fort ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard
retiré de la cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus
communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne
jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet. Ils
entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n’était que
d’argent, et les lambris des appartements n’étaient que d’or, mais
travaillés avec tant de goût, que les plus riches lambris ne
l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de
rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé
réparait bien cette extrême simplicité.
Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes
de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de
diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes:
Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon
père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait
été témoin. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas,
qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du
monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols.
Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent
plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun
habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui
nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu
une connaissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé _Eldorado_; et un
Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il y a environ
cent années; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables
et de précipices, nous avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de
la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une fureur inconcevable
pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en
avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier.
La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement,
sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les
arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique,
fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.
Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous
douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda
humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit
encore: Est-ce qu’il peut y avoir deux religions? dit-il. Nous avons,
je crois, la religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir
jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait
toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, dit le
vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue
que les gens de votre monde font des questions bien singulières.
Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il
voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions
point, dit le bon et respectable sage; nous n’avons rien à lui
demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut; nous le remercions
sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit
demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, dit-il,
nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent
des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et
cinq ou six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point
de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent,
et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait
que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes tous ici du même
avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines.
Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même:
Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le
baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit
que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux
sur la terre; il est certain qu’il faut voyager.
Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux
voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon
âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra
d’une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez
sans doute aux usages du pays, s’il y en a quelques uns qui vous
déplaisent.
Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en
moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de
la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de
cent de large; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière.
On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces
cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.
Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la
descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes
d’un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les
grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa
majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon
l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo
demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer
sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait
les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de
la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le
grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés.
Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec
toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés
jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines
d’eau pure, les fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de
sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une
espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du
girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice,
le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait
jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non.
Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut
le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille
pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.
Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie
de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa
majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit
meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa
majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique
traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui
étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.
Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à
Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je
suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle
Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en
Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres; au
lieu que si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze
moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que
tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre,
et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.
Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir
chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que
les deux heureux résolurent de ne plus l’être, et de demander leur
congé à sa majesté.
Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est
peu de chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y
rester. Je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est
une tyrannie qui n’est ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les
hommes sont libres; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien
difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle
vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.
Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de
hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent chacune en
largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que
par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir,
je vais donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui
puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au
revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner; car mes
sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont
trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il
vous plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que
quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays.
Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont
pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand
bien vous fasse.
Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine
pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois
mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze
jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling,
monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo; il y avait
deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture
quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés
de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a de
plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de diamants.
Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont
ils furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les
physiciens prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et
Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter
ses moutons à mademoiselle Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer
le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise
à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
ensuite quel royaume nous pourrons acheter.
CHAPITRE XIX.
Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec
Martin.
La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils
étaient encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors
que l’Asie, l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide
transporté écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde
journée deux de leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y
furent abîmés avec leurs charges; deux autres moutons moururent de
fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent ensuite de faim
dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours dans des
précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que
deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les
richesses de ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la
vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit
Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec plus de trésors
que n’en aura jamais le roi d’Espagne; et je vois bien de loin une
ville que je soupçonne être Surinam, appartenante aux Hollandais. Nous
sommes au bout de nos peines et au commencement de notre félicité.
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre,
n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de
toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main
droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là,
mon ami, dans l’état horrible où je te vois? J’attends mon maître, M.
Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. Est-ce M.
Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le
nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et
que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous
voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les
deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.
Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de
Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les
toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur d’être esclave
de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père
et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais
ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les
perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les fétiches
hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous
sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas
généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous
cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user
avec ses parents d’une manière plus horrible.
O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination;
c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme.
Qu’est-ce qu’optimisme? disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la
rage de soutenir que tout est bien quand on est mal; et il versait des
larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dans Surinam.
La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port
quelque vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils
s’adressèrent était justement un patron espagnol qui s’offrit à faire
avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret.
Candide et le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux
moutons.
Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes
ses aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle
Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le
patron: je serais pendu, et vous aussi; la belle Cunégonde est la
maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut un coup de foudre pour
Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part Cacambo. Voici, mon
cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous avons chacun
dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus
habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le
gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se
rend pas, donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se
défiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre
à Venise: c’est un pays libre où l’on n’a rien à craindre ni des
Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. Cacambo
applaudit, à cette sage résolution. Il était au désespoir de se séparer
d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir de lui être
utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en
versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne
vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que
ce Cacambo.
Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre
patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui
restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était
nécessaire pour un long voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros
vaisseau, vint se présenter à lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à
cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon
bagage, et les deux moutons que voilà? Le patron s’accorda à dix mille
piastres: Candide n’hésita pas.
Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix
mille piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis
revenant un moment après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins
de vingt mille. Eh bien! vous les aurez, dit Candide.
Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille
piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il
ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille piastres. Vous
en aurez donc trente mille, répondit Candide.
Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne
coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des
trésors immenses; n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer
les trente mille piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux
petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l’argent que
demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent
embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour joindre le
vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la voile, démarre;
le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de
vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il
retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de
quoi faire la fortune de vingt monarques.
Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu
troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure,
et crie un peu plus haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui
faire payer dix mille piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite
il l’écouta patiemment, lui promit d’examiner son affaire sitôt que le
marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres piastres pour
les frais de l’audience.
Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé
des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et
celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans
une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son
esprit dans toute sa laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes.
Enfin un vaisseau français étant sur le point de partir pour Bordeaux,
comme il n’avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il
loua une chambre du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la
ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui, à
condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le plus
malheureux de la province.
Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu
contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il
distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient sociables, et
qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il les assembla dans son
cabaret, et leur donna à souper, à condition que chacun ferait serment
de raconter fidèlement son histoire, promettant de choisir celui qui
lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état, à
plus juste titre, et de donner aux autres quelques gratifications.
La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant
toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la
vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite,
qu’il n’y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très
grands malheurs. Il songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on lui
contait. Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son
système. Je voudrais qu’il fût ici. Certainement si tout va bien, c’est
dans Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se
détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour
les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point de métier au
monde dont on dût être plus dégoûté.
Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa
femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait
enlever par un Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi
duquel il subsistait; et les prédicants de Surinam le persécutaient,
parcequ’ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les
autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui; mais Candide
espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autres
rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice; mais il
les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres.
CHAPITRE XX.
Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux
avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert;
et quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le
cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal
moral et du mal physique pendant tout le voyage.
Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il
espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait
rien à espérer; de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il
eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de
la terre, quoiqu’il eût toujours sur le coeur la friponnerie du patron
hollandais; cependant quand il songeait à ce qui lui restait dans ses
poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il
penchait alors pour le système de Pangloss.
Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout
cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique?
Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1];
mais la vérité du fait est que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez
de moi, dit Candide; il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a
moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; mais je ne peux penser
autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se
mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait bien
être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu’en
jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu
l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours
Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville
voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre
famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant
lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux
dont on vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés,
courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le
brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a pas de
métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la
paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus
d’envie, de soins, et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de
fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères
publiques. En un mot j’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis
manichéen.
[1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence:
voyez tome XXVIII, page 435. B.
[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome
XV, pages 27, 314-315. B.
Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait
Martin; mais je ne le connais pas.
Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit
redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux
vaisseaux qui combattaient à la distance d’environ trois milles: le
vent les amena l’un et l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut
le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux
vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste, qu’il le coula
à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine
d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; ils levaient tous
les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment
tout fut englouti.
Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les
autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique
dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un
rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la
chaloupe pour voir ce que ce pouvait être; c’était un de ses moutons.
Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton, qu’il n’avait été
affligé d’en perdre cent tous chargés de gros diamants d’Eldorado.