, l'homme seul excite son attention.

Tout cloche et boite sur la terre;

L'homme est un si pauvre animal

Que je n'ai pas le cœur de lui faire du mal:

Il me donne un bon caractère.

Méphistophélès n'a un peu de satisfaction que lorsque tout se détruit;

mais ce qui l'ennuie, c'est que tout renaît; lui-même n'a que les

instincts les plus vils, les plus bas, et il les montre sans détour

dans différentes circonstances. Il a fait en quelque sorte un pari

avec Dieu, et il a conclu un pacte avec Faust. Il a perdu dans les

deux cas, mais il ne le croit pas. Il perdrait tous les paris

possibles, il croirait que c'est Dieu qui a abusé de sa puissance.

Après l'invention du contrepoint, on a poussé jusqu'à l'abus les

transformations d'un motif. On a fait des imitations par mouvement

semblable, par mouvement contraire, par mouvement rétrograde, par

augmentation, par diminution, etc. On a changé l'harmonie d'un motif,

on l'a varié, transformé, on l'a changé en valse, en galop. Les

grands maîtres ont écrit des variations qui sont de véritables

développements; il y a bien plus de compositions encore écrites pour

l'amusement des grands et des petits enfants et où un motif est traité

de toutes les façons possibles et librement transformé. On n'a jamais

vu là une intention ironique ou satyrique. Dans un portrait, il suffit

de quelques petites altérations pour en faire une caricature. Il n'en

est pas de même en musique, quoiqu'on puisse facilement dénaturer un

motif. Berlioz, cependant, dans le Sabbat de sa _Symphonie

fantastique_, fait revenir la mélodie représentant l'idée fixe avec

des changements qui doivent la rendre vulgaire et burlesque. On se

trompe d'ailleurs quand on traite ses symphonies comme une œuvre de

jeunesse. On ignore un fait capital; Berlioz retouchait ses

compositions jusqu'à ce qu'il en fût parfaitement satisfait; alors

seulement il y inscrivait un numéro d'œuvre et faisait graver la

partition d'orchestre. C'est par suite de sa mort et de celle de son

exécuteur testamentaire que la partition d'orchestre des _Troyens_ est

restée en manuscrit. Berlioz dit lui-même que la _Symphonie

fantastique_ n'est plus du tout ce qu'elle était au début; il la donne

donc comme sienne, tout autant que _Roméo et Juliette_, _Harold en

Italie_ et les autres œuvres publiées en partition d'orchestre.

[Illustration: décoration]

[Illustration: décoration]

VII

LES CARACTÈRES DES GAMMES ET DES MODES

Une dernière absurdité que je ne saurais passer sous silence,

quoiqu'elle paraisse aujourd'hui avoir perdu tout crédit, ce sont les

caractères attribués aux différentes gammes. Les Grecs déjà avaient

une théorie de ce genre; mais leurs savants ont dit bien d'autres

erreurs; laissons donc les Grecs. J. J. Rousseau, dans son

dictionnaire de musique, ne donne que des indications assez vagues; il

trouve les gammes majeures avec dièses, gaies et brillantes; les

majeures avec bémols, majestueuses et graves; les mineures avec

bémols, touchantes et tendres. Grétry, selon son habitude, croyant

dire des choses très profondes, n'est que ridicule; en voici quelques

exemples:

«La gamme d'_ut_ majeur est noble et franche; celle de _sol_ majeur

est guerrière, mais sans avoir la noblesse de celle d'_ut_; la gamme

de _si_ bémol majeur est noble, mais moins que celle d'_ut_ majeur, et

plus pathétique que celle de _fa_ majeur; la gamme de _si_ majeur est

brillante et folâtre; celle de _fa_ dièse majeur est dure _parce_

qu'elle est surchargée d'accidents» (elle n'en a qu'un de plus que

celle de _si_).

«En général, les gammes mineures portent une teinte mélancolique;

elles conviennent à tous les sentiments abstraits, métaphysiques.....

La gaîté d'un vieillard doit s'exprimer en _ut_ majeur, celle d'une

petite fille, en _mi_ majeur. Si vous faites chanter un guerrier ou un

amoureux triomphant, dans le ton de _mi_ bémol majeur, je croirai que

le récit de ses exploits se terminera par une catastrophe.»

En Allemagne, les théories de ce genre ont eu une certaine vogue;

l'inventeur en est Schubart, que d'autres esthéticiens ont imité en

renchérissant sur lui. Schubart voyait en _mi_ mineur une jeune fille

à la robe blanche; en _ré_ mineur le spleen et les vapeurs, en _si_

bémol mineur des idées de suicide; en _fa_ dièse mineur, un chien

hargneux, et dans les trois bémols de _mi_ bémol majeur (qui

terrifiaient Grétry) le symbole de la Sainte-Trinité. Un auteur a même

prétendu que le ton de _si_ mineur agit le plus puissamment sur le

système nerveux, attendu qu'un violoncelliste se trouvait malade

chaque fois qu'il avait joué en ce ton. J. J. Rousseau (dans son

article: _Musique_) rapporte un effet plus curieux, produit par la

cornemuse. Les ouvrages de médecine en racontent bien d'autres au

chapitre des idio-syncrasies.

On a dit souvent que les gammes avec dièses sont d'autant plus

brillantes que le nombre des dièses est plus grand et que les gammes

avec bémols suivent la progression inverse. C'est encore faux,

puisqu'au delà de quatre accidents les gammes avec dièses et celles

avec bémols se confondent; il est impossible à un auditeur de

distinguer si un pianiste ou même tout un orchestre joue en _si_ ou en

_ut_ bémol, en _fa_ dièse ou en _sol_ bémol, etc. Sans y songer, on a

attribué une sorte de valeur cabalistique à de simples signes

d'écriture. Dans le fait, il n'y a qu'une gamme majeure et une gamme

mineure, qu'on peut chanter ou jouer plus haut ou plus bas, mais qui

restent toujours les mêmes, sous réserve de certaines circonstances

spéciales que je vais indiquer.

* * * * *

Il est évident, d'abord, que sur un piano accordé au tempérament égal,

c'est-à-dire où tous les demi-tons sont égaux, toutes les gammes

possibles ne sont que des transpositions très exactes des deux gammes

types. Le tempérament, d'ailleurs, ne peut donner que des gammes et

des intervalles plus ou moins justes, plus ou moins faux ou

discordants, sans les rendre pour cela plus aptes à l'expression de

tel ou tel sentiment. Si, sur le piano, certaines gammes paraissent

plus brillantes que d'autres, cela tient à des facilités de doigter;

ainsi le ton de _ré_ bémol majeur peut compter parmi les plus

brillants; c'est dans ce ton que Weber a écrit son _Invitation à la

valse_; Berlioz, en arrangeant le morceau pour orchestre, l'a

transposé en _ré_ majeur, parce que sur les instruments à archet les

tons les plus brillants sont ceux où les cordes à vide sont employées

le plus souvent. Glinka de son côté a transcrit l'_Invitation_ pour

orchestre, mais en conservant le ton de _ré_ bémol. C'est Berlioz qui

a eu raison. Sur tous les instruments, ce sont des détails de

construction qui donnent plus ou moins d'éclat à la sonorité. Ainsi,

sur le cor d'harmonie, le ton ou corps de rechange le plus avantageux

est celui de _fa_, parce que la longueur du tube est dans la meilleure

proportion avec son diamètre. L'accord des instruments employés dans

la musique militaire, répond en général à des tons bémolisés au piano:

petite flûte en _ré_ bémol, clarinettes en _mi_ bémol et _si_ bémol,

cornets à pistons en _si_ bémol, trompettes en _mi_ bémol, trombones

en _si_ bémol, saxhorns et saxophones en _si_ bémol et en _mi_ bémol.

Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est le ton convaincu et majestueux

avec lequel les pontifes des systèmes à la Schubart défendaient leur

foi. On leur citait une quantité de morceaux de musique donnant un

démenti à leur théorie; ils répondaient que les compositeurs avaient

eu tort et que leur musique aurait encore été meilleure, si elle avait

été écrite dans les tons répondant exactement aux sentiments qu'elle

devait exprimer. On leur prouvait que la construction des instruments

ne leur était pas plus favorable; ils répliquaient que leur système

était indépendant du tempérament et de la facture instrumentale; que

les caractères propres aux différentes gammes étaient inhérents à leur

nature, quoique nous ne pussions pas nous en rendre raison. Bref,

c'était un mystère insondable; on n'avait qu'à s'incliner et à dire

comme Tertullien: _Credo quia absurdum_, j'y crois parce que c'est

absurde[7].

[7] J'ai discuté ce sujet plus longuement dans un chapitre de mon

_Traité analytique et complet de l'art de moduler_, où l'on

trouvera les citations qu'on pourra désirer.

Ce qui est hors de doute, c'est le caractère différent du mode majeur

et du mineur; mais ce n'est pas par la gaîté et la tristesse qu'on

pourra les définir.

[Illustration: décoration]

[Illustration: décoration]

VIII

LA MUSIQUE RELIGIEUSE

Vous connaissez la fable de l'enfant à la dent d'or, sur laquelle on a

disserté à perte de vue, oubliant une seule chose: de vérifier si la

dent était bien d'or. Il en est de même de la musique religieuse;

c'est, dira-t-on, l'expression du sentiment religieux. Et qu'est-ce

que le sentiment religieux? C'est le sentiment de notre dépendance

envers Dieu. Alors l'amour, c'est le sentiment de notre dépendance

envers une personne de l'autre sexe; la colère est le sentiment de

notre dépendance d'une personne ou d'un objet qui contrarie nos

projets; ainsi de suite. Toutes ces dépendances ne nous apprennent

rien; et remarquez que la définition du sentiment religieux doit

convenir également bien aux chrétiens, aux juifs, aux mahométans, aux

boudhistes, aux brahmanistes, aux panthéistes, aux polythéistes, et

même aux sauvages adorateurs du grand Esprit.

Quand vous aurez trouvé une définition du sentiment religieux, il

reste une autre question: comment la musique peut-elle exprimer ce

sentiment? On pourra discuter sur ce sujet, comme sur la dent d'or;

voyons donc si celle-ci est d'or, c'est-à-dire s'il existe une musique

religieuse.

La première chose que nous remarquons, c'est que partout où s'est

fondé une religion ou un parti religieux, on a pris la musique qu'on

avait sous la main, et l'on ne pouvait faire autrement. Lors même que,

par exemple, les Israélites posséderaient des mélodies fort

anciennes, ces mélodies seraient surannées et ne pourraient leur

servir. Les Hindous ont probablement des mélodies d'une haute

antiquité, mais nous ne pouvons en faire usage.

Les premiers chrétiens empruntèrent la musique des Grecs; c'était une

musique de la décadence, que nous connaissons encore mal, mais peu

importe. Le fait d'un emprunt paraît incontestable; il fournit le

plain-chant, qui, plus tard, fut traité comme obligatoire, et forme

une partie essentielle du service dans les églises du culte catholique

romain; car il ne faut pas oublier qu'il existe deux églises

catholiques. Les défenseurs du plain-chant sont donc obligés de

soutenir que c'est bien de la musique religieuse et même de la musique

religieuse par excellence. Mais ils s'engagent dans une plaisante

contradiction. Ils veulent en même temps nous persuader que c'est de

la musique grecque très authentique. Or, si c'est de la musique

grecque, c'est de la musique très païenne; par quel miracle du

Saint-Esprit cette musique païenne est-elle devenue la musique

chrétienne religieuse sans égale? Le système musical usité était

simplement notre gamme diatonique à laquelle les Grecs étaient

revenus. Comme on ne voyait pas de raison de commencer la gamme par

telle note plutôt que par telle autre, on en déduisit sept échelles,

mais on ne tarda pas à s'apercevoir que l'équivalence des degrés, que

l'on avait supposée, n'existait pas. On appela _finale_ la note sur

laquelle devait terminer un chant, et dominante la note qui revenait

souvent et sur laquelle s'établissait la psalmodie. La première pierre

d'achoppement, ce fut _si_; il servait mal à la psalmodie et on le

remplaça, à cet effet, par _ut_. De plus, si formait avec _fa_ une

fausse relation (_diabolus in musica_); on conjura ce diable en

mettant un bémol devant le _si_, chaque fois qu'il en était besoin; on

réduisit les sept gammes à quatre, ayant pour finale _ré mi fa sol_.

Pourquoi ces quatre? On ne l'a jamais dit. Puis on ajouta à ces

quatre échelles quatre autres ayant la même finale, mais une autre

dominante, et placées un peu plus bas. L'échelle commençant par _ut_,

put ainsi reparaître comme dérivé (_plagale_) de celle de _fa_

(_authentique_) ayant pour finale _fa_ avec _si_ naturel, mais pour

dominante _la_, tandis que la dominante de la gamme authentique était

_ut_.

Ce système, parfaitement arbitraire et faux, est ce qu'on appelle les

huit tons du plain-chant. Il régnait dans l'église; mais le peuple?

Quand, sous Charlemagne, on voulut introduire le plain-chant romain en

France, on trouva de grandes difficultés. M. de Coussemaker, qui a

fait une étude spéciale de l'harmonie au moyen âge, dit que ces

difficultés provenaient de ce que le peuple employait une tonalité se

rapprochant de la tonalité moderne.

L'invention de l'harmonie fut une nouvelle inconséquence, mais il la

fallait bien. L'harmonie créa des relations nouvelles plus ou moins

précises; les accords dissonants marquaient des tendances manifestes;

puis la musique de danse devait être rythmée, ce qui supposait une

construction assez régulière des phrases. On connaît la _Romanesca_,

air de danse du XVIe siècle complètement écrit dans la tonalité

moderne, c'est-à-dire en majeure et en mineure.

Jamais le principe _natura non facit saltum_ (la nature ne fait pas de

saut) ne fut plus vrai. Fétis, imitant Choron, attribua les nouveautés

harmoniques qui décidèrent de la victoire du système moderne, à

Monteverde, dont le vrai nom est Monteverdi; M. Gévaërt les a trouvées

dans les œuvres de Caccini. Je pense que le coup de grâce fut donné à

l'ancien système par la création de l'opéra devant ressusciter

l'ancienne tragédie, et qui date de la même époque. L'expression

passionnée n'est possible qu'avec la tonalité moderne.

Berlioz fit observer avec raison que la tonalité moderne peut

produire tous les effets de la tonalité ancienne, puisqu'elle la

comprend. Si certains effets usités autrefois sont plus rares

maintenant, c'est parce que nous avons des ressources beaucoup plus

riches et plus efficaces.

Les illusions musicales et la vérité sur l'expression · 第 5 / 9 段