On appelle couleur locale la propriété attribuée à la musique de se

conformer au temps et au pays auxquels se rapporte le sujet d'une

œuvre vocale ou instrumentale. On croit même, parfois, montrer une

grande sagacité en disant qu'il y a de la couleur locale ou qu'il n'y

en a pas dans tel ou tel ouvrage. Fétis (_Biographie universelle des

musiciens_) en a découvert dans _Linda di Chamounix_ de Donizetti.

Certes, ce compositeur écrivait toujours sa musique de la même façon,

sans se préoccuper du temps et du lieu où se passait l'action; il lui

était fort indifférent que Linda fût Savoyarde et Lucie Ecossaise.

Si donc, il avait fait de la couleur locale, il serait dans le cas du

Bourgeois gentilhomme; mais il n'en a pas fait. Lesueur, un des

fondateurs du Conservatoire de musique de Paris, s'était persuadé

qu'il avait retrouvé la musique des anciens Grecs et des Hébreux; la

partition de son opéra biblique: la _Mort d'Adam_, est remplie

d'annotations sur ce sujet; lui seul pouvait se faire illusion; il

annonçait même la publication d'une dissertation sur la musique

antique, dissertation qui n'a pas paru, sans qu'il y ait lieu de nous

en affliger.

A propos de la marche religieuse du premier acte d'_Alceste_ de Gluck,

Berlioz dit: «Ici Gluck a fait de la couleur locale, s'il en fût

jamais; c'est la Grèce antique qu'il nous révèle dans toute sa

majestueuse et belle simplicité. Écoutez ce morceau instrumental sur

lequel entre le cortège; entendez cette mélodie douce, voilée, calme,

résignée, cette pure harmonie, ce rythme à peine sensible des basses

dont les mouvements ondulés se dérobent sous l'orchestre, comme les

pieds des prêtresses sous leurs blanches tuniques; prêtez l'oreille à

la voix insolite de ces flûtes dans le grave, à ces enlacements des

deux parties de violon dialoguant le chant, et dites s'il y a en

musique quelque chose de plus beau, dans le sens antique du mot, que

cette marche religieuse. L'instrumentation en est simple, mais

exquise; il n'y a que les instruments à cordes et deux instruments à

vent. Et là, comme en maint autre passage de ses œuvres, se décèle

l'instinct de l'auteur: il a trouvé précisément les timbres qu'il

fallait. Mettez deux hautbois à la place des flûtes, et vous gâterez

tout.» Sans doute; mais on peut faire la même observation partout. A y

regarder de près, Berlioz n'a pas vu de couleur locale proprement dite

dans la marche d'_Alceste_. Il n'aurait certes pas soutenu qu'on voit

par la musique que l'action se passe dans l'antiquité et chez les

Grecs.

Il y a vu seulement un caractère ou une expression convenant à

l'action scénique; encore peut-on dire que la marche a une expression

charmante de calme et de douceur pastorale, sans indiquer aucunement

qu'elle accompagne une entrée de prêtres et de prêtresses. Dans le

fait, Berlioz n'était pas grand partisan de la couleur locale. J'ai

dit quel est son rôle dans la musique descriptive; je lui dois, comme

simple justice, de citer le passage suivant de son étude sur

_Alceste_: «L'expression musicale reproduira bien la joie, la douleur,

la gravité, l'enjouement; elle établira une différence saillante entre

la joie d'un peuple pasteur et celle d'une nation guerrière, entre la

douleur d'une reine et le chagrin d'une simple villageoise, entre une

méditation sérieuse et calme et les ardentes rêveries qui précèdent

l'éclat des passions. Empruntant ensuite aux différents peuples le

style musical qui leur est propre, il est bien évident qu'elle pourra

faire distinguer la sérénade d'un brigand des Abruzzes de celle d'un

chasseur tyrolien ou écossais, la marche nocturne de pèlerins aux

habitudes mystiques de celle d'une troupe de marchands de bœufs

revenant de la foire; elle pourra mettre l'extrême brutalité, la

trivialité, le grotesque en opposition avec la pureté angélique, la

noblesse et la candeur. Mais si elle veut sortir de ce cercle immense,

la musique devra, de toute nécessité, avoir recours à la parole

chantée, récitée ou lue, pour combler les lacunes que ses moyens

d'expression laissent dans une œuvre qui s'adresse en même temps à

l'esprit et à l'imagination[5].»

[5] _A travers chants_, page 151.

Dans tout ce passage, la couleur locale n'apparaît que par les

emprunts faits au «style musical propre aux différents peuples»; c'est

en effet le seul moyen spécieux par lequel on a pu prétendre faire de

la couleur locale; nous allons voir ce qu'il vaut.

* * * * *

La différence entre une marche nocturne de pèlerins «aux habitudes

mystiques» et celle de marchands de bœufs revenant de la foire ne

constitue pas de la couleur locale; elle résulte simplement de la

différence de caractère et de sentiments entre les deux espèces de

personnages; mais la musique n'indique pas que les premiers sont des

pèlerins et que les seconds sont des marchands de bœufs ou d'autres

bêtes domestiques. Quant aux habitudes mystiques des pèlerins, elles

ne peuvent pas davantage être rendues; je défie qui que ce soit d'en

trouver une trace dans la marche d'_Harold en Italie_; car c'est à

cette symphonie que songeait Berlioz, comme il y songeait aussi en

disant qu'en empruntant aux différents peuples le style musical qui

leur est propre, on peut faire distinguer la sérénade d'un brigand des

Abruzzes de celle d'un chasseur tyrolien ou écossais. La sérénade

d'_Harold_ n'est pas celle d'un brigand, mais simplement d'un

montagnard; et quand même ce serait celle d'un brigand, je ne vois pas

trop comment Berlioz aurait marqué la différence. Le proverbe dit

qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre, et un brigand donnant

une sérénade à sa maîtresse ne doit pas plus y mettre du vinaigre que

n'en mettrait le premier paysan venu.

Voyons maintenant comment s'y est pris Berlioz pour marquer que son

montagnard est Italien. Dans la ritournelle il a imité la musique des

_pifferari_; c'est tout, car dans la mélodie qui vient ensuite, rien

n'indique qu'elle est autre chose qu'une simple mélodie de Berlioz;

tout au plus peut-on y trouver un certain caractère pastoral. Il

serait plus difficile d'indiquer que le donneur de sérénade est

Écossais; pour en faire un Tyrolien, on n'aurait qu'une seule

ressource: ce serait de lui faire chanter une mélodie du genre répandu

surtout dans le Tyrol et la Styrie, quoiqu'on le rencontre aussi

ailleurs, et dont le nom formé par onomatopée est: _Iodler_. Toute

personne, d'ailleurs, ayant les deux registres de voix de poitrine et

de fausset peut aisément arriver à _iodlen_ aussi bien qu'un Tyrolien.

En suivant toujours le même système, on caractérisera un Espagnol ou

une Espagnole (la musique ne distingue pas les sexes) par une jota, un

boléro ou une cachucha; pour un Allemand, c'est plus difficile, car

tout le monde fait aujourd'hui des valses; il faudrait quelque chanson

populaire bien tudesque; si elle était un peu banale, cela n'en

vaudrait que mieux. On ne peut pas non plus caractériser un habitant

de la Bohême par une polka; une _czardas_ peut servir de signalement à

un Hongrois, à condition que l'on sache que c'est une danse hongroise.

Il en est des polonaises comme des valses et des polkas; même

observation pour les mazurkas et les redowas; en devenant

cosmopolites, elles ont perdu leur caractère national. Et comment

donnera-t-on le signalement musical d'un Français? Apparemment par un

air de galop ou de quadrille, bien sautillant surtout et spirituel si

c'est possible; le sautillement est indispensable pour marquer la

légèreté attribuée au caractère français.

Pour faire de la musique orientale, on imite des rythmes et des formes

mélodiques usités chez les Arabes; mais il faut savoir qu'ils sont

orientaux: ces moyens sont d'ailleurs extrêmement restreints, et au

fond, ne constituent même pas une marque distinctive.

Ce n'est pas tout. Lorsqu'il ne s'agit pas d'un seul morceau, mais

d'un grand ouvrage, d'un opéra par exemple, comment indiquera-t-on en

musique que l'action se passe dans l'antiquité, au moyen âge ou sous

Napoléon Ier; que les personnages sont français, allemands, italiens

ou chinois? On ne peut pas toujours faire des airs de quadrille, des

boléros, des tarentelles, des tyroliennes, etc. On ne peut pas non

plus aller loin avec la gamme chinoise de cinq notes, sans demi-ton;

quand même elle appartiendrait exclusivement aux habitants du

Céleste-Empire, elle ne caractériserait pas plus un bourgeois ou un

mandarin de Pékin que ne le fait la forme de son nez. Quand l'action

se passe en Italie, entre des Italiens, faut-il faire de la musique

italienne? A cet effet, les _pifferari_ et les chansons populaires

seront très insuffisants; faut-il imiter Cimarosa, Rossini, Donizetti

ou Verdi? Lors même qu'on le ferait, on ne produirait pas toujours de

la musique italienne, car on peut aisément rencontrer chez ces

compositeurs des motifs de valse ou de quadrille. C'est bien pis quand

une action théâtrale passe d'un pays à un autre, et lorsque les

personnages n'appartiennent pas tous à une même nation, comme, par

exemple, dans l'_Africaine_.

Il est inutile d'insister davantage pour montrer que, logiquement, la

recherche de la prétendue couleur locale ne conduirait qu'à

d'absurdes pastiches et à de ridicules mosaïques. Il faut une unité de

style, dans une œuvre de musique comme dans une œuvre de peinture.

Glisser au milieu d'un ouvrage un motif de chanson populaire est un

procédé fort usité, j'en conviens; mais au point de vue sérieux de

l'art, c'est un manque contre l'unité, à moins que le motif ne

s'accorde avec le style de l'œuvre entière.

Au temps où tous les moyens semblaient bons pour écraser

_Tannhœuser_, on reprochait à R. Wagner d'avoir mis dans un chant de

berger une modulation de _sol_ majeur en _si_ majeur très

régulièrement amenée, mais qui, disait-on, n'est jamais venue à

l'esprit d'aucun berger. Il n'est pas davantage venu à l'esprit d'un

montagnard des Abruzzes de moduler, comme l'a fait Berlioz dans la

sérénade dont j'ai parlé.

* * * * *

Pour achever de nous édifier, passons en revue quelques-uns des

ouvrages où l'on a prétendu trouver de la couleur locale: ce sont des

opéras, quoique la musique théâtrale soit peut-être la moins apte à en

donner. Nous n'en demanderons pas à Mozart, qui ne s'en préoccupait

pas plus dans _Don Juan_ et la _Flûte enchantée_ que dans les _Noces

de Figaro_ et la _Clémence de Titus_. Ne soyons pas plus exigeants

pour Gluck. Weber, dans le _Freischütz_, a imité les mélodies

populaires allemandes; mais si les personnages de cet opéra sont

allemands (le diable excepté, qui est de toutes les nations), ils ne

le sont pas du tout dans _Obéron_. Dans _Préciosa_, Weber a employé

des motifs de danse espagnols; mais il faut savoir qu'ils sont

espagnols. Pour le reste, il ne s'est pas préoccupé de couleur locale,

non plus que dans _Euryanthe_; c'est toujours de la musique de Weber,

avec le caractère personnel du maître, fort heureusement. L'école de

Weber n'a pas plus fait de couleur locale que n'en a fait l'école de

Gluck; Marschner, Lindpaintner, R. Wagner ne s'en sont pas plus

souciés que Salieri, Sacchini, Cherubini, Méhul et Spontini. Je

pense que Lesueur seul a fait exception. Quant aux auteurs

d'opéras-comiques, Duni, Philidor, Grétry, Monsigny, Dalayrac, on ne

leur a pas demandé de couleur locale, non plus qu'à Nicolo et à

Boieldieu. Je ne parle pas de l'école moderne d'Auber, d'Adam et

d'Hérold; celle-là se moque de la couleur locale, et ce n'est pas son

plus grand tort.

On chercherait vainement le mot: couleur locale dans les écrits de

Rousseau et de Grétry; en ce temps on se préoccupait de démontrer

l'art expressif de la musique, sa faculté de toucher et d'émouvoir les

auditeurs. Un écrivain nommé Lefébure a publié, en 1789, un volume

intitulé: _Bévues, erreurs et méprises de différents auteurs célèbres

en matières musicales_. Il proteste contre les gens qui ne voient dans

la musique que le plaisir de l'oreille; il parle même d'un ouvrage où

cette erreur s'étale tout au long, mais il ne s'occupe pas plus de

couleur locale qu'on n'y songeait au temps de Lully et de Rameau. Il y

a donc lieu de croire que cette ineptie est d'invention moderne. Aussi

est-ce dans les œuvres de Rossini et de Meyerbeer surtout qu'on

prétend l'avoir trouvée.

Je dois seulement faire une réserve pour Grétry. Grâce à sa fatuité

peu déguisée, l'auteur des _Mémoires sur_ SA _musique_, comme on les a

appelés, a prétendu, sur ses vieux jours, avoir fait de la couleur

locale, et même mieux que cela. En parlant de son opéra _Sylvain_, il

dit: «Les gens instruits remarquèrent que les chants des deux époux,

Sylvain et Hélène, portaient un caractère de tendresse moins

passionnée que celle des amants que l'hymen n'a point encore unis. Ces

nuances sont délicates; elles existent cependant; c'est surtout dans

le duo _Dans le sein d'un père_ que j'ai cherché à nuancer le

sentiment de l'amour avec, si j'ose le dire, la sainteté du nœud qui

unit les époux.»

Après ce raffinement merveilleux, on ne sera pas surpris de voir

Grétry raconter ce qui suit: «J'étais à Lyon lorsque je fis la musique

de _Guillaume Tell_; je priai le colonel d'un régiment suisse, qui

était en garnison dans cette ville, de me faire dîner avec les

officiers de son corps. Au dessert, je dis à ces messieurs qu'ayant à

mettre en musique le poème de _Guillaume Tell_, leur ancien

compatriote, je les priais de chanter les airs de ce temps et les airs

des montagnes de la Suisse qui avaient le plus de caractère; j'en

entendis plusieurs, et sans en rien copier, que je sache, ma tête se

monta sans doute au ton convenable, car les Suisses et les musiciens

en général aiment le ton montagnard qui règne dans cette production

musicale.»

* * * * *

Grétry ne paraît pas avoir eu une grande instruction, et les questions

d'esthétique étaient peu avancées, quoiqu'on eût beaucoup parlé et

écrit à propos de la guerre des lullistes et des ramistes, des

gluckistes et des piccinistes. Grétry avait d'ailleurs sa fatuité,

qu'on lui pardonne en faveur de son grand talent. Il était convaincu

que personne n'avait réussi comme lui à transformer la déclamation en

«mélodie délicieuse». Gluck, pour lui, n'avait fait que de la

déclamation; quant à Mozart, il ne le nomme pas une seule fois dans

les trois volumes de ses _Mémoires_. Il acceptait avec une naïve

confiance tout ce qui flattait son amour-propre.

Il avait cherché pendant cinq heures de la nuit à faire la romance

«_une fièvre brûlante_» dans le vieux style. Il était persuadé d'avoir

réussi, d'autant plus qu'on le lui assurait; nous y voyons aujourd'hui

un morceau heureux, et nous nous demandons ce qui peut le faire

paraître vieux. Sont-ce les fautes de prosodie? On en a fait de tout

temps. Au XIXe siècle, on en a fait de propos délibéré, et plus que

jamais.

Sont-ce les petites syncopes? Ce ne sont pas de vraies syncopes; elles

en imitent l'effet, si l'on admet que dans la mesure à trois temps le

dernier temps est un peu moins faible que le deuxième; voyez la

sixième mesure et les deux mesures avant la dernière. C'est bien peu;

la mélodie n'embrasse que l'intervalle d'une quinte, comme une foule

de mélodies populaires. Selon Grétry, l'ouverture indique assez bien

que l'action n'est pas moderne; les personnages nobles prennent à leur

tour un ton moins suranné, parce que les mœurs des villes n'arrivent

que plus tard dans les campagnes. L'air «_O Richard, ô mon roi_» est

dans le style moderne, parce qu'il est aisé de croire que le poète

Blondel anticipait sur son siècle, par le goût et les connaissances.

Aujourd'hui, l'air nous paraît seulement assez terne, parce qu'il est

pauvre d'harmonie et tourne toujours sur une même formule de cadence;

la romance nous paraît plus neuve que cet air.

C'est une tentative d'autant plus vaine de vouloir faire de la musique

rétrospective, que l'art ne caractérise jamais le temps auquel il

répond. On peut le prétendre jusqu'à un certain point pour

l'architecture, parce qu'on sait de quelles époques sont les

différents styles; mais c'est tout.

La musique d'aujourd'hui ne caractérise pas plus le XIXe siècle, que

la musique d'il y a cent ans ne caractérisait la Révolution française.

* * * * *

La France n'a pas eu le privilège des divagations sur la couleur

locale. En Allemagne, les critiques ont découvert dans les opéras de

Meyerbeer «la musique historique», dont R. Wagner se moque à bon droit

dans _Opéra et Drame_. En Italie aussi, il y a une quarantaine

d'années, on a beaucoup discuté sur la couleur locale des _Huguenots_;

le fait est attesté dans une bonne dissertation sur la couleur locale,

insérée dans les mémoires de l'Académie royale de musique de Florence;

l'auteur en est Casamorata, mort en 1881, et qui fut président de

l'Académie et directeur du Conservatoire. Un des compositeurs italiens

les plus féconds, Giovanni Pacini, a voulu marcher sur les traces de

Lesueur; il raconte dans ses _Mémoires_ que, pour écrire son opéra

_Sapho_, il commença par lire soigneusement tous les ouvrages sur la

musique antique des Grecs, afin de donner à sa partition la couleur

convenable. En Italie, _Sapho_, représenté pour la première fois en

1840, à Naples, a passé pour son chef-d'œuvre; en France, cet opéra

n'a eu qu'une seule et malheureuse représentation (1866). Inutile de

dire que la musique n'est pas plus antique que celle de _Poliuto_ de

Donizetti.

Du moment où l'on trouvait de la couleur locale dans les _Huguenots_,

on devait en découvrir aussi dans _Guillaume Tell_. Je n'ose dire

qu'on n'en ait pas vu aussi dans la _Muette de Portici_. Azevedo, dans

son admiration sans mélange pour Rossini, en a même trouvé dans

_Sémiramis_; il parle des rythmes «si originaux et si empreints de

couleur orientale des chœurs du peuple assyrien»; un peu plus loin il

dit: «Le compositeur avait prodigué une abondance incroyable d'idées

nouvelles; pour mieux rendre la couleur de son sujet, il avait tracé

les plans de ses morceaux d'après les dimensions colossales de

l'architecture babylonienne, et avait orné d'arabesques vocales ses

innombrables cantilènes avec un luxe éblouissant et vraiment oriental»

(_G. Rossini, sa vie et ses œuvres_). Le temps n'a pas plus respecté

_Sémiramis_ que l'architecture babylonienne.

Arrêtons-nous d'abord à _Guillaume Tell_. On a vu de la couleur locale

dans l'ouverture, qui n'est qu'une suite de quatre morceaux, sans

liaison entre eux ni avec le reste de l'ouvrage. Le prétendu ranz des

vaches ne mérite aucunement ce titre, et ce n'est pas Rossini qui le

lui a donné. C'est un délicieux morceau, d'un caractère pastoral,

mais, pour le reste, ne ressemblant pas du tout à un véritable ranz

des vaches, qui doit être joué sur l'instrument appelé cor des Alpes

ou cor des vaches, et formé d'un long tube droit, avec une embouchure

semblable à celle d'une trompette ou d'un trombone. Cet instrument

n'appartient d'ailleurs pas en propre à la Suisse; il est très répandu

aussi en Allemagne. Puisqu'on a vu un ranz des vaches dans l'ouverture

de _Guillaume Tell_, on aurait pu aussi en trouver un au commencement

de l'ouverture des _Diamants de la Couronne_, d'Auber.

Dans toute la partition de _Guillaume Tell_, rien n'indique, ni ne

peut indiquer que l'action se passe en Suisse, ni dans un pays plat ou

montagneux, ni encore en l'année 1307.

La musique des _Huguenots_ n'accuse pas davantage la date de 1572. Il

y a un choral de Luther, mais les chorals ne peuvent pas caractériser

le protestantisme, par la raison qu'ils ne sont pas d'invention

protestante; ils ne sont même pas les seules mélodies usitées dans le

culte protestant. D'ailleurs, au temps de Luther, les chansons

profanes se disaient sur des mélodies de même nature que celles des

églises; cela est si vrai que certains chorals chantés, encore

aujourd'hui dans les églises, avaient primitivement un texte nullement

religieux. Quand même les chorals seraient le privilège des

protestants, ils ne pourraient pas servir de «musique historique», par

la raison qu'ils n'indiquent ni une date, ni un pays. Enfin, quand

même l'histoire nous apprendrait qu'à la Saint-Barthélemy les fusillés

tombaient en chantant un choral, ils ne l'auraient pas chanté à trois

ou quatre parties, ni avec l'harmonie de Meyerbeer. Pour comble, il

est prouvé que le choral attribué à Luther n'est pas de lui; c'est une

mélodie arrangée.

Verra-t-on de la musique catholique dans la litanie du troisième acte

et dans la bénédiction des poignards? Alors, on en trouvera sans doute

aussi dans l'air de valse qui sert de mélodie au chœur «Sainte-Marie»

du _Pardon de Ploërmel_.

Le chœur religieux, au cinquième acte de _Robert le Diable_, a

beaucoup de ressemblance avec un choral. Mais encore une fois, lors

même qu'une musique serait catholique ou protestante, par l'effet

d'une simple convention, rien de plus, il n'en résulterait pas une

indication du temps et du pays où se passe l'action. Dans l'invocation

à Brahma, à Vischnou et à Schiva, au quatrième acte de l'_Africaine_,

la musique est-elle hindoue et malgache de l'année 1498?

Il est permis de croire que Meyerbeer cherchait à caractériser, par sa

musique, les personnages de ses opéras; on peut même discuter jusqu'à

quel point il y a réussi; mais pour ce qui est de la chimère de la

couleur locale, il ne s'en préoccupait pas plus que ne l'avait fait

Rossini.

Verdi, dans _Aïda_, a-t-il, çà et là, voulu imiter la musique

orientale ou égyptienne? Il est bon alors de savoir qu'elle est

égyptienne, autrement on ne s'en douterait pas. A quoi serviraient ces

bribes de prétendue couleur locale, au milieu d'une partition tout

italienne et d'un style assez inégal? C'est toujours de la musique de

Verdi, tantôt de la troisième manière, puisque troisième manière il y

a, tantôt de la première manière ou de la seconde.

* * * * *

Berlioz aussi, un jour, a voulu faire de la vraie couleur locale, par

une singulière fantaisie et un procédé non moins singulier. Le

visionnaire Swedenborg prétendait connaître la langue des démons;

Berlioz, qui n'était cependant ni dévot ni superstitieux, l'a pris au

mot et a fait chanter les diables, se réjouissant de la perdition de

Faust, en vrais suppôts de l'enfer: _Tradi oun Marexil fir trudinxé

burrudixé fory my Dinkorlitz_, etc. Les princes des ténèbres qui ont

fait leur éducation dans quelque bon lycée de Paris, abandonnent ce

charabia au commun des diables et chantent en français correct et sans

le moindre accent étranger. Il y a un malheur: c'est que les

chanteurs, généralement, prononcent mal les paroles, et plus mal

encore dans les chœurs que dans les solos; plus mal, enfin, une

langue qu'ils ne connaissent pas, que leur langue maternelle. Que les

diables chantent donc: _Tradi oun Marexil_, ou qu'ils chantent:

_Bonjour, monsieur le docteur, soyez le bienvenu_, c'est tout un.

* * * * *

Dans _Hérodiade_, M. Massenet a voulu faire de la couleur locale. Il y

a si bien réussi, qu'à la nouvelle d'une représentation projetée de

l'ouvrage à Londres, les Anglais se sont empressés de protester contre

la manière dont l'histoire sainte y est travestie. M. Gye, directeur

du théâtre de Covent-Garden, a déclaré aussitôt qu'il avait fait

remanier la pièce et réadapter la musique, de manière à ne rien

laisser de choquant pour les croyances religieuses de son public; le

_Times_ a enregistré la déclaration de M. Gye, comme il avait publié

les réclamations.

Les illusions musicales et la vérité sur l'expression · 第 4 / 9 段