XXII

--Que peux-tu bien avoir dit à Minkof? demanda un soir la princesse à

Dosia qui la regardait se déshabiller en revenant du théâtre.

--Ah! voilà! Que lui ai-je dit? fit la jeune fille d'un air distrait. Et

lui, qu'est-ce qu'il t'a dit? reprit-elle avec plus de vivacité.

--Il m'a dit qu'il n'avait rien compris à ce que tu lui avais dit,

répliqua la princesse en riant. Si tu trouves que ce n'est pas assez

net, ne t'en prends qu'à toi-même.

Le visage de Dosia s'éclaira; ses dents blanches brillèrent un instant,

puis elle redevint sérieuse, ou plutôt distraite.

--Je lui ai dit que je ne comprends pas comment on peut être assez

malheureux pour avoir envie de m'épouser, fit Dosia après un silence.

--Alors, c'était une vraie demande en mariage? demanda la princesse en

s'efforçant de ne pas rire.

--Oui, répondit Dosia; s'il l'a pris pour une impertinence, cela veut

dire que j'ai compris sa proposition; et s'il l'a pris pour une boutade,

c'est que je ne l'ai pas tout à fait comprise. N'est-ce pas clair?

--Pas trop, fit la princesse riant toujours.

--C'est toujours aussi clair que son discours à lui! "Mademoiselle, les

liens du mariage sont aussi sacrés qu'insolubles. Heureux celui qui

trouve dans ce désert du grand monde l'épouse qui doit couronner son

foyer et embaumer sa vie! Si je pouvais être celui-là, je m'estimerais è

jamais heureux."

--Voyons, Dosia, il ne t'a pas dit cela! s'écria la princesse.

--A peu près! Si je me trompe, ce n'est pas de beaucoup. Tu vois qu'à

une demande aussi amphigourique je ne pouvais pas faire d'autre réponse.

--Mais il m'a demandé si ta mère accueillerait sa demande; donc, c'est

sérieux. Veux-tu que j'écrive à ta mère?

--Non, non! s'écria Dosia. Ne réveillons pas le chat...

--Chut! fit la princesse en mettant son doigt sur ses lèvres d'un air de

reproche.

--Soit, je n'achèverai pas! fit Dosia. Je suis bien sage, à présent, tu

vois! Je laisse mes phrases à moitié. Je voulais dire qu'il y a six mois

que maman ne m'a grondée, et que cette habitude m'a été très-douce à

perdre... Donc, quand je voudrai me marier, avec l'aide de la sage

Sophie, mon mentor, je n'aurai pas besoin de maman pour me décider.

--Minkof est riche, il est jeune, bien apparenté, il a une belle place.

--Il est bête comme une oie! murmura Dosia, les yeux levés au plafond.

--Pas comme une oie, corrigea la princesse.

--Come un oison en bas âge, rétorqua Dosia; mais je crois qu'il n'est

peut-être pas pire que les autres...

--Celui qu'on aime, dit la princesse, ne ressemble pas aux autres...

--C'est vrai! murmura Dosia, mais ce ne sera pas lui.

Sophie le regarda non sans quelque surprise. La jeune fille rougit et se

mit à jouer avec les flacons de la toilette.

--Que décides tu à propos de Minkof? demanda la princesse qui avait

achevé de natter ses cheveux.

--Je ne sais pas, je demanderai è ton frère ce qu'il en pense, dit

Dosia, qui devint toute rouge: il est de bon conseil.

Elle embrassa la princesse et disparut.

Le lendemain, Platon fumait paisiblement une cigarette, lorsqu'il vit

apparaître Dosia dans l'écartement des rideaux de la salle à manger. La

princesse s'habillait pour sortir; l'heure était bien choisie.

--Mon Dieu! dit Platon en souriant, que vous êtes donc sérieuse, ma

cousine.

Depuis les fiançailles de Pierre avec Sophie, il traitait moins

cérémonieusement la jeune fille et l'appelait souvent ma cousine, en

plaisantant.

--C'est qu'il s'agit de chose sérieuses répondit Dosia.

Elle s'assit en face de lui. La table les séparait. Un rayon doré de

soleil d'avril glissait à travers la triple armure des rideaux et

caressait la jeune fille, s'arrêtant sur une boucle de cheveux, sur un

pli de la jupe lilas tendre... Elle était elle-même avril tout

entier,--pluie te soleil, caprices, promesses, grâce mutine et parfois

rebelle... avril qui s'ignore et se laisse mener par le baromètre.

Le baromètre allait être Platon.

--Voyons! dit-il en reposant son verre vide sur la soucoupe.

Plus d'une fois le jeune homme avait été appelé à décider de graves

questions de toilette ou de convenances. Il s'attendait à quelque

ouverture de ce genre.

--Me conseillez-vous de me marier? dit Dosia toute rose et les yeux

baissés.

La surprise était forte. Tout aguerri qu'il fût aux fantaisies de

mademoiselle Zaptine, Platon n'avait pas songé à celle-là. Et pourquoi

pas? N'était-elle pas en âge de se marier?

Il repris son sang-froid, et sans autre signe d'émotion qu'un peu de

rougeur à ses joues ordinairement pâles:

--Cela dépend, répondit-il.

--De quoi? fit Dosia.

--De bien des choses. A qui avez-vous l'intention de vous marier, s'il

n'y a pas d'indiscrétion?

--Je n'ai pas l'intention de me marier, riposta Dosia en frappant un

petit coup sec sur la table avec la cuiller à thé.

Platon se mordit la lèvre inférieure.

--En ce cas, pourquoi m'avez-vous fait cette question sérieuse? dit-il

après un court silence.

--Parce que je pourrais avoir l'intention de me marier, répondit Dosia

en cassant méthodiquement un petit morceau de sucre avec le manche d'un

couteau.

--Quand vous aurez cette intention, je crois que le moment sera venu de

débattre l'opportunité de votre résolution.

Dosia coupa court à l'extermination de son morceau de sucre, et

regardant Platon du coin de l'oeil:

--Vous m'avez enseigné vous-même, dit-elle, la nécessité de ne rien

résoudre avant d'avoir réfléchi longtemps à l'avance et hors de la

pression des circonstances extérieures.

Platon s'inclina sans rien dire, possédé soudain de l'idée assez peu

raisonné de tirer l'oreille à cette excellente écolière qui répétait si

bien sa leçon.

--Je suis à vos ordres, dit-il enfin; veuilles vous expliquer.

Dosia se remit à casser du sucre.

--M. Minkof a demandé ma main, dit-elle; ferais-je bien de l'épouser?

Platon s'absorba dans la contemplation de la nappe, et toute sa colère

se tourna contre le prétendant.

--Cet imbécile? proféra-t-il sans ménagement aucun.

--Oui, répondit Dosia d'un ton plein d'innocence.

Le sucre grinçait sous le couteau.

--Pour l'amour de Dieu, s'écria Platon, cessez d'écraser ce sucre; vous

me faites mal aux nerfs!

--Je ne suis pas nerveuse, répondit Dosia d'un air plein de

commisération pour les gens nerveux.

Elle se leva pourtant, de peur de tentation, et recula sa chaise,

abandonnant le sucre à une mouche, précoce éclose entre les rideaux.

Mais en quittant sa place, elle perdit la parure de son rayon de soleil,

et l'appartement sembla devenir sombre.

--En général, reprit Dosia, se décidant enfin à s'expliquer, croyez-vous

que je doive me marier, que je sois assez raisonnable pour entrer en

ménage?

Platon ne put s'empêcher de rire.

--Assez raisonnable? dit-il Cela dépend. Quand vous n'écrasez pas de

sucre, vous êtes fort acceptable.

Un sourire furtif glissa sur les lèvres de la malicieuse. Elle trempa

l'extrémité de ses doigts sucrés dans le bol à rincer les tasses, puis

les essuya à son petit mouchoir, et... garda le silence.

Platon se vit obligé de continuer:

--Le mariage, dit-il est certainement une chose fort sérieuse; chacun y

met du sien... Si le mari est très-raisonnable, la femme l'étant

moins... il peut s'établir néanmoins une sorte d'équilibre qui...

Il vit sur le visage de Dosia quelque chose,--je ne sais quoi,--qui

l'arrêta court. Elle leva sur lui ses grands yeux innocents.

--Alors, il me faut un mari très-sage? fit-elle en toute candeur.

Platon, agacé, ne répondit pas.

--A cette condition, continua-t-elle, je puis me marier?

Soudain la vision du mess, du camp, le bol de punch, le récit de Pierre,

tout cet ensemble de souvenirs odieux se dressa devant Platon et rompit

le charme qui l'enlaçait.

Cela dépend, répondit-il rudement. Chacun se connaît. Faites ce que

votre conscience vous conseillera.

Là-dessus, il quitta la salle à manger.

Le rayon d'avril avait disparu, une giboulée battait furieusement les

vitres. Dosia resta immobile. La grande pièce était presque obscure; les

rideaux interceptaient le peu de lumière que laissaient filtrer les gros

nuages noirs poussés par un vent violent. Une larme roula sur la jeune

fille, puis une autre; les gouttes brillantes se suivaient de près,

dessinant un filet sombre sur le corsage lilas...

Le nuage s'envolé, portant ailleurs la grêle et la dévastation; un pâle

rayon jaune se glissa obliquement dans la salle à manger, puis le ciel,

redevenu bleu, apparut en haut de la fenêtre; le soleil d'or mit une

paillette à chaque plat d'argent du dressoir, à chaque clou doré de la

haute chaise de maroquin ou Dosia siégeait en cassant du sucre... la

mouche revint se poser sur la nappe... la jeune fille n'avait pas remué.

--Eh bien! où donc es-tu Dosia? fit la voix de la princesse; il ne pleut

plus, nous sortons.

La jeune fille disparut par une porte au moment où Sophie entrait par

l'autre. Une minute après, elle reparut, coiffée, gantée, voilée... et

personne ne sut qu'elle avait pleuré.

Le printemps s'avançait. Madame Zaptine réclamais sa fille; Sophie

promit de la lui conduire avant la Pentecôte, c'est-à-dire avant son

mariage, car les nouveaux époux se promettaient de voyager pendant la

lune de miel. Madame Zaptine invita les trois amis à passer huit jours

chez elle avant la noce. Pressée par les instances de Dosia, la

princesse y consentit.

--Que veux-tu que je devienne quant tu ne seras plus là? disait

tristement la jeune fille.

--Tu reviendras l'hiver prochain, répondait la princesse.

Dosia secouait tristement la tête. Quand on a dix-huit ans, l'hiver

prochain est synonyme des calendes grecques.

Depuis les bourrasques d'avril, elle était devenue toute différente

d'elle-même. Si la princesse n'avait pas été absorbée par les

préparatifs de son mariage, elle eût certainement remarqué cette

métamorphose si rapide et si importante; mais elle n'y songeait guère.

Pierre ne songeait qu'à lui-même, et pendant qu'il bataillait avec sa

conscience te sa philosophie, la cause de ses soucis dépérissait

étrangement. Le soir de leur arrivée chez madame Zaptine, ils furent

tous à la fois frappés de cette vérité, jusque-là méconnue.

Le cri de la mère leur ouvrit les yeux.

--Mon Dieu! s'écria madame Zaptine, il faut que tu sois bien malade,

Dosia, pour avoir maigri comme cela!

Les dix paires d'yeux qui se trouvaient dans la pièce se tournèrent

aussitôt vers la jeune fille qui rougit. L'incarnat de la confusion lui

rendit un éclat passager.

--C'est la sagesse, maman! dit-elle d'une voix qui voulait être joyeuse,

mais qui s'éteignit dans un sanglot.

Elle s'enfuit dans le jardin.

Elle regrette beaucoup de vous quitter, à ce que je vois, dit la bonne

madame Zaptine, cherchant à atténuer ce que sa première remarque pouvait

avoir de désobligent pour l'hospitalité de la princesse.

--Oui, répondit celle-ci lentement et en réfléchissant; je ne croyais

pas que ce regret fût si vif... Je voudrais bien leu lui épargner, et

pourtant je ne vois guère...

--Bah! dit une soeur aînée, il faut bien qu'elle s'accoutume à rester à

la maison. Nous n'en sommes par sorties, nous autres et cela ne nous

empêche pas de nous porter à merveille.

Platon regarda d'une façon peu sympathique celle qui parlait et lui

tourna le dos.

--Pauvre petit oiseau! pensa-t-il, la cage va se refermer et lui

meurtrir les ailes!

Le lendemain, dès l'aube, Dosia descendit au jardin. Comme tout lui

parut changé! C'était pourtant le même jardin; la planche flexible où

elle avait séduit son cousin était un peu plus déteinte que l'année

précédente, mais les chenilles tombaient avec la même profusion. Dosia

évita la balançoire et prit à gauche, dans les taillis de lilas en

fleur.

De son côté, Platon n'avait guère dormi: il avait passé la nuit à se

demander si c'était bien le changement d'air et la vie mondaine qui

avaient amaigri et pâli les joues de mademoiselle Zaptine.

Un secret désir de connaître la topographie du jardin, de s'assurer que

Pierre, matériellement au moins, n'avait pas altéré la vérité, poussa

Sourof à sortir de sa chambre.

Pierre n'avait pas menti: le tableau de sa folle équipée était

fidèle,--en ce qui concernait le cadre; la balançoire, l'escalier

périlleux, la pelouse où l'on jouait aux _gorelki_, toue était bien à sa

place. La grosse tête noire du chien de Dosia s'était montrée à l'entrée

d'une niche dans la cour... Platon s'enfonça au hasard dans le jardin

pour boire jusqu'au bout la coupe d'amertume et trouver le pavillon en

ruine où Dosia avait demandé à son cousin de l'enlever.

Il marcha quelques minutes à l'aventure. A travers le jeune feuillage,

les paillettes étincelantes de la rivière lui indiquaient de temps en

temps le chemin; au bout d'une longue allée de tilleuls il vit

apparaître le toit bleu de ciel du petit kiosque et se dirigea vers son

but à travers les méandres peu compliqués d'un labyrinthe classique.

Mourief avait décrit exactement jusqu'aux colonnes dépouillées de plâtre

où la brique apparaissait comme la rougeur d'une plaie. Sourof entra

sous la coupole; les bancs de pierre rongés par la mousse étaient à la

place indiquée; une grosse grenouille douairière regarda fixement

Platon, puis sauta de tout son poids dans l'herbe qui envahissait les

degrés de ce baroque lieu de repos.

Le jeune homme s'assit sur un des bancs humides et réfléchit.

Tout était donc vrai! Pourquoi Mourief n'avait-il pas eu la charité de

se taire? Au moins le supplice du doute et la torture de la méfiance

eussent été épargnés à son ami.

--Je devais l'aimer! se dit Platon avec cette sorte de fatalisme qui est

une des originalités du caractère russe. Puisque je devais l'aimer, que

n'ai-je pu l'aimer aveuglément.

Dans l'affaissement complet du désespoir, il laissa aller sa tête sur sa

poitrine et resta péniblement absorbé... Un bruit léger attira son

attention: de l'autre côté du pavillon, encadrée dans un bosquet de

lilas, Dosia le regardait douloureusement, les mains jointes et

abandonnées sur sa robe. Comme il levait les yeux, elle lui fit un signe

de tête sérieux, presque solennel, et glissa entre les deux murailles de

feuillage.

Platon n'essaya pas de la rejoindre et resta tristement préoccupé

jusqu'au moment où la cloche l'appela pour le déjeuner.

La maison Zaptine était le temple du brouhaha. Si ce dieu a jamais eu

des autels, l'encens qu'on brûlait pour lui dans cette demeure devait

lui être particulièrement agréable, car il y séjournait de préférence.

Pendant deux grandes heures le déjeuner rassembla tour à tour les

membres de la famille et les visiteurs. Par une de ces faveurs spéciales

que la Providence met en réserve pour les gens indécis, ceux qui avaient

quelque chose à se dire ne parvenaient pas à se rencontrer, les uns

entrant, les autres sortant toujours mal à propos. On finit pourtant par

se réunir au complet, ou à peu près.

--Qu'allez-vous faire aujourd'hui? dit madame Zaptine. Il faudrait aller

vous promener.

Une partie de plaisir fut vite organisée. On devait prendre le thé dans

la forêt, puis revenir le long de la rivière, alors haute et superbe,

qui baignait des prairies magnifiques. Un fourgon partit en avant avec

le cuisinier, le ménagère, le buffetier et toute les friandises

imaginables.

Vers quatre heures, la compagnie se mit en route: les uns en calèche,

les autres en drochki de campagne,--longue machine roulante où l'on ne

peut guère tenir en équilibre qu'à condition d'être très-tassé, en vertu

sans doute de l'attraction moléculaire. Dosia avait voulu monter son

cher Bayard, qui, en l'absence de sa jeune maîtresse s'était encore

perfectionné dans l'art de défoncer le tonneau. L'inspection des remises

ayant prouvé l'impossibilité absolue de se servir des selles d'hommes,

mises hors d'usage par un trop long abandon, force fut aux jeunes gens

de monter dans les équipages.

Dosia, vêtue d'une longue amazone en drap bleu foncé, coiffée d'un large

feutre Henri IV orné du classique panache blanc, maniait sa monture avec

une aisance parfaite. Pendant cinq minutes elle trotta paisiblement à

côté de la calèche où sa mère faisait à ses hôtes les honneurs du

domaine, mais cette sagesse forcée l'ennuya bientôt; elle cingla d'un

coup de cravache Bayard qui fit feu des quatre pieds, s'enleva, rua,

couvrit la calèche de poussière et partit comme une flèche dans la

direction de la forêt. On ne vit bientôt plus qu'un tourbillon confus

sur la route poudreuse.

--Elle va se casser le cou! s'écria la princesse.

--Non! soupira mélancoliquement madame Zaptine; c'est toujours comme ça,

et il ne lui arrive jamais rien!

La fille de Dosia · 第 22 / 25 题