On peut trouver dans les opéras de Mozart quelques exemples de musique

imitative, mais, pour le reste, il n'y pas de musique descriptive.

L'ouverture du _Freischütz_ n'a pas besoin d'explication; les divers

motifs ont un caractère bien marqué; d'ailleurs, à l'exception du solo

de cors du commencement, ils reviennent tous dans la suite. On y voit

les péripéties d'une lutte, terminée par le triomphe du bon principe,

ou si l'on aime mieux, de l'amour. Il y a moins encore de velléités

descriptives dans les autres ouvertures de Weber. Celle du

_Freischütz_ a servi de modèle à beaucoup d'autres, quoique Weber,

pour l'essentiel, ait eu pour modèle Beethoven. Dans l'_allegro_ de

l'ouverture de _Don Juan_, déjà on peut voir une opposition entre deux

motifs de caractère différent, l'un léger et folâtre, l'autre sévère

et presque menaçant. Ce qui appartient à Weber, c'est d'avoir

construit toute l'ouverture du _Freischütz_ avec des fragments

empruntés à l'opéra même, à l'exception de la mélodie de cor; mais

cette ouverture garde une unité irréprochable et ne saurait être

assimilée aux ouvertures en pot-pourri à la façon d'Auber, par

exemple. Aussi, ce qu'on a de mieux à faire aujourd'hui dans les

opéras, c'est de ne leur donner qu'un prélude peu développé, au lieu

d'une ouverture que le public n'écoute guère, et qui vaut rarement la

peine d'être écoutée.

Parmi les ouvertures auxquelles celle du _Freischütz_ a servi de type,

se trouvent les premières ouvertures de R. Wagner: celles de

_Rienzi_, du _Vaisseau-Fantôme_ et de _Tannhœuser_; seulement, dans

l'ouverture du _Vaisseau-Fantôme_, la musique descriptive a un rôle

important par la tempête et les luttes du vaisseau maudit. Pour le

reste, il est aisé de se rendre compte des intentions du compositeur

par les motifs qu'il a empruntés à son opéra pour en écrire la

préface.

L'ouverture de la _Grotte de Fingal_ de Mendelssohn appartient au

genre descriptif; mais, par la faute du sujet, on ne saurait dire

exactement ce que l'auteur a voulu peindre; l'œuvre étant d'ailleurs

attrayante et bien faite, les intentions descriptives sont

indifférentes aux auditeurs. Elles sont bien claires dans les

ouvertures de la _Belle Mélusine_ et du _Calme de la mer_; cependant

Mendelssohn ne s'éloigne guère de la construction régulière d'une

œuvre musicale, et l'on ne peut dire que dans ces ouvertures il y ait

un grand abus du genre descriptif. D'ailleurs, on ne saurait tracer

une limite rigoureuse entre la musique purement expressive et la

musique expressive et descriptive à la fois. Les ouvertures de

_Ruy-Blas_ et d'_Athalie_ rentrent, à certains égards, dans le domaine

de la musique descriptive; mais elles ont une trop grande valeur

musicale pour que ce léger défaut leur porte préjudice.

L'ouverture de _Struensée_ de Meyerbeer est de celles dont Weber a

fourni le type, mais l'ouverture du _Pardon de Ploërmel_ est une pure

aberration descriptive, où l'auteur a voulu raconter ce qui s'est

passé un an avant l'action de la pièce. Encore ce récit n'occupe-t-il

que la seconde partie du morceau, qu'on pourrait appeler une ouverture

à _tiroirs_. Si l'auditeur ne sait pas d'avance de quoi il s'agit, il

trouvera nécessairement énigmatique l'amalgame formé d'une prière à la

madone, d'une marche religieuse et d'un banal fracas d'orage.

J'ai gardé pour la fin le grand maître de la musique descriptive,

celui qui s'est pour ainsi dire incarné en elle, qui l'a portée le

plus haut, celui que d'autres, y compris Liszt, n'ont pu qu'imiter,

sans le dépasser, à moins de tomber dans la caricature, ce qui, à la

vérité, n'est pas rare. Quand on connaît la nature nerveuse, mobile et

irritable à l'excès, de Berlioz, on ne peut s'étonner que la musique

soit devenue entre ses mains l'organe de l'exagération de ses

sensations et de ses sentiments. La symphonie fantastique est un des

monuments de ce genre; elle fut exécutée pour la première fois en

1830. Le sujet est connu; quoi qu'en ait pu croire Berlioz, le

programme est indispensable pour que l'œuvre ne soit pas une énigme.

Les intentions descriptives y sont trop évidentes pour qu'on puisse y

voir un ouvrage purement symphonique, sans demander: Symphonie, que me

veux-tu? Ces intentions se font jour dès le premier morceau, surtout

dans la seconde partie, car le morceau est divisé en deux

compartiments, comme l'ouverture du _Pardon de Ploërmel_. Les trois

morceaux suivants sont moins descriptifs; mais le final est un comble

qui a servi et sert encore de modèle à bien des élucubrations

grotesques. La plupart de mes lecteurs en connaissent sans doute le

programme; je vais le remettre sous leurs yeux comme un exemple

d'extravagances descriptives:

Songe d'une nuit de Sabbat.

Il se voit au sabbat, au milieu d'une troupe affreuse d'ombres,

de sorcières, de monstres de toute espèce réunis pour ses

funérailles. Bruits étranges, gémissements, éclats de rires, cris

lointains auxquels d'autres cris semblent répondre. La mélodie

aimée reparaît encore; mais elle a perdu son caractère de

noblesse et de timidité; ce n'est plus qu'un air de danse

ignoble, trivial et grotesque; c'est Elle qui vient au Sabbat...

Rugissements de joie à son arrivée... Elle se mêle à l'orgie

diabolique... Glas funèbre, parodie burlesque du _Dies iræ_.

Ronde du Sabbat. La ronde du sabbat et le _Dies iræ_ ensemble.

Tout cela peut être terrifiant pour le pauvre halluciné; encore

n'existait-il que dans l'imagination maladive de Berlioz. Le profane,

je veux dire l'auditeur, n'y voit qu'une musique à effets curieux,

bizarres et amusants par leur bizarrerie même. Mettez donc toute votre

peine et votre talent à peindre un sombre et imposant tableau du

jugement dernier, pour que les spectateurs ne voient dans les

attitudes et les physionomies des personnages que d'amusantes grimaces

de polichinelles! C'est à peu près l'effet que produit le sabbat de

Berlioz; heureusement, dans les autres morceaux, la musique purement

expressive a gardé un empire sinon exclusif, du moins prédominant.

Peu d'œuvres de musique instrumentale de Berlioz sont exemptes de

musique descriptive, surtout quand elles ont de grandes proportions;

on en trouve non seulement dans la symphonie d'_Harold_, dans la

_Damnation de Faust_, mais aussi dans les ouvertures, même dans la

meilleure, celle du _Carnaval romain_; ces ouvertures restent

cependant bien loin du _Songe d'une nuit de sabbat_. L'œuvre la plus

intéressante et la plus instructive pour la musique expressive en

même temps que descriptive, c'est la symphonie: _Roméo et Juliette_.

* * * * *

Berlioz a mis en tête de la partition une préface dont quelques lignes

nous intéressent spécialement. La raison qu'il donne de ce qu'il a

employé les parties vocales dès le début, c'est, dit-il, «afin de

préparer l'esprit de l'auditeur aux scènes dramatiques dont les

sentiments et les passions doivent être exprimés par l'orchestre».

Plus loin, il explique pourquoi, dans les scènes du jardin et du

cimetière, le dialogue des deux amants, les _a parte_ de Juliette et

les élans passionnés de Roméo ne sont pas chantés; pourquoi, enfin,

les duos d'amour et de désespoir sont confiés à l'orchestre; «les

raisons, dit-il, en sont nombreuses et faciles à saisir». Il en donne

trois; la première, c'est qu'il a écrit une symphonie et non pas un

opéra; la seconde, c'est que les scènes d'amour ayant été traitées

mille fois par les grands maîtres de la musique vocale, il était

prudent, autant que curieux, de tenter un autre mode d'expression.

Enfin, troisième et principale raison: «La sublimité de cet amour en

rendait la peinture si dangereuse pour le musicien, qu'il a dû donner

à sa fantaisie une latitude que le sens positif des paroles chantées

ne lui eût pas laissée, et recourir à la langue instrumentale, langue

plus riche, plus variée, moins arrêtée, et par son vague même,

incomparablement plus puissante en pareil cas.» C'est dire clairement

que l'orchestre peut rendre, beaucoup mieux que la musique vocale, la

sublimité de l'amour de Roméo et de Juliette. Voilà précisément le

point litigieux sur lequel Berlioz s'est fait illusion toute sa vie;

R. Wagner est de mon avis, autrement il n'aurait pas mis tous ses

efforts à réformer la musique théâtrale et à la porter à sa plus haute

et plus noble puissance. On est libre de croire qu'il n'y a pas

réussi; ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. En tout cas, la

peinture symphonique de l'amour de Roméo et de Juliette, si connue

qu'elle soit, n'a pas dû gagner à la thèse de Berlioz beaucoup de

prosélytes.

J'ajouterai quelques observations sur certaines parties de la

symphonie. Dans la première partie, le tumulte et le combat des deux

groupes ennemis sont rendus par un motif agité qui est développé dans

un travail fugué; le prince calme la dispute par un récitatif de

trombones et d'ophicléide. Une représentation mimique serait un

commentaire nécessaire à la musique; l'auditeur doit y suppléer par

son imagination, ainsi qu'il en est averti par le titre du morceau. La

scène de Roméo, seul dans le jardin de Capulet, est expressive pour la

plus grande partie, parce que Berlioz avait à traduire des sentiments

et non pas à raconter une histoire. Mais quand ensuite la mélodie de

Roméo est répétée fortissimo par les trombones, pendant le bal, on n'y

doit voir qu'un artifice de contrepoint, et non pas Roméo hurlant à

pleine gorge son amour auquel il avait d'abord donné, pour organe

discret, le hautbois.

Le duo d'amour resterait forcément une énigme pour la masse du public,

si celui-ci ne se bornait pas au plaisir d'entendre la musique, sans

se préoccuper de ce que le compositeur a voulu dire.

En analysant le morceau, on peut y distinguer la peinture du calme de

la nuit, l'expression de l'amour de Roméo, les _a parte_ timides de

Juliette; la traduction de plus en plus passionnée des sentiments des

deux amants, l'agitation et l'inquiétude, les regrets de se quitter,

les derniers adieux; mais je prétends que tout cela n'existe que pour

les musiciens experts, et non pas pour la masse du public; la faute en

est au «vague» même de l'expression musicale, comme Berlioz en est

convenu dans sa préface. Ce vague existe surtout quand l'art musical

veut dépasser ses limites naturelles, comme il le fait dans la musique

imitative et descriptive.

Dans la scène des tombeaux, un juge exercé peut distinguer fort bien

les diverses phases de l'action, depuis l'arrivée de Roméo jusqu'à la

mort des deux amants; mais cette scène aurait absolument besoin d'être

accompagnée d'une représentation mimique. Dans un concert elle paraît

énigmatique, bizarre, incohérente, précisément parce que l'imagination

de la grande majorité des auditeurs ne peut suppléer à l'action

théâtrale qui manque, et dont la corrélation avec la musique leur

reste une énigme.

* * * * *

On a vu que telle musique descriptive peut devenir admissible, si elle

est accompagnée de l'action théâtrale à laquelle elle est censée

répondre; mais très souvent cette action est impossible, comme, par

exemple, dans le Sabbat de la symphonie fantastique, la légende russe

_Sadko_ de M. Rimsky-Korsakof et une foule d'autres œuvres. Le

compositeur a beau se faire illusion, il se heurte toujours au même

écueil: l'incapacité du public, malgré le programme explicatif, de

suppléer à l'action absente. Ce n'est pas le public qui a tort, c'est

le compositeur; tant pis pour lui quand, non content d'être

énigmatique, il devient grotesque.

Voici, comme curiosité, le programme de _Sadko_:

En pleine mer, un pouvoir magique arrête le navire où se trouve

Sadko, riche marchand de Nowgorod et célèbre cithariste. Désigné

par le sort comme victime expiatoire, Sadko est précipité

par-dessus bord. Aussitôt un courant mystérieux l'entraîne au

fond des abîmes et le porte à la cour du génie souverain des

eaux, lequel célèbre les noces de sa fille. Sadko reçoit l'ordre

de jouer de la goussla (cithare). Aux sons de plus en plus animés

de l'instrument, tout s'agite à l'entour de proche en proche, et

le navire finit par sombrer dans la danse tumultueuse des flots.

Alors Sadko brise les cordes de la goussla, et l'Océan redevient

calme.

A part la danse de plus en plus tumultueuse, la musique a peu de prise

sur ce programme; aussi la danse fournit-elle la partie principale du

morceau.

Malheureusement, l'auteur s'est dit un beau jour qu'il imitait

Berlioz, et il voulut faire autrement. Il se mit à écrire de la

musique à programme, comme _Antar_, où il est impossible de voir un

rapport entre le programme et la musique. Il refit, d'après les mêmes

idées, _Sadko_; je ne l'ai pas reconnu. En cas pareil, le mieux est

ennemi du bien.

* * * * *

Poussée à ses dernières limites, la musique imitative et descriptive

non seulement manque son but, mais tombe dans un réalisme grossier,

antipathique à l'art véritable.

Ce réalisme peut se présenter encore d'une autre façon. Dans le finale

du premier acte de _Don Juan_, Mozart a placé sur le théâtre deux

petits orchestres jouant des airs de danse différents de celui que

joue l'orchestre dans la salle. L'idée de cette plaisanterie lui a été

fournie par la disposition des danseurs aux bals masqués de la Cour,

selon les différentes classes de la société. Renchérissant sur Mozart,

Meyerbeer, dans le finale du second acte de l'_Étoile du Nord_, a

employé quatre orchestres et le chœur, à savoir: l'orchestre de la

salle; une musique de grenadiers composée de fifres, de petites

clarinettes et de tambours, jouant un pas redoublé; puis, une fanfare

de cavalerie composée de trompettes et de cornets à pistons; enfin une

musique d'infanterie exécutant une marche populaire (_Dessauer

Marsch_), et le chœur chantant le serment. Le tout est combiné de

manière qu'à la fin les quatre orchestres et le chœur se font

entendre à la fois. La mélodie populaire sert de motif principal; les

trois autres motifs, exécutés sur la scène, ne peuvent manquer d'être

ou fort simples ou quelque peu tourmentés. L'ensemble n'est que

bruyant. Meyerbeer a-t-il voulu peindre le tumulte d'un camp? La

marche populaire est assez banale; on ne comprendrait pas que

Meyerbeer eût fait d'un pont-neuf allemand une marche sacrée russe, si

l'on ne savait que le finale est emprunté au _Camp de Silésie_,

opéra-comique allemand, dont plusieurs morceaux ont été conservés dans

l'_Étoile du Nord_. Il est bien entendu que je ne critique pas

l'emploi d'un orchestre sur le théâtre, quand il a une raison sérieuse

d'être et ne constitue pas un bizarre tour de force, comme le finale

avec quatre orchestres de Meyerbeer, digne pendant de l'ouverture du

_Pardon de Ploërmel_.

* * * * *

Presque toujours les compositeurs de musique se font illusion dans les

programmes qu'ils se tracent; ils croient sérieusement exprimer plus

qu'ils ne peuvent dire. R. Wagner lui-même s'est fait illusion (il en

est revenu), quand dans le prélude de _Lohengrin_, dont il nous a

conservé le programme, il a voulu peindre la venue des anges,

rapportant sur les hauteurs du Montsalvat la coupe du saint Graal,

qu'avait touchée le sang du Christ et qui, retirée un jour aux hommes,

est rendue à la terre par la miséricorde divine. Wagner aurait ainsi

raconté ce qui s'est passé avant le commencement du drame, tout comme

a voulu le faire Meyerbeer dans l'ouverture du _Pardon de Ploërmel_.

Le programme du _Concertstück_ de Weber est trop intéressant et trop

peu connu pour que je ne le donne pas ici.

C'est en 1821, le matin du jour où devait avoir lieu la première

représentation du _Freischütz_, que Weber acheva le _Concertstück_[4];

puis il en apporta les feuillets encore humides à sa femme, près de

laquelle se trouvait Benedict, son élève favori. Il se mit gaîment au

piano et joua le morceau d'un bout à l'autre, en traçant lui-même le

programme, que Benedict nota ensuite de souvenir, mais que Weber ne

voulut jamais laisser imprimer en tête de l'œuvre.

[4] Il ressort d'une lettre de Weber que le plan de l'œuvre

était déjà tracé dans son esprit en 1815.

_Larghetto._--La châtelaine est à son balcon; elle interroge

tristement l'horizon; son chevalier est parti depuis bien des

années pour la Palestine. Le reverra-t-elle jamais? Des combats

sanglants ont eu lieu, et aucun message de lui! En vain elle prie

Dieu.

_Allegro appassionato._--Soudain, un affreux tableau se présente

à son esprit halluciné: il est étendu sur le champ de bataille,

abandonné des siens; le sang coule à flots de sa blessure. Ah!

que n'est-elle à ses côtés!... pour mourir du moins avec lui!...

_Adagio_ et _tempo di marcia_.--Mais écoutez! quel bruit se fait

entendre au loin! Des armures brillent au soleil, là-bas, sur la

lisière de la forêt! Les arrivants s'approchent de plus en plus:

ce sont des chevaliers et des varlets portant la croix; on voit

flotter les bannières; on entend les cris du peuple, et là-bas,

c'est lui!

_Più mosso, presto assai._ Elle vole au-devant de son bien-aimé;

il se précipite dans ses bras. Quels élans d'amour! Quel bonheur

indescriptible! Comme tout frissonne dans les bois et dans les

blés, proclamant par mille voix le triomphe de l'amour fidèle!

Évidemment, il ne faut pas prendre ce programme au pied de la lettre,

mais le sens général est incontestablement exact.

Le morceau entier pourrait même paraître une pure fantaisie, si la

marche n'était pas un indice du contraire. En effet, si Weber n'avait

pas suivi un programme, il ne se serait pas contenté de répéter deux

fois le charmant motif de marche pour l'abandonner complètement

ensuite. Un tel procédé serait inexplicable dans un morceau d'une

forme parfaitement régulière.

Il serait facile de tracer le programme de l'_Invitation à la valse_;

sans le titre et la reprise d'une partie de l'introduction à la fin du

morceau, on ne se douterait certes pas que l'auteur a suivi un

programme; l'_allegro_ est d'ailleurs d'une forme très régulière. Au

fond le titre de l'œuvre n'est pas exact, puisque le mot _invitation_

ne s'applique évidemment qu'à l'introduction.

Avec un peu d'imagination on peut toujours et sans peine faire des

programmes, soit avant, soit après la composition d'une œuvre. Je ne

sais qui a tracé, pour la symphonie en _la_ majeur de Beethoven, le

programme d'une Noce de Village. M. Pasdeloup, après l'avoir accepté

comme authentique, y a renoncé au bout de quelques années.

Voici un fragment d'une analyse de la marche funèbre de la symphonie

héroïque; il concerne la seconde partie, en _ut_ majeur;

On croit voir le ciel s'ouvrir; écoutez cette mélodie consolante

qui alterne du premier hautbois à la première flûte! La poitrine

se dilate, on respire plus librement, on espère... Cependant les

cors, qui tout à l'heure nous versaient le baume des

consolations, ont à cette heure changé de rôle; quelle harmonie

déchirante, quelle inquiétude, quelle vague souffrance dans ces

notes prolongées! Les premiers et les seconds violons

accompagnent en triolets; ils sont encore neutres, mais la basse

avec l'alto vient, par une figure en imitation, obscurcir

l'éclair de joie par un scepticisme méfiant et ironique; aussi,

déjà la somme du doute égale au moins les chances d'espoir!

Après un _forte_ de tout l'orchestre, le chant simple vient aux

violons; le premier hautbois exécute le même chant, mais figuré;

maintenant la douleur est la plus forte; entendez-vous ces

larmes? Le quatuor et les instruments à vent se répondent par des

sanglots; on a vu luire, par intervalles, un rayon consolateur;

il disparaît pour reparaître encore, mais cette fois, ce n'est

plus une erreur: il s'accroît, il s'étend, il domine les larmes;

devons-nous passer par de nouvelles émotions? Devons-nous croire

que tout salut n'est pas encore fermé?

Avec quelle puissance chacun se rattache à cette pensée

bienfaisante comme des naufragés aux agrès disjoints de leur

navire! Tous les instruments rendent admirablement cette

intention par un _fortissimo_... Mais, silence! tout se tait; non

pas tout: le quatuor, qui tenait l'_ut_ à l'unisson, le conserve,

le prolonge, le jette comme un signal d'alarme... Insensés! Vous

pensiez toucher au port; c'est pour mieux se jouer de vous, c'est

pour mieux déchirer votre âme que l'auteur vous fait traverser

toutes ces fluctuations de doute et d'espoir! Le quatuor, par une

phrase solennelle qui descend comme dans les profondeurs d'un

abîme, revient au terrible motif du commencement en _ut_ mineur.

Quelle admirable péripétie! Cette fois tout est fini... Plus

rien; rien que cette voix glaciale qui paraît encore plus aride

et cruellement railleuse; le cœur se serre, les yeux ne pleurent

plus; c'est une douleur sans remède et sans soulagement; on n'a

plus qu'à souffrir intérieurement les tortures de l'enfer!

Au fond, ce n'est pas là un programme, mais seulement une analyse dans

un style trop imagé et assez usité au temps où elle fut écrite. Voici

maintenant une analyse-programme de la _Dernière Pensée_ de Weber,

programme d'autant plus divertissant que la _Dernière Pensée_, comme

on sait, est simplement extraite d'un cahier de six valses de

Reissiger, grâce à une supercherie d'éditeur, tout comme le _Désir_ de

Beethoven doit être restitué à Schubert, et l'_Adieu_ de Schubert à

Weyrauch.

Weber a écrit sa _Dernière Pensée_ quelques instants avant sa

mort. Il veut rendre dans ce morceau la douleur profonde que tout

homme éprouve au moment du trépas, quelles que soient d'ailleurs

les causes qui l'occasionnent. D'abord, les accords liés à une

seule note et qui se répètent dans la première reprise, peignent

l'âme du mourant, ses sanglots, ses plaintes; quelques-uns vont

même en _crescendo_ pour faire voir un surcroît de douleur. En

entendant jouer cette première reprise, on voit aisément la

douleur profonde, mais on ne peut reconnaître celle d'un mourant.

Remarquons l'ingénieux moyen que Weber emploie pour faire voir

cela. Dans sa seconde reprise, la scène est déchirante; des notes

basses font entendre au loin le son funèbre de la cloche des

morts; les inflexions de sons, les dissonances sont mises en jeu

pour faire ressortir la confusion, l'épouvante qui règne autour

de lui. La troisième reprise change de ton; la mélodie est suave,

elle est faite pour montrer les voix célestes qui appellent ce

grand homme dans les cieux, pour lui donner la palme de la gloire

et de l'immortalité.

Voici enfin le programme de la _Marche funèbre d'une marionnette_; M.

Gounod avait écrit ce morceau d'abord pour le piano, puis il l'a

arrangé pour orchestre et intercalé dans le ballet de _Jeanne d'Arc_,

drame de M. Jules Barbier. Il est inutile de dire que M. Gounod n'a

aucune part dans le programme postiche.

Un long gémissement poussé par les violons et un coup de tamtam

annoncent le trépas de l'infortunée marionnette. La clarinette,

la voix pleine de larmes, raconte aux bassons désespérés les

malheurs qui ont conduit au tombeau ce petit être si dur et si

fragile. Les violons, qui les entendent, s'attendrissent,

pleurent, et le cortège éploré s'achemine vers le funèbre convoi.

Un triangle malencontreux, voyant quelques marionnettes suivre le

convoi d'un pas quelque peu délibéré, s'avise de leur parler

d'un ton aigre; aussitôt, voilà les sœurs de la morte qui

tressaillent et se trémoussent de la manière la plus

irrévérencieuse, au point que Polichinelle, le grand moraliste,

arrive près de ces petites personnes sans cervelle, et, après

avoir esquissé deux ou trois grands écarts, de sa voix la plus

nasillarde, il leur crie: _Vergogna, vergogna!_ Aussitôt, la

décence reparaît, et la clarinette, qui avait mis une sourdine à

ses gémissements, recommence à pleurer l'oraison funèbre;

violons, violoncelles, bassons, etc., l'écoutent et joignent

leurs regrets aux siens, puis ils s'éloignent. Murmures confus.

Quand je vous disais qu'il suffit d'avoir un peu d'imagination!

[Illustration: décoration]

[Illustration: décoration]

V

LA COULEUR LOCALE

Les illusions musicales et la vérité sur l'expression · 第 3 / 9 段