XX

Une après-midi, Platon arriva tout soucieux chez sa soeur et la pria de

passer avec lui dans son cabinet de travail, pièce sérieuse et sombre où

Dosia ne pénétrait jamais.

--Qu'as-tu? lui dit Sophie inquiète; est-il arrivé quelque malheur?

--Rien qui nous concerne directement, répondit Sourof, mais si la

nouvelle est vraie, elle aura pour résultat de changer nos habitudes...

--N'est-ce que cela? fit Sophie en respirant plus librement.

--Quand je dis nos habitudes... il y a des habitudes de coeur qui sont

difficiles à rompre... Au fait, voici ce que c'est. D'après un bruit qui

m'est arrivé ce matin, Mourief aurait joué, avec un personnage peu

scrupuleux, dans une maison... une vilaine maison..., et il aurait

perdu, sur parole, une somme énorme.

Sophie pâlit et s'assit dans un fauteuil; elle prit son mouchoir, le

passa deux fois sur ses lèvres, puis croisa ses mains sur ses genoux et

réfléchit.

Platon ne s'attendait pas à tant d'émotion; surpris, il s'approcha de sa

soeur et lui prit la main. Il allait faire une question que la

délicatesse retenait encore sur ses lèvres, lorsqu'elle le prévint.

--Je l'aime! dit-elle simplement en levant ses yeux honnêtes sur le

visage ému de son frère.

--Je te demande pardon, ma soeur, répondit Platon, vivement touché de

cette franche parole è ce moment difficile. J'aurais dû garder cela pour

moi et m'informer...

--Qui te la dit?

--Le colonel. Il n'aurait pas parlé si la chose eût été douteuse. Il m'a

envoyé chercher ce matin et m'a prié, en ma qualité d'ami de Mourief, de

faire de mon mieux pour éviter le scandale. La somme est telle, que

Pierre ne pourra pas la payer sur-le-champ; il faudrait obtenir du

temps. D'un autre côté, le gagnant a été prévenu d'avoir à aller gagner

ailleurs... Nous ne pouvons admettre, au régiment, qu'une dette sur

parole souffre de difficultés; sans sa bonne conduite, Mourief serait

déjè cassé.

--Quand ce malheur est-il arrivé? fit la princesse toute songeuse.

--Il y a déjà quatre ou cinq jours; c'était mercredi, je crois.

--Mercredi? Il a passé la soirée ici, ce serait donc en nous quittant,

après minuit... Sais-tu, Platon, je suis persuadée qu'il y a erreur...

C'est impossible!

--J'ai commencé par dire comme toi; mais quand j'ai vu la reconnaissance

de la dette, signée de sa main...

Sophie laissa retomber la tête sur le dossier du fauteuil et ferma les

yeux avec l'expression pénible de quelqu'un qui voudrait échapper à un

rêve douloureux.

--Combien? fit-elle après un silence.

--Quarante-deux mille roubles d'argent.

La princesse se leva et se mit à marcher de long en large. Après deux ou

trois tours elle prit le bras de son frère, et ils marchèrent ainsi

longtemps, cherchant des idées et ne trouvant rien. A bout de

ressources, Sophie s'arrêta.

--Vois-tu, dit-elle à son frère, je ne peux pas croire à toute cette

histoire; Pierre n'est pas joueur,--il n'aurait pas joué ce qu'il ne

peut pas payer; il n'est pas hypocrite,--il avait hier et avant-hier sa

figure des jours précédents.

--Hier il était préoccupé.

--J'en conviens, mais sa préoccupation n'était pas celle d'un homme qui

a perdu le quart de sa fortune et qui doit le réaliser dans les

vingt-quatre heures... Envoie-le-moi.

--A toi! Que vas-tu faire?

--Savoir la vérité d'abord. Faire ce qu'on pourra ou ce qu'on devra

ensuite.

Platon regardait sa soeur d'un air de doute.

--Tu m'as parfois appelée Sagesse, continua-t-elle avec un triste

sourire; fie-toi à moi une fois de plus. Je ne ferai que ce que je dois.

Platon embrassa se soeur et sortit.

Il ne put trouver Mourief sur-le-champ. A ce que lui dit le brosseur du

jeune officier, Pierre était toujours en courses depuis la matinée de la

veille. Il l'aperçut enfin dans la grande Mosrskaïa, filant au trot

allongé de son meilleur trotteur. Il l'arrête et le fit descendre.

--Ma soeur veut te voir, lui dit-il sans ménagement.

Mourief pâlit et se troubla visiblement.

--Ce n'est pas mon affaire. Vas-y sur-le-champ. Quand tu auras fini avec

elle, passe chez moi; j'ai à te parler de la part du colonel...

Pierre fit un effort et se redressa; son visage n'exprimait plus qu'une

résolution inébranlable.

--J'aime mieux cela, dit-il. D'ailleurs, j'avais déjà pensé à causer

avec toi.

--En quittant ma soeur, viens me trouver; je t'attends chez moi.

--Bien! dit Pierre. A tantôt.

Il toucha sa casquette et partit. Platon le regarda aller, haussa les

épaules, puis rentra chez lui et se mit à lire le journal.

Mourief gravit tout d'une haleine l'escalier de la princesse. Il était

de ceux qui abordent franchement les situations périlleuses.

Il fut introduit dans le cabinet de travail, où il n'était jamais entré.

Le jour baissait; une seule lampe éclairait la haute pièce tapissée d'un

vert foncé, presque noir à la lumière. La pâleur de la princesse l'émut

douloureusement; Il n'avait pas supposé qu'elle serait instruite de

cette affaire. Mais il n'était plus temps de reculer.

--Asseyes-vous, monsieur, dit la princesse sans lui tendre la main.

Il obéit.

--J'irai droit au fait, dit-elle. On m'a appris que vous avez perdu au

jeu une somme considérable.

Mourief fit un geste d'acquiescement.

--Et que vous ne pouvez pas la payer?

--Permettez, princesse... j'espère d'ici à demain avoir trouvé les fonds

nécessaire, dit Pierre d'une voix parfaitement nette.

--En êtes-vous sûr?

--On n'est jamais sûr de rien, fit le jeune homme en regardant le tapis.

--Savez-vous que vous serez cassé si vous échouez?

--C'est probable, dit Mourief avec une insouciance qui choque la

princesse.

--Cette perspective semble ne vous offrir rien de désagréable,

répliqua-t-elle avec hauteur.

Le jeune homme fit un geste vague qui pouvait signifier aussi bien:

N'ayez pas peur! que: je m'en moque!

Sophie le regarda attentivement.

--Monsieur Mourief, lui dit-elle avec douceur, vous m'avez fait beaucoup

de chagrin.

Pierre s'inclina très-bas et baisa respectueusement un pli de sa robe.

--J'avais de vous une si haute idée, reprit la jeune femme, je vous

estimais si fort au-dessus du commun! Et vous, notre ami, vous vous êtes

compromis dans une aventure vulgaire, on vous a vu dans une maison...

Elle n'osa trouver d'épithète;--d'ailleurs elle n'en eut pas le temps.

Pierre avait bondi sur ses pieds.

--Qui a dit cela? s'écria-t-il. On en a menti!

Sophie respira cette fois avec effort, puis, plus blanche que son col de

batiste, elle se laissa aller dans le fauteuil. Elle avait perdu

connaissance.

Pierre lui prit les mains et les réchauffa sous ses lèvres, mais il

n'eut pas l'idée d'appeler: même pour porter secours, un tiers eût été

de trop. Au bout de quelques secondes, Sophie revint à elle.

--On a menti, répéta-t-il en voyant s'ouvrir les yeux de la princesse.

Je n'ai pas eu l'infamie de fréquenter une telle société... après ce que

vous savez... ce que je vous ai dit à vous-même... Non, je n'ai pas

donné à un homme au monde le droit de m'appeler menteur et hypocrite.

Sophie fit un geste de la mais; Pierre saisit cette main au vol.

--Vous n'avez pas joué? dit-elle avidement en se penchant vers lui.

Il passa la main sur son front.

--Ne m'interrogez pas, dit-il avec désespoir. Croyez-moi sur parole! je

ne puis pas répondre.

--Je veux que vous répondiez, fit-elle d'une voix suppliante. Voue

n'avez pas joué?

Pierre se couvrit le visage de ses deux mains, afin d'empêcher ses

regards de répondre pour lui. Elle écarta ses mains et le força à la

regarder.

--Ce n'est pas vous qui avez joué? fit-elle, transportée, illuminée

d'une clarté subite. C'est un autres? dites? Ce n'est pas vous?

Pierre ne put mentir.

--Non, dit-il comme malgré lui, ce n'est pas moi.

--Ah! fit Sophie éperdue, en lui tendant les deux mains, j'en étais

sûre.

Pendant un moment ils oublièrent tout danger. Les mains nouées, les

regards croisés, ils vécurent ainsi la plus belle minute de leur

existence.

--Racontez-moi cela, dit Sophie, qui s'assit sur le canapé et fit une

place près d'elle pour son ami.

--Je ne puis, fit celui-ci de l'air le plus suppliant. Epargnez-moi!

J'ai promis de ne pas dire...

--Mais à moi! Vous n'avez pas promis de ne pas me le dire, è moi! je

vous jure de ne le répéter à personne!

--Pas même à Platon?

--Oh! Platon est un autre moi-même!

--J'ai promis, insista le jeune homme.

--Soit! répondit Sophie. Je ne dirai rien, mais il est intelligent; s'il

devine, ce ne sera pas ma faute. Que s'est-il passé?

--Avant hier soir, commença Pierre, je revenais de chez-vous, lorsqu'on

m'annonça un jeune officier tout nouvellement entré au régiment. Il a

seize ans et demi, il arrive d'un corps militaire de

province;--Pétersbourg lui a tourné la tête,--ce n'est pas bien

surprenant! Donc, mercredi, il a été dans cette maison, dont on vous a

parlé; il s'est fait plumer jusqu'aux os et il a perdu plus qu'il ne

peut payer en dix ans. Je m'intéressais à lui;--il est si jeune, et

quand on n'a pas de famille pour vous tenir la bride serrée, on est si

bête à cet âge-là! Il venait m'apporter une lettre qu'il me priait de

faire passer à sa mère... il n'a plus qu'elle. Sa démarche à cette heure

indue me parut bien singulière; j'avais entendu dire au régiment qu'un

officier--on ne savait lequel--avait perdu une somme absurde... Bref,

j'appris que, dans l'impossibilité de payer sa dette, il allait se

brûler la cervelle en rentrant chez lui. Il avait trouvé cela tout seul.

Quel génie! Voyons, princesse, vous qui avez du bon sens, qu'auriez-vous

fait à ma place!

--Continuez dit la princesse en souriant.

--Je lui présentai premièrement toute l'insanité de sa conduite; il en

convint et m'annonça qu'il allait s'en punir par le moyen le plus

radical. Je lui parlai alors de sa mère... J'avais trouvé la corde

sensible.

Il est fils unique, adoré, gâté! Jugez-en: sa mère possède un revenu de

sept mille roubles, elle lui en envoie six milles et vit avec le reste!

On devrait mettre en prison des mères pareilles pour les empêcher de

gâter leurs enfants. Enfin, il pleura comme une jeune génisse... Vous

riez? Je ne riais pas, moi! et, malgré mon peu d'éloquence, il faut

croire que la Providence m'a envoyé une inspiration toute particulière,

car j'étais presque aussi ému que lui. Je lui proposai alors de faire

des billets... Il n'est pas majeur, l'imbécile! on a refusé son papier,

comme de juste. Il est allé voir un usurier, qui l'a envoyé promener.

Alors...

--Alors, c'est vous qui avez signé? dit la princesse, les yeux noyés de

larmes heureuses.

--Mon Dieu, fit Mourief en cherchant à s'excuser,--il le fallait bien...

je suis majeur, moi!

--Et si vous ne trouvez pas l'argent nécessaire... pour demain,

m'avez-vous dit?

--Oui, demain... eh bien! je... je ne sais pas ce que je ferai. Le pis

qui puisse arriver serait que mon jeune homme fût cassé... Il a repris

goût à la vie, il ne se brûlera pas la cervelle. Je donnerai tout ce que

j'ai trouvé, et le créancier sera bien obligé de se contenter de ma

signature à longue échéance pour le reste.

--Vingt-sept mille roubles, et pas sans peine!

--Allons, mon ami, cherchez le reste! fit la princesse en se levant. Bon

courage!

--Vous me renvoyez? dit piteusement Pierre qui n'avait pas envie de s'en

aller.

--Ne vous souvient-il plus que mon frère vous attend pour vous

sermonner?

--Ah mon Dieu! je l'avais oublié! s'écria Mourief en cherchant sa

casquette qu'il tenait à la main. J'y cours! Si vous saviez, princesse,

comme il est facile de porter le poids d'une faute qu'on n'a pas

commise!... Bien sûr, je ne changerais pas avec mon petit cornette!

Son beau sourire se refléta sur le visage de la princesse.

--Alors, dit-il en lui prenant la main, vous ne m'en voulez pas de vous

avoir fait souffrir?

--Non, dit-elle en le regardant sans fausse honte. Vous êtes sorti de

page, monsieur Mourief, désormais vous avez prouvé que vous êtes un

homme: vous pouvez tout tenter, et tout espérer.

--Tout? demanda Pierre qui retenait sa main.

--Tout! répéta-t-elle le visage couvert de rougeur.

--Eh bien! quand je serai hors de ce pétrin, je vous demanderai quelque

chose.

--Demandez le tout de suite; j'aimerais mieux vous l'accorder pendant

qu'aux yeux du monde vous n'êtes pas encore innocent.

Pierre l'attira dans ses bras et lui murmura quelques paroles d'une voix

si basse que personne n'a jamais su ce que c'était.

--Oui, dit-elle fermement, et j'en serai fière!

Il la serra sur son coeur et se rendit chez Platon pour essuyer par

procuration la semonce du colonel.

La fille de Dosia · 第 20 / 25 题