--Que peux-tu bien avoir dit à Minkof? demanda un soir la princesse à
Dosia qui la regardait se déshabiller en revenant du théâtre.
--Ah! voilà! Que lui ai-je dit? fit la jeune fille d'un air distrait. Et
lui, qu'est-ce qu'il t'a dit? reprit-elle avec plus de vivacité.
--Il m'a dit qu'il n'avait rien compris à ce que tu lui avais dit,
répliqua la princesse en riant. Si tu trouves que ce n'est pas assez
net, ne t'en prends qu'à toi-même.
Le visage de Dosia s'éclaira; ses dents blanches brillèrent un instant,
puis elle redevint sérieuse, ou plutôt distraite.
--Je lui ai dit que je ne comprends pas comment on peut être assez
malheureux pour avoir envie de m'épouser, fit Dosia après un silence.
--Alors, c'était une vraie demande en mariage? demanda la princesse en
s'efforçant de ne pas rire.
--Oui, répondit Dosia; s'il l'a pris pour une impertinence, cela veut
dire que j'ai compris sa proposition; et s'il l'a pris pour une boutade,
c'est que je ne l'ai pas tout à fait comprise. N'est-ce pas clair?
--Pas trop, fit la princesse riant toujours.
--C'est toujours aussi clair que son discours à lui! "Mademoiselle, les
liens du mariage sont aussi sacrés qu'insolubles. Heureux celui qui
trouve dans ce désert du grand monde l'épouse qui doit couronner son
foyer et embaumer sa vie! Si je pouvais être celui-là, je m'estimerais è
jamais heureux."
--Voyons, Dosia, il ne t'a pas dit cela! s'écria la princesse.
--A peu près! Si je me trompe, ce n'est pas de beaucoup. Tu vois qu'à
une demande aussi amphigourique je ne pouvais pas faire d'autre réponse.
--Mais il m'a demandé si ta mère accueillerait sa demande; donc, c'est
sérieux. Veux-tu que j'écrive à ta mère?
--Non, non! s'écria Dosia. Ne réveillons pas le chat...
--Chut! fit la princesse en mettant son doigt sur ses lèvres d'un air de
reproche.
--Soit, je n'achèverai pas! fit Dosia. Je suis bien sage, à présent, tu
vois! Je laisse mes phrases à moitié. Je voulais dire qu'il y a six mois
que maman ne m'a grondée, et que cette habitude m'a été très-douce à
perdre... Donc, quand je voudrai me marier, avec l'aide de la sage
Sophie, mon mentor, je n'aurai pas besoin de maman pour me décider.
--Minkof est riche, il est jeune, bien apparenté, il a une belle place.
--Il est bête comme une oie! murmura Dosia, les yeux levés au plafond.
--Pas comme une oie, corrigea la princesse.
--Come un oison en bas âge, rétorqua Dosia; mais je crois qu'il n'est
peut-être pas pire que les autres...
--Celui qu'on aime, dit la princesse, ne ressemble pas aux autres...
--C'est vrai! murmura Dosia, mais ce ne sera pas lui.
Sophie le regarda non sans quelque surprise. La jeune fille rougit et se
mit à jouer avec les flacons de la toilette.
--Que décides tu à propos de Minkof? demanda la princesse qui avait
achevé de natter ses cheveux.
--Je ne sais pas, je demanderai è ton frère ce qu'il en pense, dit
Dosia, qui devint toute rouge: il est de bon conseil.
Elle embrassa la princesse et disparut.
Le lendemain, Platon fumait paisiblement une cigarette, lorsqu'il vit
apparaître Dosia dans l'écartement des rideaux de la salle à manger. La
princesse s'habillait pour sortir; l'heure était bien choisie.
--Mon Dieu! dit Platon en souriant, que vous êtes donc sérieuse, ma
cousine.
Depuis les fiançailles de Pierre avec Sophie, il traitait moins
cérémonieusement la jeune fille et l'appelait souvent ma cousine, en
plaisantant.
--C'est qu'il s'agit de chose sérieuses répondit Dosia.
Elle s'assit en face de lui. La table les séparait. Un rayon doré de
soleil d'avril glissait à travers la triple armure des rideaux et
caressait la jeune fille, s'arrêtant sur une boucle de cheveux, sur un
pli de la jupe lilas tendre... Elle était elle-même avril tout
entier,--pluie te soleil, caprices, promesses, grâce mutine et parfois
rebelle... avril qui s'ignore et se laisse mener par le baromètre.
Le baromètre allait être Platon.
--Voyons! dit-il en reposant son verre vide sur la soucoupe.
Plus d'une fois le jeune homme avait été appelé à décider de graves
questions de toilette ou de convenances. Il s'attendait à quelque
ouverture de ce genre.
--Me conseillez-vous de me marier? dit Dosia toute rose et les yeux
baissés.
La surprise était forte. Tout aguerri qu'il fût aux fantaisies de
mademoiselle Zaptine, Platon n'avait pas songé à celle-là. Et pourquoi
pas? N'était-elle pas en âge de se marier?
Il repris son sang-froid, et sans autre signe d'émotion qu'un peu de
rougeur à ses joues ordinairement pâles:
--Cela dépend, répondit-il.
--De quoi? fit Dosia.
--De bien des choses. A qui avez-vous l'intention de vous marier, s'il
n'y a pas d'indiscrétion?
--Je n'ai pas l'intention de me marier, riposta Dosia en frappant un
petit coup sec sur la table avec la cuiller à thé.
Platon se mordit la lèvre inférieure.
--En ce cas, pourquoi m'avez-vous fait cette question sérieuse? dit-il
après un court silence.
--Parce que je pourrais avoir l'intention de me marier, répondit Dosia
en cassant méthodiquement un petit morceau de sucre avec le manche d'un
couteau.
--Quand vous aurez cette intention, je crois que le moment sera venu de
débattre l'opportunité de votre résolution.
Dosia coupa court à l'extermination de son morceau de sucre, et
regardant Platon du coin de l'oeil:
--Vous m'avez enseigné vous-même, dit-elle, la nécessité de ne rien
résoudre avant d'avoir réfléchi longtemps à l'avance et hors de la
pression des circonstances extérieures.
Platon s'inclina sans rien dire, possédé soudain de l'idée assez peu
raisonné de tirer l'oreille à cette excellente écolière qui répétait si
bien sa leçon.
--Je suis à vos ordres, dit-il enfin; veuilles vous expliquer.
Dosia se remit à casser du sucre.
--M. Minkof a demandé ma main, dit-elle; ferais-je bien de l'épouser?
Platon s'absorba dans la contemplation de la nappe, et toute sa colère
se tourna contre le prétendant.
--Cet imbécile? proféra-t-il sans ménagement aucun.
--Oui, répondit Dosia d'un ton plein d'innocence.
Le sucre grinçait sous le couteau.
--Pour l'amour de Dieu, s'écria Platon, cessez d'écraser ce sucre; vous
me faites mal aux nerfs!
--Je ne suis pas nerveuse, répondit Dosia d'un air plein de
commisération pour les gens nerveux.
Elle se leva pourtant, de peur de tentation, et recula sa chaise,
abandonnant le sucre à une mouche, précoce éclose entre les rideaux.
Mais en quittant sa place, elle perdit la parure de son rayon de soleil,
et l'appartement sembla devenir sombre.
--En général, reprit Dosia, se décidant enfin à s'expliquer, croyez-vous
que je doive me marier, que je sois assez raisonnable pour entrer en
ménage?
Platon ne put s'empêcher de rire.
--Assez raisonnable? dit-il Cela dépend. Quand vous n'écrasez pas de
sucre, vous êtes fort acceptable.
Un sourire furtif glissa sur les lèvres de la malicieuse. Elle trempa
l'extrémité de ses doigts sucrés dans le bol à rincer les tasses, puis
les essuya à son petit mouchoir, et... garda le silence.
Platon se vit obligé de continuer:
--Le mariage, dit-il est certainement une chose fort sérieuse; chacun y
met du sien... Si le mari est très-raisonnable, la femme l'étant
moins... il peut s'établir néanmoins une sorte d'équilibre qui...
Il vit sur le visage de Dosia quelque chose,--je ne sais quoi,--qui
l'arrêta court. Elle leva sur lui ses grands yeux innocents.
--Alors, il me faut un mari très-sage? fit-elle en toute candeur.
Platon, agacé, ne répondit pas.
--A cette condition, continua-t-elle, je puis me marier?
Soudain la vision du mess, du camp, le bol de punch, le récit de Pierre,
tout cet ensemble de souvenirs odieux se dressa devant Platon et rompit
le charme qui l'enlaçait.
Cela dépend, répondit-il rudement. Chacun se connaît. Faites ce que
votre conscience vous conseillera.
Là-dessus, il quitta la salle à manger.
Le rayon d'avril avait disparu, une giboulée battait furieusement les
vitres. Dosia resta immobile. La grande pièce était presque obscure; les
rideaux interceptaient le peu de lumière que laissaient filtrer les gros
nuages noirs poussés par un vent violent. Une larme roula sur la jeune
fille, puis une autre; les gouttes brillantes se suivaient de près,
dessinant un filet sombre sur le corsage lilas...
Le nuage s'envolé, portant ailleurs la grêle et la dévastation; un pâle
rayon jaune se glissa obliquement dans la salle à manger, puis le ciel,
redevenu bleu, apparut en haut de la fenêtre; le soleil d'or mit une
paillette à chaque plat d'argent du dressoir, à chaque clou doré de la
haute chaise de maroquin ou Dosia siégeait en cassant du sucre... la
mouche revint se poser sur la nappe... la jeune fille n'avait pas remué.
--Eh bien! où donc es-tu Dosia? fit la voix de la princesse; il ne pleut
plus, nous sortons.
La jeune fille disparut par une porte au moment où Sophie entrait par
l'autre. Une minute après, elle reparut, coiffée, gantée, voilée... et
personne ne sut qu'elle avait pleuré.
Le printemps s'avançait. Madame Zaptine réclamais sa fille; Sophie
promit de la lui conduire avant la Pentecôte, c'est-à-dire avant son
mariage, car les nouveaux époux se promettaient de voyager pendant la
lune de miel. Madame Zaptine invita les trois amis à passer huit jours
chez elle avant la noce. Pressée par les instances de Dosia, la
princesse y consentit.
--Que veux-tu que je devienne quant tu ne seras plus là? disait
tristement la jeune fille.
--Tu reviendras l'hiver prochain, répondait la princesse.
Dosia secouait tristement la tête. Quand on a dix-huit ans, l'hiver
prochain est synonyme des calendes grecques.
Depuis les bourrasques d'avril, elle était devenue toute différente
d'elle-même. Si la princesse n'avait pas été absorbée par les
préparatifs de son mariage, elle eût certainement remarqué cette
métamorphose si rapide et si importante; mais elle n'y songeait guère.
Pierre ne songeait qu'à lui-même, et pendant qu'il bataillait avec sa
conscience te sa philosophie, la cause de ses soucis dépérissait
étrangement. Le soir de leur arrivée chez madame Zaptine, ils furent
tous à la fois frappés de cette vérité, jusque-là méconnue.
Le cri de la mère leur ouvrit les yeux.
--Mon Dieu! s'écria madame Zaptine, il faut que tu sois bien malade,
Dosia, pour avoir maigri comme cela!
Les dix paires d'yeux qui se trouvaient dans la pièce se tournèrent
aussitôt vers la jeune fille qui rougit. L'incarnat de la confusion lui
rendit un éclat passager.
--C'est la sagesse, maman! dit-elle d'une voix qui voulait être joyeuse,
mais qui s'éteignit dans un sanglot.
Elle s'enfuit dans le jardin.
Elle regrette beaucoup de vous quitter, à ce que je vois, dit la bonne
madame Zaptine, cherchant à atténuer ce que sa première remarque pouvait
avoir de désobligent pour l'hospitalité de la princesse.
--Oui, répondit celle-ci lentement et en réfléchissant; je ne croyais
pas que ce regret fût si vif... Je voudrais bien leu lui épargner, et
pourtant je ne vois guère...
--Bah! dit une soeur aînée, il faut bien qu'elle s'accoutume à rester à
la maison. Nous n'en sommes par sorties, nous autres et cela ne nous
empêche pas de nous porter à merveille.
Platon regarda d'une façon peu sympathique celle qui parlait et lui
tourna le dos.
--Pauvre petit oiseau! pensa-t-il, la cage va se refermer et lui
meurtrir les ailes!
Le lendemain, dès l'aube, Dosia descendit au jardin. Comme tout lui
parut changé! C'était pourtant le même jardin; la planche flexible où
elle avait séduit son cousin était un peu plus déteinte que l'année
précédente, mais les chenilles tombaient avec la même profusion. Dosia
évita la balançoire et prit à gauche, dans les taillis de lilas en
fleur.
De son côté, Platon n'avait guère dormi: il avait passé la nuit à se
demander si c'était bien le changement d'air et la vie mondaine qui
avaient amaigri et pâli les joues de mademoiselle Zaptine.
Un secret désir de connaître la topographie du jardin, de s'assurer que
Pierre, matériellement au moins, n'avait pas altéré la vérité, poussa
Sourof à sortir de sa chambre.
Pierre n'avait pas menti: le tableau de sa folle équipée était
fidèle,--en ce qui concernait le cadre; la balançoire, l'escalier
périlleux, la pelouse où l'on jouait aux _gorelki_, toue était bien à sa
place. La grosse tête noire du chien de Dosia s'était montrée à l'entrée
d'une niche dans la cour... Platon s'enfonça au hasard dans le jardin
pour boire jusqu'au bout la coupe d'amertume et trouver le pavillon en
ruine où Dosia avait demandé à son cousin de l'enlever.
Il marcha quelques minutes à l'aventure. A travers le jeune feuillage,
les paillettes étincelantes de la rivière lui indiquaient de temps en
temps le chemin; au bout d'une longue allée de tilleuls il vit
apparaître le toit bleu de ciel du petit kiosque et se dirigea vers son
but à travers les méandres peu compliqués d'un labyrinthe classique.
Mourief avait décrit exactement jusqu'aux colonnes dépouillées de plâtre
où la brique apparaissait comme la rougeur d'une plaie. Sourof entra
sous la coupole; les bancs de pierre rongés par la mousse étaient à la
place indiquée; une grosse grenouille douairière regarda fixement
Platon, puis sauta de tout son poids dans l'herbe qui envahissait les
degrés de ce baroque lieu de repos.
Le jeune homme s'assit sur un des bancs humides et réfléchit.
Tout était donc vrai! Pourquoi Mourief n'avait-il pas eu la charité de
se taire? Au moins le supplice du doute et la torture de la méfiance
eussent été épargnés à son ami.
--Je devais l'aimer! se dit Platon avec cette sorte de fatalisme qui est
une des originalités du caractère russe. Puisque je devais l'aimer, que
n'ai-je pu l'aimer aveuglément.
Dans l'affaissement complet du désespoir, il laissa aller sa tête sur sa
poitrine et resta péniblement absorbé... Un bruit léger attira son
attention: de l'autre côté du pavillon, encadrée dans un bosquet de
lilas, Dosia le regardait douloureusement, les mains jointes et
abandonnées sur sa robe. Comme il levait les yeux, elle lui fit un signe
de tête sérieux, presque solennel, et glissa entre les deux murailles de
feuillage.
Platon n'essaya pas de la rejoindre et resta tristement préoccupé
jusqu'au moment où la cloche l'appela pour le déjeuner.
La maison Zaptine était le temple du brouhaha. Si ce dieu a jamais eu
des autels, l'encens qu'on brûlait pour lui dans cette demeure devait
lui être particulièrement agréable, car il y séjournait de préférence.
Pendant deux grandes heures le déjeuner rassembla tour à tour les
membres de la famille et les visiteurs. Par une de ces faveurs spéciales
que la Providence met en réserve pour les gens indécis, ceux qui avaient
quelque chose à se dire ne parvenaient pas à se rencontrer, les uns
entrant, les autres sortant toujours mal à propos. On finit pourtant par
se réunir au complet, ou à peu près.
--Qu'allez-vous faire aujourd'hui? dit madame Zaptine. Il faudrait aller
vous promener.
Une partie de plaisir fut vite organisée. On devait prendre le thé dans
la forêt, puis revenir le long de la rivière, alors haute et superbe,
qui baignait des prairies magnifiques. Un fourgon partit en avant avec
le cuisinier, le ménagère, le buffetier et toute les friandises
imaginables.
Vers quatre heures, la compagnie se mit en route: les uns en calèche,
les autres en drochki de campagne,--longue machine roulante où l'on ne
peut guère tenir en équilibre qu'à condition d'être très-tassé, en vertu
sans doute de l'attraction moléculaire. Dosia avait voulu monter son
cher Bayard, qui, en l'absence de sa jeune maîtresse s'était encore
perfectionné dans l'art de défoncer le tonneau. L'inspection des remises
ayant prouvé l'impossibilité absolue de se servir des selles d'hommes,
mises hors d'usage par un trop long abandon, force fut aux jeunes gens
de monter dans les équipages.
Dosia, vêtue d'une longue amazone en drap bleu foncé, coiffée d'un large
feutre Henri IV orné du classique panache blanc, maniait sa monture avec
une aisance parfaite. Pendant cinq minutes elle trotta paisiblement à
côté de la calèche où sa mère faisait à ses hôtes les honneurs du
domaine, mais cette sagesse forcée l'ennuya bientôt; elle cingla d'un
coup de cravache Bayard qui fit feu des quatre pieds, s'enleva, rua,
couvrit la calèche de poussière et partit comme une flèche dans la
direction de la forêt. On ne vit bientôt plus qu'un tourbillon confus
sur la route poudreuse.
--Elle va se casser le cou! s'écria la princesse.
--Non! soupira mélancoliquement madame Zaptine; c'est toujours comme ça,
et il ne lui arrive jamais rien!