La musique imitative n'est pas d'invention moderne. Un des plus

anciens ballets sacrés des Grecs représentait le combat d'Apollon

contre le serpent Python; le ballet était divisé en cinq actes, dont

le premier montrait les préparatifs de la lutte, et le dernier, les

réjouissances après la victoire. Des flûtes, des cithares et des

trompettes accompagnaient l'action d'une musique appropriée, si bien

qu'on cherchait à imiter par la trompette les grincements de dents du

monstre blessé. L'imitation ne devait pas être fort exacte, mais on

n'est pas plus exigeant aujourd'hui, quoique l'on ait beaucoup

perfectionné la musique imitative. On a mis en musique des batailles:

Dittersdorf, contemporain de Mozart, a fait douze symphonies sur les

métamorphoses d'Ovide; Buxtehude a écrit des morceaux pour

harpsicorde, destinés à peindre les diverses propriétés des sept

planètes; le règne animal a été largement mis à contribution; bref, on

a voulu imiter tout ce qui peut être vu ou entendu, et même davantage.

Au siècle dernier, l'imitation de la nature était regardée comme le

principe fondamental de tous les beaux-arts. On connaît le traité de

Batteux sur ce sujet; de telles dissertations n'ont guère d'utilité,

d'autant plus que l'on confondait l'imitation avec l'expression. Il

suffit de lire les lignes suivantes de J. J. Rousseau: «La musique

peint tout, même les objets qui ne sont que visibles, et la plus

grande merveille d'un art qui n'agit que par le mouvement est d'en

pouvoir former jusqu'à l'image du repos. La nuit, le sommeil, la

solitude et le silence entrent dans le nombre des grands tableaux de

la musique, etc.» Réverony Saint-Cyr a poussé le système à ses

dernières limites; il a soutenu qu'en musique, pour toute image

parfaitement rendue, le trait visuel concorde avec le trait du chant,

et que la forme de l'objet doit se trouver sur le papier dans la série

même des notes, pourvu qu'on l'y cherche avec art. Il a vu ainsi, dans

la musique finale d'_Armide_ de Lully, le palais de la magicienne qui

s'écroule; dans le prélude d'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck, il a

découvert les ondulations des vagues de la mer; ailleurs, la musique,

selon lui, dessine les mouvements d'un serpent, le lever du soleil,

une âme qui monte au ciel, etc. Réverony Saint-Cyr donne des exemples

en notes avec les dessins correspondants. Il lui a fallu, en effet,

beaucoup «d'art» et d'imagination[1].

[1] Essai sur le perfectionnement des beaux-arts par les sciences

exactes, ou calculs et hypothèses sur la poésie, la peinture et

la musique. Paris, 1891; 2 vol. in-8º.

L'imitation est si peu le but suprême des beaux-arts, qu'elle n'est

rigoureusement possible que dans des cas très peu nombreux. Pour

reproduire exactement, par exemple, une figure humaine, il manque à la

sculpture deux choses essentielles: le coloris d'abord, l'expression

des yeux ensuite. Au musée des antiques du Louvre, il y a un chien en

marbre; on prétend qu'il est si bien imité que les chiens aboient en

le voyant. Comme l'entrée du musée leur est interdite, je ne puis

garantir le fait; d'ailleurs, la méprise d'un chien prouverait peu de

chose.

Le trompe-l'œil en peinture a un domaine extrêmement restreint, parce

que cet art ne peut pas rendre l'éclat de la lumière. Comparez le

lever de soleil le mieux peint avec la nature, et vous verrez l'énorme

distance qui sépare l'un de l'autre. Mais du moins le trompe-l'œil

est possible en peinture; le _trompe-l'oreille_ est-il possible en

musique? J'en doute; toute imitation, si fidèle qu'elle puisse

sembler, reste trop loin du modèle pour qu'on prenne le change. Un

coup de grosse caisse peut représenter le son du canon lointain; mais

c'est une pure exception, autrement tous les coups de grosse caisse

représenteraient des coups de canon. Le son de la grosse caisse et

celui du canon, même lointain, diffèrent trop, d'ailleurs, pour que

l'on confonde réellement l'un avec l'autre. Beethoven a imité le chant

du coucou au moyen de la clarinette; mais la voix de cet oiseau

diffère sensiblement du son de la clarinette; et puis le coucou ne

fait pas toujours un intervalle de tierce majeure. Quant à la caille,

jamais elle ne se reconnaîtrait dans la symphonie pastorale; le

hautbois peut, en bien des circonstances, répéter le _ré_ aigu sur le

petit dessin rythmique employé par Beethoven, sans que personne croie

entendre une caille; il en est de même pour la clarinette jouant _ré

si_ bémol.

Un trille de flûte, accéléré graduellement, est une bien pauvre

imitation du chant du rossignol. Les fabricants d'oiseaux mécaniques

réussissent beaucoup mieux. Tout l'art de Beethoven ne saurait

rivaliser avec les jolis petits automates qui, à la porte des

magasins de joujoux, font la joie et l'amusement des passants. Le

loriot ne se fait pas entendre dans l'amusette de la symphonie

pastorale; cependant il n'a pas été oublié par Beethoven; mais

personne ne s'en douterait, si Schindler ne nous avait pas avertis.

Prenons donc une flûte pour une flûte et non pas pour un loriot.

Berlioz, dans la scène aux champs de la symphonie fantastique, imite

le tonnerre par un roulement de timbale; il y a la même observation à

faire que plus haut sur la grosse caisse. Au quatrième acte de

_Rigoletto_, Verdi imite le sifflement du vent par le chœur

vocalisant à bouche fermée dans la coulisse. C'est un effet de

machinisme plutôt qu'un effet musical, et qui ne peut tromper

personne, si tant est qu'on y fasse attention.

L'imitation du galop du cheval par une batterie en triolets, et de

l'aboiement du chien par une note précédée d'une appogiature, sont

des moyens trop enfantins et trop conventionnels. Il y a toujours lieu

de répéter la remarque faite sur la grosse caisse. Meyerbeer aussi a

imité le galop du cheval au deuxième acte du _Prophète_. Le machiniste

ne pouvant faire galoper un cheval dans la coulisse pour annoncer

l'arrivée d'Oberthal, le basson remplace économiquement la bête.

Une imitation plus réaliste est celle des coups de canon dans les

batailles écrites pour le piano; on frappe les basses de l'instrument

avec le plat des deux mains, ou encore avec tout l'avant-bras gauche.

Si l'on étudie les partitions du siècle dernier, on voit qu'en ce

temps on n'était pas difficile sur les moyens d'imitation; avec une

simple gamme, on disait une foule de choses. Mozart aussi se sert de

la gamme ascendante dans le duel de _Don Juan_; la tempête, dans le

prélude d'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck, est assez enfantine, et les

gammes n'y manquent pas. Dans le _Postillon de Longjumeau_ Biju imite

le vol de Zéphyre, le roulement d'un torrent, le chant des bergers

charmant les nymphes, les doux accents des habitants de l'Arcadie, en

vocalisant toujours une gamme descendante. Le procédé de Biju est

celui par lequel Lully, Rameau et leurs successeurs faisaient de la

musique imitative.

* * * * *

Lorsque l'imitation concerne un effet purement visuel, il est évident

que l'effet musical auditif y répond encore bien moins que dans

l'imitation de bruits ou de sons quelconques. Les gammes représentant

les deux adversaires qui se fendent dans le duel de _Don Juan_,

peuvent compter comme une imitation d'un effet visuel. Rossini fait

exécuter aux violons de l'orchestre une gamme ascendante de près de

trois octaves, au moment où Guillaume Tell abat la pomme placée sur la

tête de son fils. Rossini a-t-il voulu peindre le mouvement de la

flèche? En ce cas l'imitation est fausse, car la flèche doit suivre

une ligne presque horizontale. Ou bien a-t-il voulu rendre le

sifflement du projectile? L'imitation est encore fausse, car le

sifflement d'une flèche, comme celui d'une balle de fusil, doit

baisser d'intonation à mesure que la flèche ralentit son vol, en

s'éloignant de son point de départ. Pourquoi Rossini n'a-t-il pas fait

siffler aussi la flèche avec laquelle Guillaume tue Gessler? Celle-là

assurément devait être décochée avec une vigueur peu commune.

Voici la contre-partie de la gamme de Rossini: Dussek, qui cependant

ne manquait pas de talent, a écrit un morceau pour piano intitulé:

_Les malheurs de Marie-Antoinette_; à la fin, une glissade parcourant

le clavier de haut en bas peint «la chute du couteau de la

guillotine!»

Dans la _Création_ d'Haydn, les exemples de musique imitative

abondent, comme on sait. Ce n'est pas la peine de parler de

l'ouverture, contenant une peinture du chaos; la meilleure

représentation du chaos est celle que font les musiciens d'orchestre,

quand ils accordent leurs instruments et que chacun prélude de son

côté. Il y a ensuite le mugissement du vent, le vol des légers nuages,

la foudre, l'éclair, la neige, la grêle, la rosée, un torrent, un

ruisseau paisible, un lion qui rugit, un tigre qui bondit, un cerf

léger, un cheval qui s'élance, un serpent qui rampe, etc. Dans

l'ouverture des _Saisons_, Haydn a peint le passage de l'hiver au

printemps. Mendelssohn a pris la même peinture pour sujet de

l'ouverture de sa cantate: _La première nuit de Walpurgis_. Les

_Saisons_ sont naturellement écrites dans le même système que la

_Création_.

Prenez n'importe quel passage imitatif d'Haydn et considérez-le, en

faisant abstraction du texte; vous conviendrez que personne n'y

verrait une intention imitative, s'il n'y était engagé par le titre ou

les paroles chantées.

Vous direz encore que le même passage ou un passage analogue se trouve

ailleurs dans les œuvres d'Haydn ou dans celles d'autres

compositeurs, sans aucun effet imitatif. C'est encore et toujours le

coup de grosse caisse qui représente, une fois par exception, un coup

de canon. La musique de ce genre ressemble à ces vieilles peintures où

les personnages par eux-mêmes n'ont pas d'expression ou bien en ont

une quelconque; sur une bande qui sort de leur bouche sont écrites les

paroles qu'ils sont censés dire, sans paraître en avoir l'air

aucunement.

* * * * *

Avant d'aller plus loin, cherchons une règle pour apprécier en quelle

manière l'imitation est praticable en musique. A cet effet, prenons

des exemples de musique pittoresque, mais où il n'y a point de musique

imitative; j'en emprunte deux à la partition écrite par Mendelssohn

pour le _Songe d'une nuit d'été_ de Shakespeare, et que tout le monde

connaît. Dans l'intervalle entre le deuxième acte et le troisième,

Hermia cherche Lysandre et s'égare dans la forêt. La musique rend

d'une façon claire et caractéristique l'inquiétude et l'agitation

d'une personne cherchant en vain; sa course haletante et vagabonde

semble même rendue par le rythme et par l'expression de la mélodie,

augmentée d'une heureuse orchestration. Le _scherzo_ qui sert

d'intermède entre le premier acte et le second n'a pas de titre;

néanmoins on n'a pas besoin de consulter le mélodrame qui suit, pour

savoir que ce _scherzo_ représente une danse de lutins; c'est, aussi

bien que l'autre intermède, dont je viens de parler, un chef-d'œuvre

et un modèle de musique pittoresque. Je pourrais citer encore le

menuet des follets dans la _Damnation de Faust_ de Berlioz; seulement,

rien dans la musique n'indique que c'est une danse de follets; tout au

plus pourrait-on voir une trace de leurs mouvements capricieux et

précipités dans le _presto_ à deux temps; le reste est une danse d'une

allure modérée, d'un caractère si bien marqué qu'on pourrait deviner

quels mouvements des danseurs doivent y répondre. C'est

qu'indépendamment de l'expression mélodique il existe un rapport

direct entre le rythme et, jusqu'à un certain point, le dessin

mélodique d'une part et la danse et la pantomime d'autre part. C'est

sur ce rapport qu'est basé l'accompagnement musical de la danse et du

jeu mimique, qu'il s'agisse d'une simple danse rustique ou d'un grand

ballet de théâtre, ou même d'un opéra. «La musique, dit Noverre, est à

la danse ce que les paroles sont à la musique; ce parallèle ne

signifie autre chose, si ce n'est que la musique dansante est ou

devrait être le poème écrit qui fixe et détermine les mouvements et

l'action du danseur... C'est à la composition variée et harmonieuse de

Rameau, c'est aux traits et aux conversations spirituelles qui règnent

dans ses airs que la danse doit tous ses progrès[2]. Elle a été

réveillée, elle est sortie de la léthargie où elle était plongée, dès

l'instant que ce créateur d'une musique savante, mais toujours

agréable et voluptueuse, a paru sur la scène. Que n'eût-il pas fait,

si l'usage de se consulter mutuellement eût régné à l'Opéra, si le

poète et le maître de ballets lui avaient communiqué leurs idées, si

on avait eu le soin de lui esquisser l'action de la danse, les

passions qu'elle doit peindre successivement dans un sujet raisonné et

les tableaux qu'elle doit rendre dans telle ou telle situation! C'est

pour lors que la musique aurait porté le caractère du poème, qu'elle

aurait tracé les idées du poète, qu'elle aurait été parlante et

expressive, et que le danseur aurait été forcé d'en saisir les traits,

de se varier et de peindre à son tour.» Une des considérations d'après

lesquelles R. Wagner, dans _Opéra et Drame_, détermine le rôle que

doit jouer l'orchestre dans le drame musical, c'est la connexité entre

l'expression instrumentale et l'expression mimique.

[2] Les lettres de Noverre sur la danse ont été publiées en 1760.

Je reviens à la musique imitative. Partout où le rapport entre la

musique et la mimique est observé, la musique est plutôt expressive

qu'imitative; mais il faut essentiellement que l'expression mélodique

elle-même réponde à la scène à laquelle la musique se rapporte,

autrement nous en reviendrions à peindre un mouvement ascendant par un

trait ascendant, une grande profondeur par un grand intervalle musical

descendant, bref à tous les enfantillages, à toutes les inepties de la

musique imitative proprement dite. Il peut arriver au théâtre que

l'orchestre réponde de son mieux à ce qui se passe sur la scène, sans

vouloir pour cela en donner une peinture ou une imitation. Pour nous

éclairer complètement, nous allons passer en revue un nombre choisi et

suffisant d'exemples.

* * * * *

Je prends d'abord le _Freischütz_, et je m'arrête à la scène de la

fonte des balles. A l'apparition des fantômes de la mère et de la

fiancée de Max, la musique se conforme au caractère de l'action. La

fonte de chaque balle est suivie d'apparitions qui deviennent de plus

en plus effrayantes[3]. Je ne sais trop si l'on peut voir dans la

musique les oiseaux sauvages qui viennent sautiller et voltiger autour

du feu pendant la fonte de la seconde balle; la figure menaçante de la

basse n'indique pas nécessairement, non plus, la course d'un sanglier.

L'orage est rendu d'une façon plus explicite; mais la même musique

pourrait mieux encore exprimer simplement une grande agitation. Il y a

des triolets à l'approche de la chasse fantastique; pour rendre cette

chasse elle-même, Weber s'est servi principalement d'un effet

harmonique peu usité et qui, par sa persistance, prend un caractère de

dureté et de sauvagerie. Dans la conclusion très mouvementée, après la

fonte de la sixième balle, c'est le caractère général de la scène qui

est rendu, sans aucune trace de musique imitative.

[3] Il s'agit, bien entendu, de la pièce telle qu'elle doit être

jouée et non pas de la manière dont on l'a toujours dénaturée à

Paris.

Dans la scène de jeu de _Robert le Diable_, Meyerbeer accompagne le

roulement des dés d'une phrase instrumentale dans laquelle on peut

voir une imitation de ce roulement; mais on peut mieux encore y

trouver une traduction musicale de la mimique des joueurs; tel devait

être aussi le véritable but de l'auteur; à mesure que le jeu devient

plus passionné et que Robert perd davantage, la phrase instrumentale

devient plus sombre, plus sinistre, ce qui serait un tort si elle

n'exprimait que le roulement des dés. La musique de Meyerbeer est donc

de la bonne musique scénique. Au contraire, quand au troisième acte du

_Pardon de Ploërmel_, Meyerbeer rend, d'une façon agaçante pour

l'oreille, le bruit de la faux aiguisée par le faucheur, il commet une

absurdité. Puisque le faucheur aiguise sa faux sur la scène, il peut

faire entendre au naturel le cri aigu et perçant de son outil. C'est

absolument comme si, chaque fois qu'un acteur marche sur la scène,

l'orchestre voulait imiter le bruit de ses pas. Où en viendrions-nous?

Schubert, dans sa mélodie: _Marguerite_, a-t-il voulu imiter le bruit

du rouet? Je ne peux m'empêcher de le penser. Dans la _Cloche des

Agonisants_, il a imité la cloche d'une façon persistante et puérile.

Il s'est bien gardé, dans le _Roi des Aulnes_, d'imiter le galop du

cheval; la partie de piano comprend une sorte de tremolo avec une

phrase menaçante qui revient dans la basse.

Dans la _Damnation de Faust_ de Berlioz, quand Faust est d'accord avec

le diable, tous les deux partent sur un dessin de violon qui peut

aussi bien peindre le vol qu'il peut peindre tout autre chose ou ne

rien peindre du tout. Réverony Saint-Cyr n'aurait pas manqué d'y

ajouter une représentation figurée où l'on aurait vu voltiger

Méphistophélès emportant Faust. La course à l'abîme vaut mieux; si

elle ne contenait que le galop des chevaux et quelques autres effets

imitatifs, ce serait un enfantillage de plus; mais le dessin obstiné

qui doit rendre le galop a une expression d'agitation et d'angoisse

croissante; les sons plaintifs du hautbois et d'autres effets

expressifs, d'autant plus remarquables qu'ils sont obtenus par des

moyens très simples, donnent à ce morceau une puissante originalité et

amènent admirablement bien l'explosion du _pandæmonium_, où les forces

de l'orchestre et du chœur semblent doublées et triplées.

* * * * *

Il me reste à dire quelques mots des orages en musique. Tout le monde

en a fait, tout le monde peut en faire, et rien n'est plus facile; il

y a pour cela des moyens bien connus de tous les gens du métier et

dont l'emploi ne demande que du métier. Un seul orage en musique est

hors de pair, parce que seul, il contient beaucoup plus que du métier;

est-il besoin de le nommer? C'est l'orage de la symphonie pastorale

de Beethoven. Un roulement de timbales, un tremolo ou un dessin agité

des violoncelles et des contre-basses peut passer pour une imitation

du tonnerre; mais il en est encore comme d'un coup de grosse caisse

qui ne représente que par exception un coup de canon. Un petit dessin

des violons, soutenu par un accord donné fort et sec par les

instruments à vent, peut figurer l'éclair, quoiqu'il faille y mettre

beaucoup de bonne volonté; des gammes chromatiques peuvent rendre le

sifflement du vent; on leur fait dire tout ce qu'on veut. Faut-il

déterminer aussi le moment où la foudre tombe avec fracas? Quant aux

passages où l'on croit entendre des cris de détresse, ou voir les

hommes courir pleins d'agitation et de terreur, ils rentrent dans la

musique expressive comme les deux entr'actes de Mendelssohn.

Ce qui impressionne l'auditeur beaucoup plus que tous les effets plus

ou moins imitatifs, c'est le caractère grandiose et imposant de

l'œuvre. Si Beethoven avait voulu peindre quelque immense catastrophe

qui remplit les hommes de terreur, d'épouvante, de consternation, il

n'aurait pas employé d'autres moyens que ceux par lesquels il a

représenté un phénomène de météorologie. Sa musique est admirable, non

pas parce qu'elle peint un orage, mais quoiqu'elle soit destinée à en

peindre un. Je ne sais si, au commencement de la seconde partie de la

symphonie pastorale, Beethoven a songé au balancement et au murmure

des eaux d'une rivière; peu nous importe, l'essentiel est que

l'accompagnement convient parfaitement à la mélodie et à l'expression

calme, suave et ravissante du morceau.

Ce que j'ai dit de l'orage de Beethoven me dispense de parler d'autres

orages en musique qui, à peu de chose près, se valent tous. Il y en a

non seulement deux dans _Guillaume Tell_, mais il y en a un aussi dans

le _Barbier_ de Rossini et un autre dans la _Cenerentola_ du même

maître; ce sont de purs intermèdes, pour laisser reposer les

chanteurs. Mendelssohn, qui avait un trop grand penchant pour la

musique imitative ou descriptive, a placé un ouragan dans le premier

morceau de la symphonie écossaise (en _la_ mineur). On a même écrit

bon nombre d'orages pour le piano. Tout le monde connaît celui de

Steibelt; Hummel en a inséré un dans une fantaisie intitulée: _le Cor

enchanté d'Obéron_, pour piano, avec accompagnement d'orchestre ou de

quatuor; l'auteur imite de son mieux sur le piano l'effet matériel

d'un orage; seulement, je le répète, tout le monde peut en faire

autant, et dans la vérité, cela ne rend pas plus exactement un orage

qu'une flûte petite ou grande ne peut peindre un éclair.

Si l'on veut une règle générale, elle ressort d'effet même. J'ai dit

que la musique imitative est plus intelligible quand elle accompagne

une action scénique. En ce cas, elle vient au secours du machiniste,

ou le remplace. Mais pour avoir sa valeur vraie, il faut la juger,

abstraction faite de l'intention imitative. Un exemple pour éclaircir

la question.

Dans l'accompagnement du second morceau de la Symphonie pastorale de

Beethoven on peut, si l'on veut, voir une imitation du balancement des

flots, mais cet accompagnement contribue si admirablement au caractère

de la mélodie qu'on ne songe pas à y voir autre chose; la petite

imitation du chant d'oiseau est courte, est faite doucement; on a

remarqué l'effet délicieux produit par la rentrée de la phrase des

violons, et tout le morceau a une suavité, une fraîcheur remarquables

qui en font une des plus belles productions de l'auteur.

L'ouverture de _Guillaume Tell_ est formée de quatre morceaux, dont le

premier et le troisième sont les plus beaux; le moins important est le

deuxième, qui représente un orage, on ne sait pas pourquoi.

Dans la _Création_ d'Haydn, toutes les imitations, non plus que la

représentation du chaos, ne valent le final de la première partie,

superbe de simplicité et de grandeur. De telles beautés font vivre le

nom de l'auteur, qui serait oublié depuis longtemps s'il n'avait fait

que des effets imitatifs.

[Illustration: décoration]

[Illustration: décoration]

IV

LA MUSIQUE DESCRIPTIVE

La musique descriptive est destinée soit à peindre une scène

quelconque, soit à raconter de son mieux les péripéties d'une action

dramatique. Les moyens qu'elle emploie sont empruntés, tantôt à la

musique imitative et tantôt à la musique expressive; quand celles-ci

ne lui en fournissent pas suffisamment, elle ne craint pas de devenir

bizarre ou grotesque; il faut qu'elle fasse de la peinture sonore,

coûte que coûte.

On ne classe dans la musique descriptive que les œuvres où

l'intention du compositeur est visible; non pas celles où il se

maintient dans les limites de la musique expressive et dans les formes

régulières de la construction d'un morceau. Quelques exemples vont

éclaircir immédiatement ce que cette définition peut avoir d'obscur.

Dans l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven, la lutte entre la mère et

le fils est rendue par le caractère des motifs; la musique reste

expressive, la forme du morceau n'a rien d'exceptionnel; l'œuvre

serait parfaitement intelligible sans le titre, et l'on ne peut la

ranger dans la musique descriptive proprement dite. Il en est de même

de l'ouverture de _Léonore_ (ouverture de _Fidelio_ no 3), qui

représente à elle seule un petit drame. A part les effets imitatifs

que j'ai signalés dans la symphonie pastorale, la musique y reste

purement expressive et répond, par son caractère général, aux titres

des différents morceaux. Au contraire, dans la _symphonie écossaise_

de Mendelssohn, le premier allegro appartient évidemment au genre

descriptif; l'ouragan qui éclate vers la fin n'aurait aucune raison

d'être, si le compositeur n'avait pas cherché à rendre autant que

possible le caractère d'un paysage montagneux dans une contrée froide

et venteuse. Dans la musique purement symphonique, cet ouragan aurait

été absolument déplacé, et l'auteur n'aurait même pas songé à en faire

un.

Les illusions musicales et la vérité sur l'expression · 第 2 / 9 段