Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des
inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la
vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier
dans la même auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un
jugement téméraire! mais il entra deux fois dans notre chambre, et il
partit long-temps avant nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss
m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous
les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien,
suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne
vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis,
dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit
la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne
puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix.
Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta
le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par
Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y
équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la
raison les révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir
fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de
Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant
servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgarien devant le général de
la petite armée avec tant de grâce, de célérité, d’adresse, de fierté,
d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le
voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille,
deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le
grand-inquisiteur de Portugal.
[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année 1759, la
_Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal encyclopédique_. B.
Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie
du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide;
c’est dans celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer
qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en
physique et en morale. Je vous aime de tout mon coeur, disait
Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu,
de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, répliquait Candide; la mer de ce
nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est
plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le
Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le
veuille! disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse
dans le mien, que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous
plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des
infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque à rire, et
trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus
malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous
n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de
couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on
n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu
deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous
puissiez l’emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec
soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. Mademoiselle,
répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; et si
je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites,
et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit naître une extrême
curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur
parla en ces termes.
CHAPITRE XI.
Histoire de la vieille.
Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez
n’a pas toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été
servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de
Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais auquel
tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient pas servi
d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les magnificences
de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, au
milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà
de l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme,
taillée comme celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles
paupières! quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes
deux prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me
disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et qui me
déshabillaient tombaient en extase en me regardant par-devant et
par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur place.
[a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent
aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape
connu. Quelle circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette
note de Voltaire est posthume. Elle n’était même pas dans les éditions
de Kehl. Je la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain
est Urbain VIII, mort en 1644. B.
Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince!
aussi beau que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit
et brûlant d’amour; je l’aimais comme on aime pour la première fois,
avec idolâtrie, avec emportement. Les noces furent préparées: c’était
une pompe, une magnificence inouïe; c’étaient des fêtes, des
carrousels, des opéra-buffa continuels; et toute l’Italie fit pour moi
des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable. Je touchais au
moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été
maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il
mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais
ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée
que moi, voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste.
Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes
sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome.
Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde: nos soldats
se défendirent comme des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux
en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution _in
articulo mortis_.
Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos
filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la
diligence avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce
qui me surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans
un endroit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre
d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me paraissait bien
étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti de son
pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché
là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi
les nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les
religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent
des Turcs et des Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on
n’a jamais dérogé.
Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse
d’être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce
que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était
encore très belle: nos filles d’honneur, nos simples femmes de chambre
avaient plus de charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique:
pour moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté, la grâce même, et
j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette fleur, qui avait
été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le
capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait encore me
faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse de
Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous
éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des
choses si communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle.
Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de
l’empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait
en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs
contre basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres:
c’était un carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire.
[1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans,
voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre
XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126. B.
A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de
celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous
étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je
fus témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats
d’Europe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent;
ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en
Afrique. Il semble que vos Européans aient du lait dans les veines;
c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du
mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des lions,
des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait.
Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon
capitaine la retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une
jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Nos filles se
trouvèrent presque toutes en un moment tirées ainsi à quatre soldats.
Mon capitaine me tenait cachée derrière lui; il avait le cimeterre au
poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin je vis toutes
nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les
monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui
les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres,
et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un
tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans
l’étendue de plus de trois cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq
prières par jour ordonnées par Mahomet.
Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de
cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au
bord d’un ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude,
d’horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après mes sens accablés se
livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du
repos. J’étais dans cet état de faiblesse et d’insensibilité, entre la
mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque chose qui
s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de
bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che
sciagura d’essere senza coglioni!_
CHAPITRE XII.
Suite des malheurs de la vieille.
Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins
surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y
avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait; je
l’instruisis en peu de mots des horreurs que j’avais essuyées, et je
retombai en faiblesse. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit
mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me
flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que jamais
il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis
né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous
les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle
que celle des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit
cette opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la
chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je.
De votre mère! s’écria-t-il en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune
princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promettait
déjà d’être aussi belle que vous êtes?—C’est moi-même; ma mère est à
quatre cents pas d’ici coupée en quartiers sous un tas de morts…..
[1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être
ministre, gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782.
Voltaire reparle de ce Farinelli dans la _Conversation de l’Intendant
des menus en exercice_: voyez les _Mélanges_, année 1761. B.
Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses
aventures, et m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc
par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité
par lequel on lui fournirait de la poudre, des canons, et des
vaisseaux, pour l’aider à exterminer le commerce des autres chrétiens.
Ma mission est faite, dit cet honnête eunuque; je vais m’embarquer à
Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. _Ma che sciagura d’essere senza
coglioni!_
Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me
mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette
province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de
l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur.
Vous avez vu des tremblements de terre; mais, mademoiselle, avez-vous
jamais eu la peste? Jamais, répondit la baronne.
Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien
au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique;
j’en fus attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un
pape, âgée de quinze ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la
pauvreté, l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait
vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et
mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus pourtant pas; mais mon
eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger périrent.
Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés,
on vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à
Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de
Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne;
de Smyrne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires,
qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui
l’assiégeaient.
L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail,
et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux
eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais
ils nous le rendirent bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne
pardonna ni au sexe, ni à l’âge; il ne resta que notre petit fort; les
ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingt janissaires
avaient juré de ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils
furent réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur
de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de
manger les femmes.
[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la
rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent;
mais à la paix de 1789, ils la rendirent après l’avoir démantelée. La
prise d’Azof, sous Catherine II, est postérieure de dix ans à
_Candide_. B.
Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un
beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer
tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune de ces
dames, vous ferez très bonne chère; s’il faut y revenir, vous en aurez
encore autant dans quelques jours; le ciel vous saura gré d’une action
si charitable, et vous serez secourus.
Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette
horrible opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux
enfants qu’on vient de circoncire: nous étions toutes à la mort.
A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions
fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un
janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention à l’état
où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français: un d’eux qui
était fort adroit prit soin de nous, il nous guérit; et je me
souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent bien fermées, il
me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de nous
consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était
arrivée, et que c’était la loi de la guerre.
Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou;
j’échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me
donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué
au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour quelque
tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je m’enfuis; je
traversai toute la Russie; je fus long-temps servante de cabaret à
Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à
Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans
l’opprobre, n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours
que j’étais fille d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais
encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos
penchants les plus funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de
vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par
terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de
caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le
coeur?
J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les
cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient
leur existence en exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient
mis volontairement fin à leur misère, trois nègres, quatre Anglais,
quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini
par être servante chez le Juif don Issachar; il me mit auprès de vous,
ma belle demoiselle; je me suis attachée à votre destinée, et j’ai été
plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même
jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu piquée, et
s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour se
désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le
monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter
son histoire, et s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa
vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus
malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première.
[3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya
volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa
_Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième partie. B.
CHAPITRE XIII.
Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la
vieille.
La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit
toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son
mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous les passagers,
l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle
avouèrent que la vieille avait raison. C’est bien dommage, disait
Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un
auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et
sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais
assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques
objections.
A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On
aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la
vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora,
y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté
convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes
avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si
impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une
démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de
le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce
qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de
demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit
cette question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa
femme, parcequ’en effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que
c’était sa soeur, parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce
mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les
anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop
pure pour trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me
faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de
daigner faire notre noce.
[1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.
Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza,
relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine
Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le
gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa
passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de
l’Église, ou autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde
lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la
vieille, et pour se déterminer.
La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze
quartiers et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du
plus grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle
moustache; est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve?
Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu
vos bonnes grâces: les malheurs donnent des droits. J’avoue que si
j’étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d’épouser monsieur
le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur le capitaine Candide.
Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et
l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il
portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.
La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande
manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de
Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut
vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les
reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être
pendu, avoua qu’il les avait volées: il indiqua les personnes, et la
route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était
déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un
vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de
Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et
qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.
La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous
ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre;
ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le
gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite;
demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans
une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre;
mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier?
CHAPITRE XIV.
Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.
Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur
les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol,
né d’un métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur,
sacristain, matelot, moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait
Cacambo, et aimait fort son maître, parceque son maître était un fort
bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous. Allons, mon
maître, suivons le conseil de la vieille, partons, et courons sans
regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde!
faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va
faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle
deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont jamais
embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où
allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint
Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux
jésuites, allons la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous
mènerai dans leur royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui
fasse l’exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse;
quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre.
C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles.