O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n

OEUVRES

DE

VOLTAIRE.

TOME XXXIII

DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, Nº 24.

OEUVRES

DE

VOLTAIRE

PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

PAR M. BEUCHOT.

TOME XXXIII.

ROMANS. TOME I.

A PARIS,

CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

RUE DU BATTOIR, Nº 20.

MDCCCXXIX.

CANDIDE,

OU L’OPTIMISME

Préface de l’Éditeur

CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.

CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.

CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.

CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.

CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.

CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.

CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.

CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.

CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.

CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.

CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.

CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.

CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.

CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.

CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.

CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.

CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].

CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.

CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.

CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.

CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.

CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.

CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.

CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.

CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.

CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.

CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.

CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.

CHAPITRE XXX. Conclusion.

Préface de l’Éditeur

_Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse

réception par sa lettre du 28 du mois d’avril.

Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui

lui fit répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant

d’indécences, et qu’un écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir

recours à cette ressource pour se procurer des lecteurs.

Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et

Voltaire désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie.

Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme.

L’optimisme, dit-il ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante.

[1] _Homélie sur l’athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année 1767; et

aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours sur l’homme_.

Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide,

qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15 juillet 1759:

on la trouvera dans les Mélanges, à cette date.

C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une

_Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs fois

réimprimée à la suite de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On

l’a même admise dans une édition intitulée: _Collection complète des

Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_. L’édition de Candide, 1778,

avec des figures dessinées et gravées par Daniel Chodowicky, contient

les deux parties.

Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est de

1760.

Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et morale,

traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même,

depuis son retour de Constantinople_, 1766, in-12; nouvelle édition,

augmentée d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour

royale de Paris, du 16 novembre 1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26

mars 1825), ordonne la destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal

de Naples, par Linguet_. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages

condamnés sont mal désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du

parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du

Commentaire de Salmeron, qui n’a que quatre volumes.

_Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens_, est d’un

auteur qu’on ne connaît pas.

_Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en 1796, un

volume in-i8.

Le _Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du

dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son

père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º.

Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey, dans

un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J’ai renoncé à reproduire

ce petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des _Oeuvres de Lemonley_,

où sans doute on le trouvera.

J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa _Lettre sur la Providence_

qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la réponse_.

Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la campagne, et

Candide parut dix mois après_.

[2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764.

Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa lettre à

Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre

1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus

tard.

———

Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont

de Voltaire.

Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et

Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.

Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des

éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes,

signées de l’initiale de mon nom.

BEUCHOT.

4 octobre 1829.

CANDIDE,

ou

L’OPTIMISME,

TRADUIT DE L’ALLEMAND

DE M. LE DOCTEUR RALPH,

AVEC LES ADDITIONS

QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT

À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759

1759

CHAPITRE I.

Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut

chassé d’icelui.

Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de

Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les

moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le

jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois,

pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de

la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le

baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette

demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que

soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique

avait été perdu par l’injure du temps.

Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la

Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande

salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses

basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers

étaient ses piqueurs; le vicaire du village était son grand-aumônier.

Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il fesait des

contes.

Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres,

s’attirait par là une très grande considération, et fesait les honneurs

de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable.

Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur,

fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout

digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était l’oracle de la

maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi

de son âge et de son caractère.

[1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B.

Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il

prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que,

dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le

baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des

baronnes possibles.

Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement;

car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la

meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des

lunettes; aussi avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement

instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres

ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi

monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la province

doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour être mangés,

nous mangeons du porc toute l’année: par conséquent, ceux qui ont

avancé que tout est bien ont dit une sottise; il fallait dire que tout

est au mieux.

[2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année 1738, le

chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la philosophie de

Newton_; et année 1768, le chapitre X des _Singularités de la nature_.

B.

Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait

mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la

hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né

baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être

mademoiselle Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le

quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la

province, et par conséquent de toute la terre.

Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit

bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur

Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de

chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme

mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences,

elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut

témoin; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets

et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute

remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la

raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.

Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide

rougit aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide

lui parla sans savoir ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner,

comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière

un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa;

elle lui prit innocemment la main; le jeune homme baisa innocemment la

main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une

grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux

s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M.

le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant

cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de

pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par

madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut

consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.

CHAPITRE II

Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où,

pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus

beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se

coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige

tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain

vers la ville voisine, qui s’appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_,

n’ayant point d’argent, mourant de faim et de lassitude. Il s’arrêta

tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le

remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait,

et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide et le

prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une

modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas

de quoi payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les

personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien:

n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est

ma taille, dit-il en fesant la révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à

table; non seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons

jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits

que pour se secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide;

c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est

au mieux. On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut

faire son billet; on n’en veut point, on se met à table. N’aimez-vous

pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement mademoiselle

Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous

n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car

je ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il

faut boire à sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en

est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le

héros des Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est

assurée. On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au

régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette,

remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui

donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l’exercice un peu

moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui

en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.

Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il

était un héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller

promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un

privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir

de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà

quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le

mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le

mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de

recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau

dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni

l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de

Dieu qu’on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les baguettes;

il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille

hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la

nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs.

Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant

plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser

la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait

mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du

crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par

tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien

fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec

une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les

siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les

émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et

pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des

Abares.

CHAPITRE III.

Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les

deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours,

les canons; formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en

enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de

chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ

neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette

fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers

d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.

Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put

pendant cette boucherie héroïque.

Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_, chacun

dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets

et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et

gagna d’abord un village voisin; il était en cendres: c’était un

village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit

public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs

femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles

sanglantes; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins

naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres à

demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des

cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes

coupés.

Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à

des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide,

toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines,

arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites

provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais mademoiselle

Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande; mais

ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et

qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât aussi bien

qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût

été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.

Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent

tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une

maison de correction pour lui apprendre à vivre.

Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une

heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le

regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous

pour la bonne cause? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit

modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour

le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de mademoiselle

Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il faut que je demande

mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être

autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit

l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide:

mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne

mérites pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne

m’approche de ta vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la

fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût antechrist,

lui répandit sur le chef un plein….. O ciel! à quel excès se porte le

zèle de la religion dans les dames!

Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé

Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi

un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme;

il l’amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui

fit présent de deux florins, et voulut même lui apprendre à travailler

dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande.

Candide se prosternant presque devant lui, s’écriait: Maître Pangloss

me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis

infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de

ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.

Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de

pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers,

les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux

violente, et crachant une dent à chaque effort.

CHAPITRE IV.

Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur

Pangloss, et ce qui en advint.

Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet

épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête

anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes,

et sauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à

l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss?

Qu’entends-je? vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible!

quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le

plus beau des châteaux? qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle

des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit

Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où

il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh

bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide

s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais

vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les

yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais

de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vu

chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied?

Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après

avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à

monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a été

coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa

soeur; et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas

une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons

été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie

voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.

A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant

dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet,

et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux

état. Hélas! dit l’autre, c’est l’amour: l’amour, le consolateur du

genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres

sensibles, le tendre amour. Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet

amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre âme; il ne m’a

jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette

belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?

Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu

Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté

dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments

d’enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est

peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant

qui avait remonté à la source, car il l’avait eu d’une vieille

comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à

une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite,

qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de

Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je me

meurs.

O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas

le diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme;

c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un

ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île

de l’Amérique cette maladie[1] qui empoisonne la source de la

génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est

évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le

chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que

jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est

particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les

Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas

encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à

leur tour dans quelques siècles. En attendant elle a fait un

merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées

composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin

des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en

bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ

vingt mille vérolés de chaque côté.

[1] Voyez tome XXXI, page 7. B.

Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir.

Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et

dans toute l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni

prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie

pour nous.

Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de

son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si

touchante de l’état où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita

pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens.

Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un oeil et une oreille. Il

écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste

Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois, étant obligé

d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son

vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était

on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien,

disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne

sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné

ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des

baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne

de compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des

banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était

indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs

particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs

particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air

s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le

vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de

Lisbonne.

CHAPITRE V.

Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur

Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.

La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses

inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans

toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires, n’avait pas

même la force de s’inquiéter du danger. L’autre moitié jetait des cris

et fesait des prières; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés,

le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne

s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait un peu à la

manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe

rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il

eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la

tête la première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât

rompu. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de

l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer à la vue du matelot,

qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide

approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est

englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer: le

philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de

Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât.

Tandis qu’il le prouvait _à priori_, le vaisseau s’entr’ouvre, tout

périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot

qui avait noyé le vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement

jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.

Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il

leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la

faim après avoir échappé à la tempête.

A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur

bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer

s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à

l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et

les places publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés

sur les fondements, et les fondements se dispersent; trente mille

habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le

matelot disait en sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à

gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène?

disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide. Le

matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour

trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé

son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il

rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des

mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon

ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison

universelle, vous prenez mal votre temps. Tête et sang, répondit

l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché quatre fois sur

le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton

homme avec ta raison universelle!

[1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B.

[2] Voyez tome XVIII, page 470. B.

Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans

la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi

un peu de vin et d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est

pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les

mêmes secousses en Amérique l’année passée; mêmes causes, mêmes effets;

il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima

jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit Candide; mais, pour

Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua le

philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit

connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine

voisine.

Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant

à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite

ils travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à

la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi

bon dîner qu’on le pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le

repas était triste; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes;

mais Pangloss les consola, en les assurant que les choses ne pouvaient

être autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux; car

s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car il est

impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car tout est

bien.

Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de

lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit

pas au péché originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni

chute ni punition.

Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss

encore plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction

entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles.

Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le familier. Votre

excellence m’excusera, dit Pangloss; la liberté peut subsister avec la

nécessité absolue; car il était nécessaire que nous fussions libres;

car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au milieu de sa

phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui lui

servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto.

CHAPITRE VI.

Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de

terre, et comment Candide fut fessé.

Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de

Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace

pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel

auto-da-fé[1]; il était décidé par l’université de Coïmbre que le

spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande

cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de

trembler.

[1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un

autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du

_Précis du Siècle de Louis XV_. B.

On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa

commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché

le lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son

disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté

avec un air d’approbation: tous deux furent menés séparément dans des

appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais

incommodé du soleil: huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un

san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le

san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de

diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables de

Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites.

Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très

pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut

fessé en cadence, pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux

hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et

Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la

terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se

disait à lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que

sont donc les autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été

chez les Bulgares; mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des

philosophes, faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi!

ô mon cher anabaptiste! le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez

été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles,

faut-il qu’on vous ait fendu le ventre!

Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et

béni, lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez

courage, suivez-moi.

CHAPITRE VII

Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce

qu’il aimait.

Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une

masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à

manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez propre; il y

avait auprès du lit un habit complet. Mangez, buvez, dormez, lui

dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1], monseigneur saint Antoine de

Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de

vous! je reviendrai demain. Candide, toujours étonné de tout ce qu’il

avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore plus de la charité

de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma main qu’il

faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de

pommade, mangez et dormez.

[1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année 1769, une

des notes de Voltaire sur son _Extrait d’un journal_ (ou Mémoires de

Dangeau). B.

Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la

vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même

d’une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur

le soir et apporte à souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes

cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait toujours Candide; qui vous a

inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous rendre? La bonne

femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et n’apporta

point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le

prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un

quart de mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins

et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène

Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un

canapé de brocart, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver,

et regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent

comme un songe agréable.

La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme

tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et

couverte d’un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune

homme approche; il lève le voile d’une main timide. Quel moment! quelle

surprise! il croit voir mademoiselle Cunégonde; il la voyait en effet,

c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer une parole,

il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les

accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent:

ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui

se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur

recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi!

c’est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal!

On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme

le philosophe Pangloss me l’avait assuré? Si fait, dit la belle

Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents.—Mais

votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est que trop vrai, dit

Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué aussi.—Et

pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y étais?

et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette

maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut

auparavant que vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le

baiser innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous

reçûtes.

Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit,

quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît

encore un peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce

qu’il avait éprouvé depuis le moment de leur séparation. Cunégonde

levait les yeux au ciel: elle donna des larmes à la mort du bon

anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en ces termes à

Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des yeux.

CHAPITRE VIII.

Histoire de Cunégonde.

J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel

d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh;

ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par

morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle

j’avais perdu connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je

repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je

voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout

ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage: le

brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte

encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit le naïf Candide.

Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit Candide.

Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra,

il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le

capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait, ce

brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena

prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de

chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine; il me trouvait fort jolie,

il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et

qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu d’esprit, peu de

philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur

Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et

s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui

trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les

femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en

triompher; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne

d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le

Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que

vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de

si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j’ai été détrompée.

Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna

beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires

secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris ma naissance; il

me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un

Israélite. On proposa de sa part à don Issachar de me céder à

monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la cour, et homme de

crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un

auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la

maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif

aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que

l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois

que cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles; car

souvent il a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartenait à

l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent

à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette raison que j’ai

toujours été aimée.

Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour

intimider don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer

un auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien

placée; on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et

l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces

deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa commère: mais

quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis dans un

san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de

Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis

pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je

vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la

consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité,

que votre peau est encore plus blanche, et d’un incarnat plus parfait

que celle de mon capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les

sentiments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus

dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me manqua, et mes cris auraient

été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il

faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent

à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour

être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la

bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me

disait que tout va le mieux du monde!

Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de

faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère,

de mon frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de

couteau qu’il me donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière,

de mon capitaine bulgare, de mon vilain don Issachar, de mon abominable

inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere

en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser

que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous avais

vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par

tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et

de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma

commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous

entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai

grand appétit; commençons par souper.

Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se

replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand

le signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était

le jour du sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son

tendre amour.

CHAPITRE IX.

Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un

Juif.

Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël,

depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne,

ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin

partage aussi avec moi? En disant cela il tire un long poignard dont il

était toujours pourvu, et, ne croyant pas que son adverse partie eût

des armes, il se jette sur Candide; mais notre bon Vestphalien avait

reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son

épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend l’Israélite

roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.

Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué

chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait

pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette

extrémité, car c’était un grand philosophe. A son défaut, consultons la

vieille. Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis quand

une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit,

c’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur

l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l’épée à la main, un

mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des

conseils.

Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment

il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera

infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a

fait fouetter impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de

tuer; il n’y a pas à balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et,

sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le

perce d’outre en outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d’une

autre, dit Cunégonde; il n’y a plus de rémission; nous sommes

excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous fait,

vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un

prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux,

jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus.

La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous

dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide

les prépare; madame a des moyadors et des diamants, montons vite à

cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à

Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand plaisir

de voyager pendant la fraîcheur de la nuit.

Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et

lui, font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la

sainte hermandad arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une

belle église, on jette Issachar à la voirie.

Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville

d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils

parlaient ainsi dans un cabaret.

CHAPITRE X.

Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à

Cadix, et leur embarquement.

Candide, ou l'optimisme(#4650) · 第 1 / 8 段