L'hiver s'avançait; déjà la série de mariages qui suit toujours les
fêtes de Noël était presque close; le carême était proche, et Dosia,
devenue sage, portait des robes à queue.
Cet événement, attendu par elle comme devant être de beaucoup le plus
important de sa vie, l'avait laissée relativement indifférente. Elle
s'était bien prise une dizaine de fois à regarder derrière elle les
flots de sa robe noire faire un remous soyeux sur le tapis, mais elle
n'avait pas ressenti ce triomphe, cet orgueil dont elle s'était fait
fête si longtemps d'avance.
Bref, la première robe longue de Dosia avait été un désenchantement.
D'autres pensées avaient noyé celle-ci.
--C'est égal, elle était plus amusante auparavant, soupirait un jour
Mourief, assis chez la princesse dans un petit fauteuil si bas que la
poignée de son sabre lui caressait le menton.
--C'était le bon temps, alors, n'est-ce pas? lui dit la princesse d'un
air moqueur.
Malgré les dénégations passionnées du jeune homme, Sophie continua, avec
une certaine insistance dans l'accent de sa voix:
--Regretteriez-vous de ne pas l'avoir épousée?
--Ah! princesse! fit Mourief d'un ton de reproche plus sérieux que la
question ne semblait le comporter.
Sophie ne se laissa pas fléchir.
--Il en serait peut-être encore temps, continua-t-elle sans regarder
Pierre.
Celui-ci garda le silence: il jouait avec la dragonne de son sabre, et
le gland d'or tissé battait è coups inégaux le métal du fourreau.
Le silence se prolongeait; la princesse, devenue soudain nerveuse,
froissa légèrement le journal déplié sur la table.
--Eh bien! fit-elle, voyant que Mourief ne parlerait pas.
--Je croyais, dit celui-ci à voix basse, que c'était bon pour Dosia de
taquiner méchamment les pauvres mortels...
Il toussa pour s'éclaircir le gosier, mais sans y réussir. La princesse
baissa la tête. Pierre continua de la même voix enrouée:
--Je ne sais pas pourquoi vous parlez ainsi, je ne l'ai pas mérité. Il
me semble que je n'ai pu faire croire à personne que j'aime Dosia...
--Pour cela, non!... dit la princesse en éclatant de rire.
Son rire, nerveux et forcé, s'éteignit soudain. Pierre avait gardé son
sérieux, le gland d'or tintait toujours sur le fourreau d'acier.
--Je ne me marierai pas, continua-t-il, parce que je considère un
mariage sans amour comme la faute la plus grave que puisse commettre un
homme envers lui-même...
--Vous êtes sévère, essaya de dire la princesse.
Mais elle ne sentit pas le courage de plaisanter et se tue.
--La plus grave et la plus sotte, puisque le châtiment la suit aussitôt
et à coup sûr.
--Mais, reprit Sophie en rougissant, vous vous croyez donc pour la vie à
l'abri des traits du petit dieu malin.
Pierre se leva.
--La femme que j'aime, dit-il est de celles que je ne puis prétendre à
épouser; pourtant, son image me préservera à jamais d'une erreur ou
d'une faute. J'aime mieux vivre seul que de profaner ailleurs le coeur
que le lui ai donné sans réserve... et sans espoir.
Pierre s'inclina très bas devant la princesse interdite, ses éperons
sonnèrent, et il fit un pas vers la porte.
Sophie hésita un instant, puis se leva. D'un geste royal, elle tendit la
main au jeune homme.
--Celui qui pense ainsi, dit-elle, peut se méprendre sur la profondeur,
sur l'éternité du sentiment qui l'occupe...
Pierre fit un mouvement; elle continua sans se troubler:
--Mais s'il ne se trompe pas, s'il a vraiment donné son âme sans réserve
et sans espoir, il n'est pas de femme au monde que ne doive être fière
et reconnaissante d'un si beau dévouement.
Mourief la regardait, stupéfait, ébloui...
--Vous êtes bien jeune pour parler d'éternité, dit-elle avec un
demi-sourire qui éclaira comme un rayon de soleil son beau visage
sérieux. Mais si les épreuves de la vie ne vous rebutent pas, si vous
êtes vraiment ce que vous paraissez être, vous pouvez aspirer à toutes
les femmes.
Elle avait retiré sa main; elle lui fit une inclination de la tête et
passa dans son appartement.
Pierre se trouva sur le quai de la cour sans savoir comment il était
sorti; il marchait devant lui, refusant de comprendre, ne voulant pas
croire son souvenir.
C'est impossible, se disait-il... elle n'est pas coquette... et
pourtant! Mais alors, elle me permettrait!...
Le lendemain soir, Mourief courut chez Sophie. Pourrait-il lui parler en
particulier? Obtiendrait-il une réponse plus nette, un espoir plus
positif?
O douleur! ô désappointement! Il trouva chez la princesse une société
joyeuse et très-variée.
En même temps que lui entrait un "tapeur" aveugle, conduit par un valet
de pied.
Platon vint à lui dans l'antichambre.
--Qu'est-ce que cela veut dire? fit Mourief peu satisfait.
--C'est l'anniversaire de la naissance de ta cousine, répondit Sourof;
je croyais que tu venais lui faire tes compliments.
--Mais pas du tout! s'écria Pierre. Je n'y pensais pas... Ce n'est pas
pour cela que je venais...
--Et pourquoi venais-tu donc? demanda Platon d'un air amusé qui fit
rougir le lieutenant.
--Je venais... je venais faire une visite. Vous allez danser?
--Mais oui, ne t'en déplaise!
--Eh bien! je vais chercher un bouquet... je ne peux pas arriver les
mains vides.
La tête fine de Dosia parut entre les deux battants de la porte, et ses
yeux brillants de malice se fixèrent sur le visage déconfit de Mourief,
qui remettait son manteau.
--Mon cousin a oublié mon anniversaire, dit-elle, et il va me chercher
des bonbons. Apportez-moi plutôt des marrons glacés; je les préfère.
Elle disparut avec son petit rire. Platon souriait.
--Te voilà prévenu, fit-il.
--Des marrons glacés? Elle le fait exprès! je suis sûr qu'il n'y en
auras plus... à neuf heures du soir! Il va falloir les commander, je ne
les aurai pas avant minuit!
L'infortuné disparut. Au bout de vingt minutes il entra triomphalement,
portant des marrons glacés et un gros bouquet destiné à lui faire
pardonner son inconcevable négligence.
--Merci, mon cousin, lui dit Dosia en recevant son offrande avec
beaucoup de grâce. Vous me gâtez. Mais tout le monde me gâte ici; on a
trouvé que ça me rend meilleurs, tout le contraire des autres, n'est-ce
pas?
Pierre, surpris de sa douceur, ne savait que répondre.
--Vous m'avez oubliée, hein? Vous avez la tête... et... l'esprit
ailleurs, ajouta la fine mouche. Je me suis aperçue que vous étiez fort
préoccupé depuis quelque temps.
--Vous avez fait cette remarque? grommela Pierre, qui eut bonne envie de
la battre.
--Oui... mais je l'ai gardée pour moi, soyez tranquille. Et même j'ai
promis à ma chère Sophie que je ne vous taquinerais plus.
--Je ne saurais assez reconnaître cette générosité, dit Pierre en
s'inclinant.
--Oh! fit la malicieuse en hochant la tête, ce n'est pas pour vous...
Elle ne m'en a rien dit; mais j'ai remarqué que lorsque je vous taquine,
cela lui fait de la peine.
Pierre reçut en plein visage le regard à la fois malicieux, triomphant
et amical, des yeux de Dosia,--ces yeux uniques, qui disaient toujours
cent chose à la fois. Mais il n'eut pas le temps de la remercier, elle
était déjà loin.
On dansait, comme on ne danse qu'è Pétersbourg, avec un entrain, un
acharnement qui fait oublier le reste du monde. La politique et
l'équilibre européen sont bien peu de chose quand on vingt ans et un bon
tapeur.
Vers minuit, la princesse fit servir à souper: c'était la première fois
qu'on dansait chez elle,--et probablement la dernière, disait-elle en
souriant; mais Dosia méritait bien une petite sauterie spéciale en
l'honneur de ses dix-huit ans.
--Oui, mesdames et messieurs, dit Dosia assise au milieu de la table du
souper, j'ai dix-huit ans! Il n'y paraît guère j'en conviens, mais enfin
j'ai dix-huit ans tout de même, et je suis devenue si sage que la
princesse Sophie a pensé un instant è me mettre sous verre dans un cadre
doré, au milieu du salon, comme un modèle permanent destiné à apprendre
aux jeunes filles incorrigibles qu'il ne faut jamais désespérer de rien.
Je deviens une personne sérieuse, et j'ai pris la résolution de me
consacrer désormais au bien...
Des applaudissement discrets, de bonne compagnie, acclamèrent cette
péroraison, et Dosia envoya un clin d'oeil éloquent à son cousin, qui la
regardait ébahi.
--Au bien général, reprit-elle,--et particulier,--en attendant.
Jusqu'ici j'ai été papillon, je deviens désormais ver à soie, toujours
au rebours du sens commun,--mais on ne saurait changer son naturel. A ma
métamorphose!
Au milieu des rires et des protestations, Dosia éleva sa coupe de
cristal rose et but quelques gouttes de vin de Champagne, puis elle se
tourna vers Platon et son visage prit aussitôt une expression de
retenue, presque de timidité. D'un regard, elle sembla lui demander si
elle n'avait aps dépassé les bornes. Un sourire du jeune homme la
rassura; elle reprit son expression joyeuse et se dirigea vers le salon,
où l'on recommença à danser.
Mourief obtint un quadrille de la princesse;--mais comment causer dans
ce dédale de chassés-croisés et de jupes à traîne! La question qui
l'agitait n'était pas de celles qu'on traite au pied levé. Il se
contenta donc d'admirer la taille svelte et élégante, le noble visage de
celle qui peut-être serait sa femme... A cette idée, le coeur lui
battait, il avait peine à continuer avec elle les lieux communs d'une
conversation de quadrille... Et pourtant la main de la princesse, en se
posant dans la sienne, ne lui donnait aucun frisson: sa joie et ses
tendresses étaient fort au-dessus de ces émotions terrestres.