En étudiant les transformations de la musique théâtrale, on

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été

conservée et n'a pas été harmonisée.

LES

ILLUSIONS MUSICALES

ET LA VÉRITÉ

SUR L'EXPRESSION

DU MÊME AUTEUR

EN VENTE A LA LIBRAIRIE FISCHBACHER

A PARIS:

=MEYERBEER.=--Notes et souvenirs d'un de ses secrétaires,

1 volume in-12, 1898 3 fr. 50

LES

Illusions musicales

ET LA VÉRITÉ

SUR L'EXPRESSION

PAR

JOHANNES WEBER

_Deuxième édition, revue et augmentée._

[Illustration: logo]

PARIS

LIBRAIRIE FISCHBACHER

(société anonyme)

33, RUE DE SEINE, 33

1900

Tous droits réservés.

[Illustration: décoration]

_Préface de la deuxième édition._

_La première édition de ce livre est épuisée depuis plusieurs années.

Les demandes continuelles qu'on en a faites m'ont engagé à en publier

une édition nouvelle. Ce résultat prouve que, malgré les tendances de

l'époque, il existe un nombre assez considérable d'amateurs

intelligents qui aiment à traiter l'art musical sérieusement, car

c'est pour eux que j'avais écrit le volume._

_J'ai fait à mon ouvrage toutes les additions que je pensais utiles;

j'ai ajouté surtout deux chapitres tout à fait nouveaux. Dans la

première édition, j'avais dit quelques mots seulement de la musique

religieuse (page 213); c'est une trop grande réserve, que je n'ai pas

gardée cette fois-ci, et j'ai dit toute ma pensée. J'ai refait aussi

complètement le dernier chapitre sur l'expression musicale; j'ai

discuté de mon mieux et à fond mon sujet tout en restant le plus clair

possible. C'est maintenant à mes yeux le chapitre le plus important et

pour ainsi dire le couronnement du livre, dont près d'un tiers est

nouveau, et dont le titre a dû être modifié._

_M. Jules Ferry, quand il était au ministère, a voulu prendre une

mesure essentielle: c'est l'introduction de l'enseignement obligatoire

de la musique vocale dans toutes les écoles primaires. Comme cet

enseignement existe dans d'autres pays, il a échoué contre

l'obstination du conseil supérieur de l'enseignement primaire qui n'a

accordé à la musique qu'un rôle dérisoire. La France continuera donc à

rester en arrière sur ce point, pour des prétextes qui, il va sans

dire, ne soutiennent pas l'examen. L'état de l'art en subit les

conséquences._

[Illustration: décoration]

[Illustration; décoration]

LES

ILLUSIONS MUSICALES

ET

LA VÉRITÉ SUR L'EXPRESSION

PREMIÈRE PARTIE

I

LA MUSIQUE N'EST PAS UN ART CONVENTIONNEL

Berlioz, en tête du dernier volume publié avant sa mort, _A travers

chants_, a reproduit un article qu'il avait écrit une vingtaine

d'années auparavant. Il y définit la musique et cherche à déterminer

quels hommes sont en état de la comprendre. «Musique, dit-il, art

d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes intelligents et

doués d'organes spéciaux et exercés.» Pour sentir la musique, il faut

donc remplir trois conditions: il faut être un homme intelligent, ce

qui suppose que tous les hommes ne le sont pas, en exceptant même les

idiots et les aliénés; il faut ensuite avoir des organes spéciaux, et

il faut que ces organes soient exercés. Berlioz exclut même les hommes

ayant appris la composition musicale, mais «produisant des œuvres qui

répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la

musique et satisfont l'oreille sans la charmer et sans rien dire au

cœur ni à l'imagination. Ces producteurs impuissants, ajoute-t-il,

doivent encore être rayés du nombre des musiciens, _ils ne sentent

pas_.» On ne peut guère s'étonner de voir Berlioz terminer sa

dissertation en traitant la musique des Orientaux comme n'étant rien

autre chose qu'un bruit grotesque analogue à celui que font les

enfants dans leurs jeux.

Berlioz s'est donné de la peine, en pure perte, pour déterminer quels

sont les hommes qui sentent réellement la musique et quels sont ceux

qui ne la sentent pas. Il serait bien difficile, sinon impossible, de

définir où s'arrête le simple plaisir que la musique donne à

«l'oreille» et où commence l'impression faite sur le «cœur». Quant à

l'imagination, la part qu'elle y prend ne prouve absolument rien; elle

peut fort bien être mise en jeu chez des personnes, des poètes ou des

peintres, par exemple, qui, pour tout le reste, sont à peu près

insensibles à la musique. Berlioz décrit les effets violents qu'elle

produisait sur lui-même; mais il s'agirait de savoir quelle part la

physiologie, et peut-être la pathologie, peuvent y réclamer, car tout

le monde connaît l'extrême impressionnabilité ou irritabilité de

l'auteur de l'_Épisode de la vie d'un artiste_. Les gens qui ne

goûtaient point ses œuvres, ni même celles de Beethoven, ne

pouvaient être traités comme incapables de «sentir la musique»; ils

pouvaient alléguer que «leurs organes spéciaux n'étaient pas encore

assez exercés». Grâce à l'institution des concerts populaires de

musique classique, fondée en 1861 par Pasdeloup, le goût de la musique

symphonique, ou ce qui est tout un, l'intelligence pour la comprendre,

s'est développée considérablement; en même temps la mort de Berlioz a

fait tomber les préventions que beaucoup de gens nourrissaient contre

lui, sans jamais avoir recherché si elles étaient fondées.

Emporté par ses impressions personnelles, Berlioz ne brillait pas

toujours par la logique dans sa conduite; s'il avait été conséquent

avec lui-même, il ne se serait pas laissé aller au découragement qui,

dans les dernières années de sa vie, a aggravé son état maladif et

hâté sa mort. Il se serait dit, que ce n'était ni sa faute ni celle de

la majorité du public français, si cette majorité ne possédait pas

«des organes spéciaux assez exercés». Peut-être, s'il avait pris

courage et s'il avait eu la patience d'attendre, aurait-il assisté au

revirement dont j'ai parlé; j'hésite cependant à le croire, tant est

grande la force des préjugés; la mort de Berlioz était presque

indispensable pour les faire tomber.

* * * * *

Ce dont Berlioz était loin de se douter, c'est que si le public se

trompait, lui aussi, il se faisait illusion, car se faire illusion ne

signifie autre chose que se tromper de bonne foi dans ses jugements,

avec la conviction qu'on voit juste. Ne se faire point illusion

signifie: voir les choses telles qu'elles sont, sans les prendre pour

meilleures ou plus belles qu'on les a crues ou que d'autres les

croient ou veulent les croire; car, en musique aussi, on voit souvent

les choses, non pas comme elles sont, mais comme on veut les voir.

Berlioz se faisait illusion, d'abord en ce qu'il croyait souvent

exprimer par la musique, plus qu'elle ne peut exprimer; puis, en ce

qu'il ne voyait pas que la forme nouvelle, personnelle et l'apparence

étrange de ses œuvres pouvaient choquer les auditeurs, les empêcher

de comprendre dès l'abord sa musique, comme il l'espérait, et d'y voir

tout ce qu'il y voyait, lui. S'il ne se croyait pas lui-même en

défaut, il ne s'en prenait pas non plus à l'art musical, objet de son

culte et de sa passion. Il s'en prenait au public, à ses ennemis, à la

nature humaine, mais jamais à la musique. D'autres s'en prennent

précisément à celle-ci. Il ne manque pas de gens qui voient, dans la

variabilité des goûts et des opinions, un argument pour soutenir que

la musique est un art conventionnel, variant selon les temps et les

pays, sujet à la mode, comme le sont, par exemple, les vêtements. Le

proverbe dit: comparaison n'est pas raison; autrement, cette fois-ci,

la comparaison ne serait pas trop au désavantage de la musique, car

sous les variations que le caprice ou la mode peuvent apporter aux

vêtements, se retrouvent toujours des formes qui ont une raison

sérieuse d'être; mais laissons les comparaisons. Traiter la musique

d'art purement conventionnel est une opinion superficielle et fausse.

On s'est fait aussi un argument des variations et de la multiplicité

des systèmes philosophiques; on a fini par voir que la cause

principale de cette multiplicité, c'est que les philosophes ont fait

une faute commise par Berlioz et d'autres musiciens, mais bien plus

que ceux-ci ne l'ont commise; c'est de vouloir faire dire à leur

science plus qu'elle ne peut donner, en voulant escalader le ciel,

expliquer Dieu et l'univers, pénétrer les secrets du Créateur et de la

Providence; on a fini par comprendre que le but de la philosophie doit

être beaucoup plus modeste, si elle ne veut s'égarer dans les

hypothèses et les chimères. C'est peu que de constater les variations,

les transformations d'une science ou d'un art; il s'agit d'examiner si

ces transformations ne sont pas l'effet d'un développement progressif

et rationnel, et si, au fond de toutes les variations, il n'y a pas

des principes immuables étroitement liés à l'essence de la nature

humaine. Tel est précisément le cas pour la musique.

On a dit souvent et avec raison que la musique, comme art, développé

tel que nous le possédons, est d'origine assez moderne. L'architecture

avait d'abord un simple but d'utilité; à travers les formes

artistiques qu'elle a revêtues plus tard on reconnaît encore le type

rudimentaire primitif. La peinture et la sculpture prennent leurs

modèles dans la nature animée ou inanimée; le génie de l'artiste peut

employer, combiner, modifier les éléments que la nature lui fournit;

il ne peut en créer de nouveaux. Les architectes et les sculpteurs

modernes peuvent faire autrement que les architectes et les sculpteurs

de l'ancienne Grèce, ils ne sauraient faire mieux. Si nous laissons de

côté la peinture antique, que nous connaissons moins que la sculpture

et l'architecture, nous conviendrons que, depuis la Renaissance, il y

a eu, dans la peinture, des transformations plutôt qu'un progrès réel,

à part certains détails. Aussi, les peintres, les sculpteurs, les

architectes et les graveurs que l'Institut envoie tous les ans à Rome,

peuvent-ils trouver en Italie des sujets d'étude; les musiciens n'ont

rien à y apprendre qu'ils ne puissent tout aussi bien ou mieux

apprendre chez nous; ce n'est pas pour la musique que le séjour dans

ce pays peut leur être d'une grande utilité.

* * * * *

Pour l'art musical, l'homme ne peut chercher un modèle en dehors de

lui-même; s'il n'était pas né pour la musique, les gazouillements

d'une fauvette ou d'un rossignol lui seraient aussi indifférents

qu'ils le sont à une grive ou à un merle; et, si musicien qu'il soit,

ce ne sont encore pour lui que des gazouillements. Les modulations de

la voix dans le langage parlé, offrent une ébauche très rudimentaire

du chant; mais les lois du rythme, de la tonalité et de l'harmonie ne

peuvent tirer leur origine que du sentiment, ou plutôt du sens musical

inhérent à l'homme; Berlioz dirait: de son _organe_ musical.

Lors même que les essais d'expliquer les lois tonales par des calculs

mathématiques, n'auraient pas tous échoué, comme ils échoueront

toujours, ils prouveraient peu de chose. D'autre part, c'est

simplement montrer de l'ignorance que de soutenir, comme on l'a fait

plus d'une fois, que la gamme moderne est affaire de convention. Ne

dirait-on pas qu'elle a été confectionnée, comme ont été arrêtés

certains dogmes: qu'un beau jour l'élite des musiciens s'est

assemblée, a demandé au Saint-Esprit de descendre sur elle, et a

décidé que la musique n'aurait désormais d'autre base que la gamme,

que, dans sa sagesse, elle a proclamée la seule orthodoxe? Ou bien

prétendra-t-on que c'est un pur hasard, si la gamme moderne a triomphé

des gammes anciennes et des systèmes de tiers ou de quarts de ton? Ce

ne serait guère autre chose que la théorie des atômes crochus

appliquée à la musique.

Notre gamme est si peu une affaire de convention qu'elle forme la base

fondamentale de la musique chez toutes les nations. Je me borne à

énoncer brièvement ici cette proposition que je démontrerai plus tard.

Chez les peuples les plus incultes seulement, les instruments de

musique ne servent guère qu'à produire un cliquetis enfantin de sons,

comme Berlioz l'a cru à tort des nations orientales. Les mélodies

chantées ne comprennent que quatre ou cinq sons, parfois elles ne

forment qu'une sorte de hurlement modulé, mais où l'on peut distinguer

des intervalles de ton et de demi-ton. Les peuples plus avancés, comme

ceux que nous appelons les Orientaux, ont un système tonal et une

facture instrumentale, relativement assez variée et assez riche.

Partout le système tonal repose sur notre gamme diatonique ou sur des

modifications de cette gamme. Les anciens Grecs aussi l'avaient prise

pour point de départ; après avoir tenté des modifications dites

chromatiques et enharmoniques, ils ont fini par se tenir exclusivement

à la gamme diatonique. C'est l'origine du système du plain-chant qui,

par suite d'éliminations et de nouvelles découvertes, a abouti à la

tonalité moderne et a été absorbé en elle. Berlioz a vu juste quand,

dans la dissertation citée plus haut, il dit: «Notre musique contient

celle des anciens, mais la leur ne contenait pas la nôtre;

c'est-à-dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de la

musique antique, et, de plus, un nombre infini d'autres effets qu'elle

n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre.»

L'harmonie est née au moyen âge, à la suite de tâtonnements où les

éléments discordants ont été écartés peu à peu, tandis que les

éléments purement harmoniques ont fini par prendre une forme, bonne

encore aujourd'hui, quoique le système de tonalité soit modifié. Si

compliquée que paraisse l'harmonie, elle repose toujours sur les mêmes

principes simples et rationnels. Elle a contribué aussi à la réforme

ou plutôt au développement de la tonalité, parce que la mélodie et

l'harmonie sont intimement liées et régies par les mêmes lois tonales;

la véritable mélodie n'existe qu'en vertu de ces lois et du rythme.

Notre musique est donc le résultat d'un développement organique et

progressif: l'histoire de l'art en donne la preuve incontestable.

Personne ne croira sérieusement qu'un système légitimé, développé,

agrandi, enrichi successivement par le génie musical, depuis

Palestrina jusqu'à Bach, Mozart, Beethoven et leurs successeurs, soit

un simple produit du caprice ou du hasard. D'ailleurs, s'il n'était

pas dans un rapport intime avec notre nature, avec notre sens musical

inné, il ne nous causerait pas des émotions plus profondes que ne nous

en produit le babillage des oiseaux, pour en revenir à une

comparaison dont je me suis servi.

* * * * *

Mais si l'art musical appartient aux beaux-arts, du même droit que les

autres, il n'en résulte pas que ses beautés, non plus que celles des

autres, doivent être susceptibles d'une démonstration mathématique. Je

ne vois pas comment on peut forcer un homme à avouer qu'une statue est

un admirable chef-d'œuvre, si ce n'est pas son avis. S'il soutient

qu'un tableau est mal conçu, que les personnages manquent de caractère

et d'expression, que la couleur est fausse, que le clair-obscur est

défectueux, que la perspective aérienne est mal observée, on aura beau

chercher à lui démontrer le contraire, il peut fort bien persister

dans son opinion. Tout au plus pourrait-on lui prouver qu'il n'y a pas

d'erreur mathématique dans la perspective linéaire; mais s'il

soutenait que le peintre aurait dû placer autrement son horizon, son

point de vue et son point de distance, il pourrait raisonner et

déraisonner à son aise, sans qu'on pût le convaincre qu'il a tort.

La musique, d'ailleurs, n'est pas sujette à la mode, comme on l'a dit.

Il existe beaucoup de mélodies et d'œuvres fort anciennes qui n'ont

rien perdu de leur valeur. On peut affirmer aussi, avec assez de

certitude, que les symphonies d'Haydn, de Mozart et de Beethoven ne

vieilliront pas. Je parle de celles où le génie des maîtres se

manifeste dans sa plénitude. C'est l'opéra qui est particulièrement

sujet aux variations du goût du public, et l'on en peut conclure que

ce doit être un peu la faute de l'opéra lui-même. Rien n'est plus

facile que de dresser une liste d'œuvres prônées, admirées d'abord,

puis dédaignées et oubliées, depuis le temps de Lully jusqu'à celui de

Meyerbeer, de Verdi et de Gounod. Le pire, c'est qu'on n'en devient

pas plus raisonnable, ou si vous aimez mieux, plus réservé et plus

circonspect. La querelle des Lullistes et des Ramistes, la guerre des

Bouffons, la lutte acharnée entre les Gluckistes et les Piccinistes se

sont renouvelées plus d'une fois pour des sujets différents, mais avec

autant de passion; il en sera sans doute encore longtemps, peut-être

toujours ainsi. Je me propose d'examiner ici les causes de ces

divergences, de ces variations, de ces discussions plus ou moins

sérieuses, plus ou moins violentes. Parmi ces causes, il y en a qui

sautent aux yeux de tout le monde, mais il en est d'autres qui

touchent aux questions les plus délicates de l'esthétique. Il ne

s'agit pas seulement de savoir comment le public peut se tromper, mais

encore comment les compositeurs et les critiques eux-mêmes se font

souvent illusion; car je ne m'occupe que des erreurs commises de bonne

foi; la mauvaise foi est jugée par les lois de l'honnêteté.

[Illustration: décoration]

[Illustration: décoration]

II

ERREURS CAUSÉES PAR L'IGNORANCE, L'HABITUDE OU LA PRÉVENTION

On a souvent discuté sur la hiérarchie des beaux-arts, et toujours on

a résolu la question à la façon de M. Josse du _Bourgeois

gentilhomme_. Les musiciens seuls se sont bornés à réclamer une place

au soleil pour leur art à côté des autres, place qu'on leur a disputée

bien des fois en mettant la musique au dernier rang. Il est plus

rationnel de reconnaître à chaque art une nature propre, selon les

moyens qu'il emploie, d'assigner à tous les beaux-arts un même but et

d'examiner les lois qui leur sont communes. Une de ces lois, c'est que

tous les arts, pour être compris, demandent un certain degré de

culture intellectuelle. La poésie est sans doute le plus répandu de

tous; les arts du dessin ne sont que des arts d'utilité et d'ornement,

excepté chez les nations où les Raphaël, les Poussin, les Rubens, les

Holbein ont trouvé des admirateurs et des successeurs. Et puis, une

simple image d'Épinal, une peinture grossière peut faire la joie, non

seulement des enfants, mais encore d'une foule de grandes personnes.

Visitez les musées, vous verrez que ce n'est pas devant les meilleurs

tableaux que s'arrêtent la plupart des passants, mais devant ceux qui

frappent le plus leur attention, par les dimensions de la toile, par

le sujet, par les groupes des personnages, par l'éclat de la couleur.

Je laisse à mes lecteurs de développer ces considérations; ils en

feront facilement l'application à la musique. Mais ce n'est pas tout.

Nous sommes habitués dès notre enfance à l'usage du langage parlé, qui

est l'instrument de la poésie; nous voyons aussi, dès notre enfance,

des personnages, des figures humaines, des animaux, des édifices, des

arbres, des paysages, etc. Au contraire, notre première éducation

musicale ne se fait d'habitude que par quelques chansons; pour le plus

grand nombre des gens, surtout à la campagne, la musique se réduit

même, toute leur vie, presque uniquement à des chansons, des chants

d'église et de la musique de danse. Les chœurs d'orphéons peuvent

compter parmi les chansons.

Dans les villes, les ressources musicales sont plus variées et plus

nombreuses; mais là encore les chansons gardent leur importance. On

peut dire, et il serait facile de le prouver, que l'immense majorité

du public des théâtres préfère une farce, un vaudeville, un mélodrame

à une œuvre purement classique, tragédie ou comédie. En musique aussi

on peut établir une échelle ascendante entre les cafés-concerts,

l'opérette, l'opéra-comique et le grand opéra.

J'ai parlé de l'influence des concerts populaires de musique

classique, qui ont développé le goût du public pour la musique

symphonique et ont offert aux compositeurs les moyens de faire

entendre des œuvres, qu'auparavant ils n'auraient même pas songé à

écrire, faute de débouchés. Il ne faudrait cependant pas aller jusqu'à

attribuer au public une parfaite intelligence de la «grande musique»,

comme on l'appelle parfois, ou plutôt de la musique purement

symphonique. Fétis raconte qu'il y a près de cent ans, la masse du

public croyait que dans un orchestre, tous les instruments jouaient à

l'unisson; il ajoute que c'est grâce aux journaux qu'aujourd'hui on

est plus instruit sur ce sujet. Le fait est moins paradoxal qu'il ne

le semble. Les personnes qui n'ont pas une oreille bien exercée

concentrent toute leur attention sur la mélodie; l'accompagnement

harmonique, s'il n'est pas non avenu, flotte dans un vague ou ne leur

produit guère d'autre effet que l'accompagnement obligé de tambour

dans une chanson arabe. Aussi je n'affirmerai pas qu'à l'exécution

d'une symphonie de Beethoven, beaucoup d'auditeurs soient en état d'en

bien suivre les développements. La plupart se bornent à saisir de leur

mieux la partie mélodique, à se laisser charmer par le timbre des

instruments ou impressionner par la puissance de l'ensemble. Bref, ils

ne comprennent pas tout; ils en comprennent assez pour leur plaisir,

et cela leur suffit. Les morceaux qu'ils aiment à redemander sont

ordinairement des morceaux entraînants, comme la marche hongroise de

Berlioz, un menuet ou autre air de danse, ou encore un morceau très

doux, avec sourdines des instruments à cordes. La plupart des

auditeurs qui écoutent, pendant deux ou trois heures, de la musique

d'orchestre, trouveraient peu d'attrait à entendre, pendant le même

temps, des quatuors d'instruments à cordes, si parfaite qu'en fût

l'exécution: aussi la dénomination de _musique de chambre_ n'est-elle

pas arbitraire. Dans les concerts populaires de musique classique,

l'orchestre ne suffit même plus pour attirer la foule; on est obligé

d'y ajouter quelque soliste, chanteur ou instrumentiste, qui, pourvu

qu'il ne soit pas franchement mauvais, est toujours sûr d'être

applaudi. S'il a un nom célèbre, on peut être obligé de refuser du

monde à la porte.

Je pense en avoir dit assez pour montrer qu'il ne faut pas exagérer

l'influence de la musique symphonique sur le public, ni attribuer aux

jugements de celui-ci, ou pour parler plus exactement, à ses

impressions, plus de valeur qu'elles ne méritent. En tout cas, le

public a suivi une marche progressive: d'abord les symphonies de Haydn

et de Mozart lui ont été les plus intelligibles; celles de Beethoven

l'étonnaient, le subjuguaient avant de le charmer. Ce n'est pas sans

quelque peine qu'il a admis Schumann; plus tard seulement les

singularités de la musique descriptive lui ont offert quelque attrait;

peu à peu il s'est familiarisé avec la symphonie fantastique de

Berlioz, tandis que même l'ouverture du _Carnaval romain_ avait

commencé par lui déplaire. Il avait des préventions personnelles

contre l'auteur, mais il ne lui en a pas moins fallu du temps pour

s'habituer à des œuvres qui, d'abord, ne pouvaient manquer de le

choquer.

* * * * *

En étudiant les transformations de la musique théâtrale, on peut

constater un progrès dans la forme plutôt que dans le fond; cette

musique semble marcher en ligne brisée, ou plutôt, elle semble tantôt

reculer pour reprendre ensuite sa marche en avant: le tout pour faire

autrement qu'auparavant, sans faire beaucoup mieux, du moins depuis

Gluck et Mozart. Ce que je veux dire ici, c'est que l'opéra est, pour

le public, une source continuelle de jouissances, aussi bien que de

mystifications, auxquelles il ne croit même pas et dont, d'ailleurs,

il ne s'inquiète point, pourvu qu'il ait les jouissances. Il est bien

entendu que je ne parle pas du petit nombre de personnes habituées à

juger sans préventions ni illusions, je ne parle que du public qui

fait le succès ou l'insuccès d'un ouvrage, bon ou médiocre, sérieux ou

frivole, peu lui importe, pourvu qu'il y trouve le plaisir qu'il

cherche. C'est qu'au théâtre, l'impression que reçoit le public est

très complexe; il ne s'occupe certes pas de l'analyser, chose dont il

serait incapable et qui, d'ailleurs, ne servirait qu'à gâter son

plaisir. Il voit de beaux décors représentant un palais ou un paysage

pittoresque; il voit des personnages en costumes riches et étincelants

figurer, par leur mimique et leur jeu de physionomie, une action

théâtrale émouvante; il écoute ou lit les paroles qui lui expliquent

l'action; il entend une musique vocale et instrumentale qui le charme

et le touche, tantôt douce et insinuante, tantôt passionnée et

entraînante, tantôt poignante ou lugubre: l'ensemble lui cause une

vive émotion, un extrême plaisir, et il ne doute pas que la musique ne

convienne aussi bien à l'action dramatique que la mimique des acteurs,

les costumes et les décors. Ce n'est pas tout: le timbre même de la

voix d'un chanteur ou d'une cantatrice, ainsi que les charmes de sa

personne, peuvent exercer sur le public une fascination singulière;

c'est une des causes principales du succès de bien des artistes. Quand

le public a pris un artiste en affection, il lui faut des causes

graves pour changer de sentiment. Puis, il y a des effets de voix qui

ont sur lui une influence irrésistible: par exemple des traits de

bravoure, un son éclatant, voire même un cri, poussé à pleins poumons,

surtout à la fin d'une phrase, avant un silence plus ou moins

prolongé; puis un son d'une acuité exceptionnelle, tel qu'un _ut_ ou

un _ut_ dièze de poitrine d'un ténor,--un _mi_ ou un _fa_ suraigu d'un

soprano; puis encore des oppositions subites de _piano_ et de

_forte_; un puissant effet vocal de chœur, soit à l'unisson, soit en

morceau d'ensemble; bref, l'effet musical au théâtre se compose d'une

quantité de détails et s'unit à une foule d'effets d'autre nature, de

telle sorte que l'auditeur n'est juge que de son plaisir, sans qu'on y

puisse voir un _criterium_ pour la valeur véritable d'une œuvre. Je

sais bien qu'en dehors du théâtre, on peut exécuter la musique d'un

opéra, dégagée de tous les accessoires scéniques; mais là encore on

juge la musique selon le plaisir qu'on en éprouve, plutôt que par sa

valeur dramatique. Je n'ai pas compté l'influence qu'exerce au théâtre

l'ensemble de l'auditoire sur ses parties; je veux dire que

l'impression de chaque auditeur peut être modifiée ou corroborée par

celle des autres; cet effet de réciprocité ou de sympathie n'est pas à

négliger, car il est l'origine et la raison d'être d'une institution

qu'on tolère tout en la désapprouvant: la claque, puisqu'il faut la

nommer. On dit qu'elle n'existe qu'à Paris.

L'habitude peut aider à faire mieux comprendre un genre de musique;

mais souvent elle contribue beaucoup à fausser le jugement. Elle peut,

selon le cas, produire deux effets contraires: ou bien on garde une

prédilection pour la musique à laquelle on est habitué, et l'on

éprouve une certaine répugnance à en admettre une autre; ou bien, à

force d'y être habitué, on s'en fatigue, et l'on en accepte avec

empressement une autre qui a l'attrait de la nouveauté, quand même au

fond elle ne vaut pas celle qu'on vient d'abandonner. Sans doute le

changement peut être utile et même nécessaire; un homme à qui l'on ne

ferait entendre que des symphonies de Beethoven, finirait non pas par

les estimer moins ou par s'en dégoûter, mais par demander à entendre

d'autre musique, pour varier ses plaisirs et pour mieux goûter la

musique de Beethoven lui-même par la comparaison. Ce genre de

changement se pratique au théâtre comme ailleurs; mais on y voit

aussi, plus qu'ailleurs, les mauvais effets de l'habitude.

Quand Lully eut régné sans partage sur la scène de l'Opéra, il

fallait, pour réussir, imiter sa musique; Rameau parvint, non sans

peine, à se faire admettre, quoiqu'il ne s'écartât pas trop du style

de Lully. Gluck les fit oublier tous les deux. Les œuvres de son

école finirent par être abandonnées comme trop sérieuses et trop

dramatiques; un revirement du goût du public leur fit préférer des

ouvrages plus séduisants, dus à Rossini ou à l'influence que ce maître

exerça sur les compositeurs français. La _Vestale_ de Spontini et les

opéras de Cherubini, tout comme _OEdipe à Colone_ de Sacchini et les

œuvres de Gluck, cédèrent le pas à la _Muette de Portici_, à

_Guillaume Tell_, à _Robert le Diable_, à la _Juive_. On se passionna

aussi pour Donizetti et Bellini; on proclama _Sémiramis_, _Norma_ et

_Lucie de Lamermoor_, des chefs-d'œuvre dramatiques, jusqu'à ce que

Donizetti et Bellini furent supplantés par Verdi.

A l'Opéra-Comique, il en fut de même: l'école de Monsigny et de Grétry

fit place à celle d'Adam et d'Auber, autres élèves de Rossini; la

_Dame blanche_ garda presque seule son prestige, parce qu'elle pouvait

être considérée comme une œuvre de transition entre l'ancienne école

et la nouvelle; les airs de danses, qui formaient le fond des nouveaux

opéras-comiques, exerçaient un attrait irrésistible, et le public n'en

demandait pas davantage. On ne saurait soutenir que _Guillaume Tell_

et _Robert le Diable_ soient des œuvres plus dramatiques, plus vraies

que _Alceste_ de Gluck ou la _Vestale_ de Spontini; mais ils avaient

une forme plus variée et plus brillante et un charme mélodique

nouveau. En même temps on perdit le goût des pièces à sujets antiques

et sévères. Voilà comment _Alceste_ est devenu un opéra ennuyeux, et

comment la _Vestale_ est démodée quant à la pièce et la forme

mélodique. Par un juste retour d'ici-bas, il en sera de même pour les

ouvrages qui les ont supplantés. Il est vrai qu'on joue encore _Don

Juan_, les _Noces de Figaro_ et la _Flûte enchantée_, plus ou moins

dénaturés tous les trois; mais le public n'y voit qu'un certain charme

mélodique et des scènes comiques: c'est la seule cause du plaisir

qu'il y trouve, indépendamment de celui que lui donnent les chanteurs

qu'il aime.

Il est impossible de ne pas voir dans tous ces changements la double

force de l'habitude, telle que je l'ai définie; tant qu'un ouvrage

répond au goût du public et que, par conséquent, il est à la mode, on

l'admire, on le prône comme un chef-d'œuvre, et l'on supporte

difficilement la contradiction; quand on en est fatigué et qu'on

l'abandonne pour une idole nouvelle, on reporte sur celle-ci

l'engouement, les formules admiratives et l'intolérance qu'on avait

mis au service de la divinité délaissée.

J'ai dit que le public ne juge la musique que d'après son plaisir; il

y a cependant des amateurs qui ne s'en tiennent pas à l'effet sensuel;

ils veulent que la musique ait un rapport suffisant avec l'action

théâtrale qu'elle accompagne. Ces amateurs dédaignent l'opérette; il y

en a même qui estiment peu l'opéra-comique, surtout l'opéra-comique

moderne; cela ne les empêche très probablement pas de se faire

illusion bien des fois sur la musique de grand-opéra. En tout cas, il

ne faut pas demander à la masse du public de raisonner ses sensations;

mieux vaut lui laisser la franchise et la naïveté de ses impressions.

Le plus souvent quand on raisonne, on ne cherche qu'à justifier ses

propres opinions, ses affections et ses antipathies. Cette règle

s'applique avec peu d'exceptions, non seulement au public, mais aussi

aux esthéticiens et à la presse.

* * * * *

L'effet de l'habitude exerce une grande influence sur les œuvres

musicales elles-mêmes. Du moment où certaines formes mélodiques

séduisent le public, les compositeurs s'en emparent avec empressement.

Une mélodie plaît-elle, il faut la répéter, soit avec un second

couplet, soit sans changement de paroles, d'abord parce qu'elle plaît,

ensuite parce qu'un trop fréquent changement de motifs fatiguerait

l'attention de l'auditeur et le dérouterait; il aime mieux savourer un

plat et y revenir, avant de s'en faire servir un nouveau. Il aime

aussi sentir bien la fin et les principales divisions d'un motif, afin

de relâcher un peu son attention pendant les phrases secondaires ou

formant remplissage. Certaines formules ou cadences mélodiques ou

harmoniques sont fort utiles à cet effet; plus elles sont marquées,

mieux elles remplissent leur destination. Les récitatifs aussi sont

aptes à laisser reposer l'esprit; les ritournelles sont excellentes

pour annoncer un air nouveau et le recommander à l'attention des

auditeurs. Que les formes conventionnelles s'accordent ou non avec

l'action dramatique; qu'elles l'arrêtent ou la contrecarrent, cela

importe peu; elles sont nécessaires pour faciliter au public

l'intelligence de la musique. Elles font très bien aussi l'affaire des

compositeurs; passez-moi le mot: elles constituent un excellent

oreiller de paresse, une ressource commode et lucrative. Rien n'est

plus facile que d'arranger une mélodie d'après ces formes

conventionnelles et d'y ajouter le remplissage nécessaire.

L'habitude et la convention ne s'étendent pas seulement à la mélodie

et à la coupe des morceaux, mais aussi à l'harmonie et même à

l'instrumentation. Quand les œuvres de Rossini commencèrent à se

répandre en France, n'appelait-on pas l'auteur: _Il Signor Vacarmini_?

Cela n'a pas empêché les compositeurs de lui emprunter ses formes

mélodiques, son _crescendo_ et sa cadence harmonique favorite,

quoiqu'elle ne fût pas de son invention. Et quand parurent les opéras

de Meyerbeer, les partisans de Rossini n'ont-ils pas traité sa musique

comme pauvre de mélodie, lourde et trop bruyante? Et Berlioz? et R.

Wagner?

Ces méprises se commettent d'autant plus facilement que beaucoup de

gens ont l'habitude de ne s'occuper au théâtre que de la musique. Ne

comprenant pas souvent les paroles chantées, ils prennent le parti de

n'en tenir à peu près aucun compte; les compositeurs prennent la même

voie et la trouvent fort commode. Il y a même des personnes qui en

font autant pour la pièce d'un opéra. Combien de fois ne m'est-il pas

arrivé de critiquer non seulement les paroles en détail, mais le texte

d'un opéra dans son ensemble: «Que m'importe la pièce?» me

répondait-on; «j'écoute la musique.» Assurément le succès de la _Flûte

enchantée_ à l'Opéra-Comique est dû uniquement à la musique de Mozart,

pourvu qu'elle soit exécutée convenablement. La pièce allemande, quoi

qu'on en puisse dire, a du moins un caractère et une raison d'être;

l'arrangement, ou plutôt le dérangement français, n'a d'autre raison

d'être que la musique de Mozart, l'action est absolument inepte. Les

personnes mêmes qui, à l'Opéra, applaudissent _Don Juan_, ou plutôt

certains morceaux de l'œuvre, ne se doutent pas de l'importance du

texte italien sur lequel la musique a été écrite.

Les habitués de l'ancien Théâtre-Italien faisaient assurément peu de

cas d'une pièce et aucun du texte; la musique et les chanteurs les

occupaient à peu près exclusivement.

Et chaque fois qu'on chante dans une langue que le public ne comprend

pas? N'a-t-on pas voulu nous faire entendre, il y a peu de temps,

_Lohengrin_ en allemand? Puis on y a renoncé pour nous le promettre en

italien. Mieux encore vaut l'allemand.

Quand une éducation musicale a été mal faite, l'habitude peut avoir

pour effet d'égarer, de dépraver le goût. Croit-on, par exemple, que

les jeunes personnes qui, pendant des années, font leurs délices de

musique de danse, de frivoles ou insipides morceaux de piano, de

plates romances, soient en mesure de juger ou de goûter la musique

sérieuse? Cela me rappelle un mot de Seghers, mort en 1881, et qui,

après avoir été un des fondateurs de la Société des concerts du

Conservatoire, avait organisé en 1849 la Société Sainte-Cécile, par

laquelle il a fait connaître beaucoup d'ouvrages classiques et des

œuvres de jeunes compositeurs. Ce ne fut pas sa faute si cette

Société n'a duré que quelques années. Un soir, dans un concert, il me

parlait de musique classique: «Voyez-vous,» me dit-il à demi-voix, en

me montrant le public; «ce ne sont pas ces gens-là qui comprendront la

musique; ce sont les blouses!» Il voulait évidemment dire qu'il vaut

mieux n'avoir guère d'éducation musicale que d'en avoir une mal faite

et frivole. Dans le premier cas, on écoute naïvement, avec la

conviction de son ignorance, et l'on ne demande pas mieux que de

comprendre les œuvres des maîtres de l'art; pourvu que l'on

comprenne un peu, on cherche à comprendre davantage; on est même

heureux de comprendre. C'est précisément ce qui est arrivé lors de la

création des concerts Pasdeloup.

* * * * *

L'amour-propre joue dans les jugements un rôle beaucoup plus grand

qu'on ne le croirait au premier abord. L'instruction insuffisante,

l'habitude et l'amour-propre, voilà les trois causes principales

d'erreur, en laissant toujours de côté la mauvaise foi, qui,

d'ailleurs, repose aussi sur l'amour-propre. Du moment où l'on a pris

l'habitude d'une certaine musique, on se croit bon juge, et l'on est

porté à repousser celle qui en diffère beaucoup. Quand on a jugé, on

ne veut pas se rétracter; il y a plus: dire à un homme que ce qu'il

adore n'est que du clinquant, ou ne vaut pas ce qui lui déplaît, c'est

presque comme si on lui disait qu'il a mauvais goût ou n'entend rien à

ce qu'il prétend juger. Telle est du moins la manière dont la grande

majorité des gens prend les choses.

C'est précisément la manière de faire d'une question d'art une

question personnelle, qui produit les luttes passionnées où la

courtoisie du langage et des actes est rarement respectée. Les

exemples abondent dans la querelle des gluckistes et des piccinistes;

je préfère en citer un plus ancien et un autre aussi récent.

Voici comment Maret, contemporain de Rameau et son collègue à

l'Académie de Dijon, rend compte de la première représentation

d'_Hippolyte et Aricie_:

«La toile fut à peine levée, qu'il se forma dans le parterre un bruit

sourd qui, croissant de plus en plus, annonça bientôt à Rameau la

chute la moins équivoque. Ce n'était pas cependant que tous les

spectateurs contribuassent à former un jugement aussi injuste; mais

ceux qui n'avaient d'autre intérêt que celui de la vérité ne pouvaient

encore se rendre raison de ce qu'ils sentaient, et le silence que

leur dicta la prudence livra le musicien à la fureur de ses ennemis»,

c'est-à-dire des partisans fanatiques de Lully. Plus loin, Maret dit:

«Peu à peu les représentations d'_Hippolyte_ furent plus suivies et

moins tumultueuses; les applaudissements couvrirent les cris d'une

cabale qui s'affaiblissait chaque jour, et le succès le plus décidé

couronnant les travaux de l'auteur l'excita à de nouveaux efforts.»

Naturellement, la presse s'en mêla; les satires, les pamphlets et les

épigrammes pleuvaient; les ennemis les plus acharnés de Rameau ne

voulurent même jamais convenir de leur tort. _Hippolyte et Aricie_ fut

suivi des _Courses de Tempé_, des _Indes galantes_, de _Castor et

Pollux_, des _Fêtes d'Hébé_, puis de _Dardanus_. Jean-Baptiste

Rousseau comptait parmi les partisans fanatiques de Lully, décriant

sans relâche la musique de Rameau comme une pure cacophonie. A propos

de _Dardanus_, il fit une ode lyri-comique dont une des strophes

commence ainsi:

Distillateurs d'accords baroques,

Dont tant d'idiots sont férus,

Chez les Thraces et les Iroques

Portez vos opéras bourrus, etc.

A ce point de vue, il n'y a qu'un pas de Rameau à R. Wagner.

Avant qu'on montât _Tannhœuser_ à l'Opéra de Paris, l'auteur donna

plusieurs concerts au Théâtre-Italien, où il fit entendre des

fragments de ses ouvrages, appartenant à sa première et à sa seconde

manière, en y joignant le prélude de _Tristan et Iseult_, qui

appartient à la troisième. Or, à ce moment, on n'avait pas encore les

préjugés ni les causes de mécontentement qu'on a eus plus tard. Voici

le tableau exact que fait Berlioz de ces concerts, sous réserve des

préventions jalouses qu'il avait naturellement contre ce qu'il appelle

le système de Wagner, quoique cette désignation ne puisse s'appliquer

ici qu'aux œuvres de la seconde manière: le _Vaisseau fantôme_,

_Tannhœuser_ et _Lohengrin_. «Un certain nombre d'auditeurs, sans

préventions ni préjugés, a bien vite reconnu les puissantes qualités

de l'artiste et les fâcheuses tendances de son système; un plus grand

n'a rien semblé reconnaître en Wagner qu'une volonté violente, et dans

sa musique, qu'un bruit fastidieux et irritant.» Avant de continuer,

remarquons bien qu'il s'agit des ouvertures de _Rienzi_, du _Vaisseau

fantôme_ et de _Tannhœuser_, du prélude de _Lohengrin_, de la marche

avec chœur de _Tannhœuser_, du chœur nuptial de _Lohengrin_ et

d'autres morceaux aussi faciles à comprendre. Je reprends ma citation:

«Le foyer du Théâtre-Italien était curieux à observer, le soir du

premier concert: c'étaient des fureurs, des cris, des discussions, qui

semblaient toujours sur le point de dégénérer en voies de fait..... Ce

qui se débite alors de non-sens, d'absurdités et même de mensonges est

vraiment prodigieux, et prouve avec évidence que, chez nous au moins,

lorsqu'il s'agit d'apprécier une musique différente de celle qui

court les rues, la passion, le parti pris prennent seuls la parole et

empêchent le bon sens et le goût de parler.» La sortie finale contre

la musique qui court les rues est faite dans un but visible, au profit

non pas de Wagner, mais de Berlioz lui-même; lui aussi a vu, pendant

toute sa vie, une foule de gens «reconnaître les puissantes qualités

de l'artiste et les fâcheuses tendances de son système».

* * * * *

L'hostilité qu'ont rencontrée Rameau, Gluck, Berlioz et R. Wagner

s'est produite pour bien d'autres compositeurs, sans excepter même

Beethoven. Ne sait-on pas que lorsque Habeneck fonda la Société des

concerts du Conservatoire pour faire connaître les symphonies de

Beethoven, celles-ci furent critiquées et réprouvées par un bon nombre

de compositeurs français, les plus célèbres en tête? Pendant bien

longtemps, la grande majorité du public et des critiques a regardé la

symphonie avec chœurs comme une aberration; on l'apprécie depuis peu

d'années seulement; le finale a eu le plus de peine à être compris.

Sur ce point encore, on peut consulter les souvenirs de Berlioz,

confirmés par d'autres écrivains. Voici ce qu'il dit des premières

auditions qui eurent lieu aux concerts spirituels de l'Opéra: «On ne

croirait pas aujourd'hui de quelle réprobation fut frappée

immédiatement cette admirable musique par la plupart des artistes.

C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de modulations dures,

d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une expression outrée,

trop bruyant et d'une difficulté horrible.» C'est absolument ce qu'en

1861 on disait de _Tannhœuser_, après en avoir dit autant des œuvres

de Berlioz. Habeneck, pour faire passer la symphonie en _ré_ majeur,

fut obligé d'y faire des coupures et de remplacer le _larghetto_ par

l'_allegretto_ (appelé ordinairement l'_andante_) de la symphonie en

_la_ majeur. Or, la symphonie en _ré_ est la deuxième, et le

_larghetto_ se rapproche beaucoup du style de Mozart. «A la première

audition des passages marqués au crayon rouge, Kreutzer s'enfuit, et

son opinion était celle de la grande majorité des musiciens de Paris».

Cette fois-ci, le public véritable fit comme plus tard aux concerts

Pasdeloup; grâce à la persévérance d'Habeneck et de son orchestre,

Beethoven eut gain de cause. Et remarquons-le bien, il ne pouvait

exister de préventions personnelles pour ou contre la personne de

Beethoven; qu'est-ce donc quand ces préventions s'en mêlent? D'une

part on accepte un ouvrage médiocre, et on l'applaudit, parce qu'il

est signé d'un nom respecté ou aimé; d'autre part on siffle, ou l'on

refuse même d'écouter une œuvre, parce qu'on a une antipathie contre

l'auteur et qu'il a été décrié à tort ou à raison. Ce n'est pas la

peine d'insister ni de parler encore de Berlioz et de Wagner; mais

n'est-ce pas une chose assez curieuse qu'un musicien d'un genre tout

autre ait été traité, injurié, décrié comme ils l'ont été: je veux

parler d'Offenbach? Décidément l'auteur des _Deux Aveugles_, tout

comme Berlioz, a bien fait de mourir, ne fût-ce que dans l'intérêt de

ses _Contes d'Hoffmann_.

* * * * *

Les préventions pour ou contre un compositeur ont parfois un côté

plaisant. Au temps de la rivalité de Gluck et de Piccini, les

partisans de l'un des maîtres quittèrent un jour brusquement une salle

de concert, croyant qu'on allait chanter un air de l'autre, tandis que

l'air était de Jomelli. Berlioz raconte comment il a fait entendre un

fragment de son _Enfance du Christ_ sous le nom imaginaire d'un ancien

compositeur, Pierre Ducré. L'_Irato_ de Méhul a d'abord été donné sous

un pseudonyme italien; on raconte même que Méhul a voulu mystifier

Napoléon Ier, mais le fait est controuvé. De nos jours, on maltraite

souvent tel ou tel compositeur, sous prétexte qu'il est wagnérien,

quand même c'est la dernière de ses pensées.

Une fois engagé dans cette voie, on trouve beau tout ce qui ressemble

à la musique qu'on affectionne, et mauvais tout ce qui n'y ressemble

pas. On ne tient compte ni de la différence des temps, ni de la

différence des nations. On ne veut pas admettre, par exemple, que les

Allemands puissent, sans avoir tort, accepter au théâtre des pièces

qui ne sont pas conformes aux habitudes du public et des librettistes

français. Les drames lyriques de Wagner ne sont pas seuls dans ce cas.

D'ailleurs, il y a des sujets nationaux ou légendaires qui peuvent

intéresser telle nation plus que telle autre; on ne s'en persuade pas

moins qu'on a seul bon goût et que les autres se trompent.

Plus on met de fanatisme et d'intolérance à faire triompher une

opinion, plus on prouve que cette opinion repose sur une impression

purement personnelle. On en arrive à vouloir même empêcher les autres

d'écouter une musique qu'on n'aime pas soi-même, oubliant le

précepte: «Si vous n'en voulez pas, n'en dégoûtez pas les autres.»

Considérée ainsi, la musique est bien le jouet de la mode, des goûts

personnels, des impressions purement sensuelles, je pourrais ajouter:

et du despotisme le plus sot et le plus ridicule qu'on puisse voir.

Pourquoi chacun ne pourrait-il pas suivre son goût en musique, comme

par exemple en peinture? On n'est pas plus forcé d'écouter une musique

qu'on n'aime pas, que de regarder un tableau. Que chacun prenne son

plaisir où il le trouve, à condition qu'il n'empêche pas les autres

d'en faire autant.

[Illustration: décoration]

[Illustration: décoration]

DEUXIÈME PARTIE

III

LA MUSIQUE IMITATIVE

Jusqu'à présent, je me suis occupé des erreurs provenant de la

situation, de l'ignorance, des préjugés, du mauvais goût, de l'égoïsme

des auditeurs. Il existe des causes d'illusion d'un effet moins

bruyant, moins violent, moins funeste, mais qui peuvent influer sur le

caractère et la valeur d'une œuvre, sur la tendance générale de

l'art, quoique toutes les aberrations finissent toujours par être

jugées et qu'elles n'empêchent jamais l'art de reprendre sa direction

rationnelle et légitime. S'il ne faut pas voir dans la musique un pur

instrument de plaisir, il ne faut pas non plus, passez-moi le mot, y

chercher midi à quatorze heures, en prétendant lui faire dire plus

qu'elle ne peut dire. Je veux parler des aberrations qu'on appelle

musique imitative, musique descriptive, couleur locale, musique

mystique, etc. Examiner ce que la musique ne peut pas exprimer, sera

le meilleur moyen d'arriver à déterminer ce qu'elle signifie en

réalité.

Je commencerai par la musique imitative, question discutée souvent,

qui semble assez simple, et dont, cependant, on n'a pas encore donné

une solution satisfaisante. D'une part, la musique imitative est un

genre très inférieur et même peu musical, mais, d'autre part, elle

touche à l'expression musicale véritable; aussi, presque tous les

compositeurs en ont-ils fait usage plus ou moins. Dans les discussions

esthétiques sur ce sujet, on cite ordinairement beaucoup d'exemples;

on n'en finirait pas si on voulait les citer tous; seulement, d'après

un dicton vulgaire, à force de voir des arbres, on ne voit pas la

forêt; on cite des exemples, on discute, et l'on ne conclut pas, ou

l'on conclut mal.

Les illusions musicales et la vérité sur l'expression · 第 1 / 9 段