Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit

Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je

connais le gouvernement de los padres comme je connais les rues de

Cadix. C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà

plus de trois cents lieues de diamètre; il est divisé en trente

provinces. Los padres y ont tout, et les peuples rien; c’est le

chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien

de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi d’Espagne et

au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici

des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit;

avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel

plaisir auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un

capitaine qui sait l’exercice bulgare!

Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la

garde avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le

commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier paraguain

courut aux pieds du commandant lui donner part de la nouvelle. Candide

et Cacambo furent d’abord désarmés; on se saisit de leurs deux chevaux

andalous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deux files de

soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois cornes en tête,

la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il fit un

signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus.

Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur

parler, que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol

ouvre la bouche qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans

le pays. Et où est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à

la parade après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne

pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo,

monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n’est point

Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en

attendant sa révérence?

Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au

commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je

peux lui parler; qu’on le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit

Candide dans un cabinet de verdure, orné d’une très jolie colonnade de

marbre vert et or, et de treillages qui renfermaient des perroquets,

des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux

les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases

d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles

de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend père

commandant entra dans la feuillée.

C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en

couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres

vermeilles, l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un

Espagnol ni celle d’un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs

armes, qu’on leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andalous;

Cacambo leur fit manger l’avoine auprès de la feuillée, ayant toujours

l’oeil sur eux, crainte de surprise.

Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se

mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette

langue. Oui, mon révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en

prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et

une émotion dont ils n’étaient pas les maîtres. Et de quel pays

d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale province de

Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de

Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant.

Quel miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela

n’est pas possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la

renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi!

serait-ce vous, mon révérend père? vous, le frère de la belle

Cunégonde! vous qui fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de

monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce

monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise

si vous n’aviez pas été pendu!

Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui

servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia

Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide entre ses bras,

leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous seriez bien plus étonné,

plus attendri, plus hors de vous-même, dit Candide, si je vous disais

que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que vous avez crue éventrée,

est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de

Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot qu’ils

prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur

prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive

dans leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient

Allemands, ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père

provincial; et le commandant parla ainsi à son cher Candide.

CHAPITRE XV.

Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.

J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis

tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent

retirés, on ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une

charrette ma mère, mon père, et moi, deux servantes et trois petits

garçons égorgés, pour nous aller enterrer dans une chapelle de

jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous jeta

de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en entra quelques

gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait un

petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter;

je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas.

Vous savez, mon cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins

encore davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la

maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l’habit de

novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père général avait

besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du

Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols; ils

aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je fus

jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans

cette vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus

honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis

aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les

troupes du roi d’Espagne; je vous réponds qu’elles seront excommuniées

et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais

est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le voisinage,

chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par serment que

rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.

[1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit: _Didrie_.

Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: _Seconde suite des

Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P.

Croust, _le plus brutal de la société_, dans le tome XXX, page 429. B.

Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son

frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble,

mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma

soeur Cunégonde. C’est tout ce que je souhaite, dit Candide; car je

comptais l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent! répondit le

baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma soeur qui a soixante et

douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un

dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui

répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien;

j’ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a

assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours

dit que les hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce

que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh;

et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le

visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la

garde dans le ventre du baron jésuite; mais en la retirant toute

fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! dit-il, j’ai tué mon

ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le meilleur homme du

monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a

deux prêtres.

Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il

ne nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va,

sans doute, entrer dans la feuillée; il faut mourir les armes à la

main. Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête;

il prit la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur le corps de

Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval.

Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, mon maître; tout le monde

vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons

passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. Il volait

déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: Place, place

pour le révérend père colonel!

CHAPITRE XVI.

Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les

sauvages nommés Oreillons.

Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne

savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant

Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de

jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin. Ils s’enfoncèrent

avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu où ils ne découvrirent

aucune route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se

présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs montures.

Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l’exemple.

Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j’ai tué

le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir la

belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes

misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les

remords et dans le désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]?

[1] L’ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du nom de la

ville où il s’imprima, est intitulé: _Mémoires pour servir à l’histoire

des sciences et des beaux-arts_. Ce titre a subi plusieurs changements.

B.

En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait.

Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient

poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur

ou de joie; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude

et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs

partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord

de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les

fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer chez les

Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher

aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue

les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré d’un

grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en

tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la

vie à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et

cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans le

pays.

Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces

deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur

leurs corps, et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne

m’attendais pas à tant de bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel

lui répliqua: Vous avez fait là un beau chef d’oeuvre, mon maître; vous

avez tué les deux amants de ces demoiselles. Leurs amants! serait-il

possible? vous vous moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire?

Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout;

pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des

singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des quarts

d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, je

me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils

accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des

égypans, des faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de

l’antiquité en avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous

devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c’est une vérité, et

vous voyez comment en usent les personnes qui n’ont pas reçu une

certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces dames ne nous

fassent quelque méchante affaire.

Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à

s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après

avoir maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres,

et le baron, s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils

sentirent qu’ils ne pouvaient remuer; la raison en était que pendant la

nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames les avaient

dénoncés, les avaient garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre.

Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de

flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir

une grande chaudière; les autres préparaient des broches, et tous

criaient: C’est un jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et

nous ferons bonne chère; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite!

Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo,

que ces deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide

apercevant la chaudière et les broches s’écria: Nous allons

certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait maître Pangloss,

s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout est bien; soit, mais

j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle Cunégonde, et

d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la

tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un peu

le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit

Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire

cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien.

Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un

jésuite? c’est très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter

ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre

prochain, et c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous

n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de

quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas les mêmes ressources que

nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d’abandonner

aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais,

messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller

mettre un jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi

de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre

pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin d’être

jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles; voilà

le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa

robe, portez-la à la première barrière du royaume de los padres;

informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous

faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez

que je vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous

connaissez trop les principes du droit public, les moeurs, et les lois,

pour ne nous pas faire grâce.

Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent

deux notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux

députés s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et

revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent

leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur

offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements, et les

reconduisirent jusqu’aux confins de leurs états, en criant avec

allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite!

Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel

peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu

le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère

de mademoiselle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après

tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me

manger, m’ont fait mille honnêtetés, dès qu’ils ont su que je n’étais

pas jésuite.

CHAPITRE XVII.

Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y

virent.

Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo

à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre;

croyez-moi, retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y

retourner, dit Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les

Bulgares et les Abares y égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y

suis brûlé; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout

moment d’être mis en broche. Mais comment se résoudre à quitter la

partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite?

—Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français

qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura

peut-être pitié de nous.»

Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu

près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves,

des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de

terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue; leurs

provisions furent consumées; ils se nourrirent un mois entier de fruits

sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d’une petite rivière bordée de

cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs espérances.

Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit

à Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois

un canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans

cette petite barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène

toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses

agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. Allons, dit

Candide, recommandons-nous à la Providence.

Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt

arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait

toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables

qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse

de s’abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve resserré en cet

endroit les porta avec une rapidité et un bruit horrible. Au bout de

vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa

contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant

une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de

montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme

pour le besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient

couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière

brillante, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière,

traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en

vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez.

[1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de

l’auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont

mis: _l’utile était_ joint à _l’agréable_. B.

Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie.

Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il

rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout

déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg; nos deux hommes de

l’autre monde s’amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d’assez

larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat

singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques uns;

c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont le moindre

aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit

Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit

palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les faire

rentrer à l’école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille

royale.

Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs

palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les

ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant

entendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or

et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les jeta par

terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de

surprise, et continua son chemin.

Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les

émeraudes. Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des

rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser

l’or et les pierreries. Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils

approchèrent enfin de la première maison du village; elle était bâtie

comme un palais d’Europe. Une foule de monde s’empressait à la porte,

et encore plus dans le logis; une musique très agréable se fesait

entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo

s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien; c’était sa

langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au

Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je

vous servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un

cabaret.

Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap

d’or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre

à la table de l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux

perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux

singes rôtis d’un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et

six cents oiseaux-mouches dans un autre; des ragoûts exquis, des

pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une espèce de cristal

de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs

liqueurs faites de cannes de sucre.

Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers,

tous d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo

avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes

d’une manière à le satisfaire.

Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer

son écot, en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces

d’or qu’il avait ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et

se tinrent long-temps les côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit

l’hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers; nous ne sommes

pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire

quand vous nous avez offert en paiement les cailloux de nos grands

chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il

n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries

établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement.

Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre village,

mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être.

Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide

les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami

Cacambo les rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et

l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est

d’une espèce si différente de la nôtre? C’est probablement le pays où

tout va bien; car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce.

Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout

allait assez mal en Vestphalie.

CHAPITRE XVIII

Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].

[1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.

Candide, ou l'optimisme(#4650) · 第 3 / 8 段