Mourief entra chez son ami, la tête haute et le regard vainqueur, ainsi
qu'il sied à un homme heureux. La physionomie de Sourof le ramena au
sentiment de la véritable situation.
Les jambes croisées, le visage sévère, Platon représentait dignement
l'autorité.
--Tu as joué! fit-il d'un air grave.
Pierre hocha affirmativement la tête. Mentir n'est pas chose si facile
pour ceux qui n'en ont pas l'habitude.
--Tu as perdu?
Cette répétition exacte de l'interrogatoire qu'il venait de subir
produisit chez Mourief une violente envie de rire aussitôt réprimée. Il
réitéra son signe de tête affirmatif.
--Plus que tu ne peux payer? continua Sourof impitoyable.
--Ce dernier point n'est pas encore prouvé, fit Mourief d'un air de
bonne humeur. Je tâcherai de faire honneur à ma signature. Peux-tu me
prêter quelques milliers de roubles?
Platon abasourdi se leva.
--Moi?
--Oui, toi! je te les rendrai, tu peux en être sûr. Si tu ne les as pas,
mettons que je n'ai rien dit.
--Comment! s'écria Platon scandalisé, tu fréquentes des endroits
impossibles où tu compromets notre uniforme; tu y perds en une nuit une
somme... ridicule! Toi, mon ami, notre ami, que j'ai présenté dans ma
famille, que j'ai traité comme un... comme un...
--Comme un frère, acheva Mourief, voyant qu'il restait court,--et je te
les rends bien!
Absolument démonté par ce sang-froid, Platon prit le parti de se mettre
en colère.
--Je te conseille de railler! et pour combler la mesure, après une
aventure comme celle-là, c'est à moi que tu viens demander de te prêter
l'argent que tu as si indignement perdu!
--Que veux-tu! dit Mourief du ton d'un philosophe convaincu, ce n'est
pas à mes ennemis, si j'en avais,--ce dont, grâce au ciel je doute!--que
j'irais emprunter des fonds!
Pierre avait dans les yeux une étincelle de joie si fantastique, sa
physionomie exprimait si peu de repentir,--malgré toute la peine qu'il
se donnait pour avoir un air contrit,--que Sourof éclata en reproches
amers.
Le colonel, l'honneur du régiment, la démission obligatoire, l'exil
volontaire en province qui pouvait seul réparer ce scandale, la
nécessité de payer à quelque prix que de fût--tout cela roula dans un
flot d'éloquence et tomba en douche implacable sur la tête de Mourief
qui écoutait sans sourciller, d'un air attentif, hochant la tête aux
endroits pathétique.
Quand Sourof s'arrêta pour reprendre haleine,--peut-être aussi parce
qu'il n'avait plus rien à dire,--Pierre se leva, le visage rayonnant de
sentiments.
--Tu es un ami unique au monde, s'écria-t-il; tu m'as parlé comme la
voix de ma conscience; je t'en saurai gré toute ma vie.
--Eh bien! à quoi te décides-tu? demanda Platon, adouci par cette
expansion amicale.
--Je vais chercher de l'argent partout où il y en a, puisque tu ne veux
pas m'en prêter! répondit le délinquant d'un air radieux.
La main que Platon tendait généreusement à son camarade déchu retomba à
son côté. C'était là le résultat de sa semonce!
Pierre rattachait son sabre.
--Que dois-je dire au colonel? dit Sourof d'un air glacial.
--Tout ce que tu voudras, mon cher, tout ce qui te passera par la tête.
Demain, ce sera une affaire arrangée.
--Que dit ma soeur? reprit-il après une longue pause; comment
apprécies-t-elle al façon originale dont tu prends les choses?
--Ah! mon ami, s'écria-t-il soudain, je suis le plus heureux des hommes!
Il faut que je t'embrasse!
Il donna une véhémente accolade à Sourof ébahi et disparut, accompagné
d'un grand cliquetis de sabres et d'éperons sur les marches de pierre de
l'escalier.
Platon rentra chez lui fort perplexe, et au bout de cinq minutes il prit
le parti d'aller voir la princesse.
Celle-ci le reçut au salon. Elle avait le visage rosé; ses yeux
brillaient d'une joie profonde; elle offrait, en un mot, l'image de la
félicité.
Dosia, assise au piano, tapait à tour de bras un galop d'Offenbach.
--Quelle gaieté! fit Platon, qui resta pétrifié au milieu du salon.
--C'est l'air de la maison, monsieur Platon! s'écria Dosia sans
s'arrêter; nous sommes gaies ici, très gaies!
Le piano couvrit sa voix et ses rires. Platon alla s'asseoir près de sa
soeur, le plus loin possible du redoutable instrument.
--Tu as vu Mourief? dit-il.
--Oui, mon ami.
--Eh bien! qu'y a-t-il de vrai?
La princesse regarda son frère avec une expression de triomphe et
d'orgueil.
--Rien! dit-elle
--Comment, rien?
--Si, au fait, il y a quelque chose. Peux-tu me prêter quelque milliers
de roubles?
Platon bondit et se mit à marcher è travers le salon.
--C'est une gageure? s'écria-t-il.
Au même moment, Dosia quittait le piano; en se retournant, Sourof la
trouva en face de lui. L'air railleur et satisfait de la jeune fille
acheva de lui faire perdre la tête.
--Voyons, s'écria-t-il du ton le moins encourageant, de qui se
moque-t-on? Si c'est de moi, je trouve la plaisanterie trop prolongée.
--Qui est-ce qui s'est moqué de vous, monsieur? fit Dosia en ouvrant de
grands yeux et en se penchant un peu la tête de côté, comme elle le
faisait d'habitude quand elles cherchait à s'instruire.
--Vous! s'écria Sourof exaspéré.
La princesse prit le bras de son frère.
Platon, lui dit-elle, Mourief est un héros!
--Pour avoir mené cette vie de polichinelle?
--C'est un héros! répéta la princesse sans se laisser décontenancer.
--Il t'a conté quelque bourde, grommela Platon, et tu l'as cru.
La princesse pâlit et retira le bras qu'elle avait passé sous celui de
son frère.
--Pierre ne ment jamais, s'écria Dosia qui vint è la rescousse. Je ne
puis le souffrir, c'est vrai!! mais il ne ment jamais.
Platon, de moins en moins satisfait, regardait alternativement les deux
femmes et tourmentait sa moustache.
--J'ai promis de ne rien dire, reprit la princesse d'un air plus
sérieux, mais il faut trouver de l'argent. Il faut que cette dette soit
intégralement payée demain matin.
--C'est toi qui veux que cette dette-là soit payée? fit Sourof d'un air
sombre.
--J'ai compté sur toi: de combien d'argent peux-tu disposer en ma
faveur?
--A toi? tu veux prêter de l'argent à Mourief? S'il l'accepte, il
prouvera bien qu'il est le dernier des misérables!
--Que non! on peut tout accepter de sa femme!
--Sa femme!
Sourof, complètement anéanti, se laissa tomber dans un fauteuil. Dosia,
la tête toujours un peu de côté, le contemplait avec une certaine
inquiétude. Voyant qu'il en réchapperait sans les secours de l'art, elle
lui rit au nez, mais si gentiment, que cet acte irrévérencieux put
passer pour un sourire.
--Oui! sa femme! dit la princesse en levant la tête. Il n'est pas de
coeur plus noble, plus généreux, plus...
--Il n'est pas d'âme plus absurde qu'une belle âme! s'écria Platon en se
levant. Cela vous fait rire, vous? dit-il à Dosia qui l'examinait
curieusement. C'est drôle, n'est-ce pas, de voir une femme d'esprit
faire une irrémédiable sottise.
--Ce n'est pas ça que je trouve drôle, riposta vertement Dosia.
Le vieil homme n'était pas tout à fait mort en elle.
--Et quoi donc?
--Vous.
Platon regimba.
--Moi? Et pourquoi, s'il vous plaît?
--Parce que vous vous fâchez sans savoir pourquoi, répliqua la jeune
rebelle; il n'y a rien de drôle comme de voir un homme d'esprit se
battre contre un moulin è vent. Mais je ne suis qu'une petite fille,
ajouta-t-elle en lui faisant la révérence.--Si tu ne peux pas te mettre
d'accord avec lui, dit-elle à la princesse, appelle-moi, je t'apporterai
du renfort.
Elle sortit majestueusement, laissant Platon plus bourru que jamais.
--Tu peux confier à Dosia un secret que tu me caches? dit-il à sa soeur
d'un ton de reproche.
--Je ne lui ai pas confié, mais tu sais quelle fine mouche est cette
ingénue. Elle a deviné sur-le-champ.
--Que son cousin ne pouvait pas avoir fait cette abominable folie.
--Qui donc l'a faite, si ce n'est lui?
--Il ne te l'a pas dit?
--Tu vois bien que non. Depuis une heure, lui, elle et toi, vous me
promenez dans un amphigouri.
--Eh bien, mon ami, tâche de déployer autant de perspicacité que Dosia,
car j'ai promis de ne rien dire.
Au bout d'une heure, Platon parfaitement d'accord avec sa soeur, sortait
de chez elle, emportant tout ce qu'elle possédait de valeurs. Il passa
chez lui, dépouilla son secrétaire et se rendit sur-le-champ au logis de
Mourief.
Celui-ci, très fatigué, attristé par l'insuccès de ses dernières
démarches, venait de rentrer chez lui. Couché tout de son long sur le
canapé, il méditait sur la sottise des humains en général et des jeunes
cornettes en particulier. L'annonce de la visite de son ami ne lui causa
qu'un médiocre plaisir, car il s'attendait à une seconde édition de la
semonce.
--Je suis venu voir si je pouvais t'être utile, dit Sourof en
franchissant le seuil.
--Je te remercie, dit Mourief un peu embarrassé.
--Je suis fâché d'avoir été si injuste. Tu ne m'en veux pas? dit Platon
en tendant les deux mains à son camarade.
--Ah! s'écria celui-ci, elle a parlé.
--Non, mon cher, mais j'ai deviné... Il n'est rien qu'on ne fasse pour
son frère, continua-t-il; voici mon portefeuille, je crois que tu y
trouveras de quoi terminer cette ennuyeuse affaire.
Pierre sauta au cou de son ami, qui, cette fois lui rendit son accolade.
--Quelle femme que ta soeur, lui dit-il quand il put parler.
--Je t'avais bien dit, fit Platon avec orgueil, qu'il n'y en avait
qu'une au monde.
--Je ne suis pas digne d'elle, murmura Pierre en secouant la tête; je ne
sais pas comment elle a pu consentir...
--Il en est quelques-uns de plus mauvais que toi, répondit Sourof;
d'ailleurs je suis enchanté de t'avoir pour beau-frère. Mais occupons
nous d'affaires sérieuses.
Les deux amis réglèrent les comptes, et, quand tout fut arrangé, Platon
se leva.
--Je vais chez le colonel, dit-il; je crois que le digne homme sera bien
aise de me voir.
--Que vas-tu lui dire? fit Pierre effrayé.
--Je vais lui dire que ta dette sera payée parbleu.