XVIII

Le jour fixé,--c'était en plein janvier,--bien des paires de jolis yeux

interrogèrent le thermomètre depuis le midi jusqu'au soir. Ce méchant

thermomètre ne voulait pas remonter; il marquait impitoyablement

quatorze degrés Réaumur, et, pour une fête en plein air, c'était une

température tant soit peu rigoureuse. Les mamans avaient passé la

journée à déclarer "qu'on n'irait pas, qu'il y avait folie à risquer

d'attraper une angine ou une fluxion de poitrine pour s'amuser deux

heures"; plus d'un général d'âge mur, un peu chauve, père de jolis

enfants mis à la dernière mode, avait intimé à sa jeune femme l'ordre

formel de rester à la maison "Quand on est mère de famille on en doit

pas s'exposer au péril sans nécessité."

Cependant, vers neuf heures du soir, le thermomètre ayant encore baissé

de deux degrés, une procession de voitures et de traîneaux déposa sur le

quai Anglais une foule épaisse de jeunes filles et de jeunes femmes

accompagnées par les mamans revêches et les généraux d'âge mur; et,--ô

prodige!--ni les mamans ni les généraux n'avaient l'air de céder à la

force: les visages étaient souriants, les mines agréables.

C'est que la famille impériale devait assister à cette fête; dès lors,

il ne faisait plus froid; un peu plus, chacun eut regretté tout haut que

la gelée ne fût pas plus intense.

Comme la princesse et Dosia n'avaient ni mamans ni généraux pour leur

ordonner de rester au logis, rien n'avait troublé leur sérénité. Après

avoir quitté leur voiture sur le quai Anglais, elles descendirent

l'escalier de glace taillée, qu'on avait semé de sable fin, et se

trouvèrent sur la Néva, gelée alors à un mètre d'épaisseur.

L'espace réservé pour la glissoire était un rectangle long de cent

cinquante mètres environ sur soixante-quinze de largeur. Une muraille de

blocs de glace hauts de trois pieds, entre lesquels on avait planté des

sapins, servait de clôture de trois côtés; le quatrième était formé par

une vaste galerie de bois découpé à la manière des isbas russes, élevée

de quelques marches. Là étaient le vestiaire et le buffet doucement

chauffés par des calorifères. Un boudoir spécial était réservé aux

dames; rien n'y manquait: une table de toilette, chargée de menus

ustensiles, dans un cabinet attenant, des glaces de tous côtés, des

fleurs et des arbustes dans les angles, des tentures de drap rouge, des

sièges moelleux, tout, y compris la tiède atmosphère, y donnait

l'illusion d'un salon ordinaire. Une pièce semblable avait été décorée

spécialement pour la famille impériale, car plusieurs des grandes

duchesses avaient promis d'accompagner leurs frères ou leurs époux ce

jour-là.

Un pavillon de bois élégamment orné de sapin verts, opposé è la porte

d'entrée, et par conséquent à la rive gauche du fleuve, contenait

l'orchestre; un cordon pressé de globes laiteux formait des festons

rattachés à des candélabres chargés de globes semblables, et entourait

l'enceinte entière; une triple rangée de verres de couleurs

l'accompagnait partout, s'accrochant aux découpures de bois, aux angles

des constructions, au fronton des portiques: et deux tours rondes de

cinq à six mètres de hauteur, formées de blocs de glace taillés et

superposés, servaient de lanternes gigantesques où des soldats préposés

à cet office allumaient alternativement des feux de Bengales rouges et

verts.

Rien ne peut rendre l'effet magique de ces flammes vues par transparence

à travers l'épaisseur de la glace; celle-ci jetait sur la glissoire des

irradiations fantastiques; suivant le caprice du vent, la flamme des

torches plantées de distance en distance lançait une longue traînée de

fumée ou d'étincelles, et, par-dessus tut cela, au moment où la famille

impériale s'arrêtait en haut du quai, la lumière électrique projeta son

éblouissant éclat sur les toilettes somptueuses et les uniformes

chamarrés d'or.

L'orchestre entamais une valse; se tenant par la main, des couples

audacieux se mirent à tournoyer avec grâce, décrivant des cercles plus

vastes que ceux de la valse de salon, mais aussi précis. La valse

n'était qu'un passe-temps préparatoire; l'événement de la soirée devait

être un quadruple quadrille des lanciers, pour lequel des nombreuses

répétitions avaient été faites les jours précédents.

Les dames s'étaient arrangées enter elles pour obtenir une harmonie

entière dans leurs toilettes; un quadrille était vêtu de velours blanc,

garni d'astrakan d'une blancheur immaculée; un second avait choisi le

velours bleu clair orné de martre zibeline; le troisième portait un

uniforme grenat avec le chinchilla pour fourrure; le quatrième enfin

arborait le velours gros bleu bordé de cygne.

Les danseurs tous montés sur leurs patins, accomplissaient leurs

évolutions moins vite que sur un parquet, mais avec non moins

d'exactitude; les mouvements de la musique avaient été calculés pour

cela; et chaque accord final ramenait les danseurs à leur place. Dosia,

qui ne faisait pas partie des quadrilles, regardait ce spectacle avec

des yeux ravis.

--Es-tu contente? lui demanda la princesse qui ne patinait pas.

--Je crois bien! s'écria la jeune fille, c'est inouï! Je n'ai jamais

rien rêvé de pareil... Cela ne ressemble à rien de ce que j'ai vu.

--On ne peut trouver cela que chez nous, dit Platon qui s'approchait;

seuls parmi les peuples de l'Europe nous possédons une Néva pour y bâtir

une telle glissoire, assez d'argent pour payer cette dépense, et le

grain de folie nécessaire pour en concevoir l'idée.

Dosia sourit gentiment.

--A votre avis, dit-elle, nos sommes donc un peu fous?

--Moi aussi, répliqua le sage Sourof en s'inclinant avec gravité.

Voyons, mademoiselle Dosia, ne faut-il pas être tant soit peu hors de

son bon sens pour aller danser la mazurka sur cette glissoire où l'on

peut se casser un membre ou même la tête, au moindre faux pas?...

--Quand on peut si bien, interrompit Dosia, se casser la jambe ou même

la tête sur un beau parquet ciré, en dansant la même mazurka aux sons du

même orchestre!

Le frère et la soeur se mirent à rire.

--La danse est une oeuvre de perdition, continua Dosia, avec une gravité

imperturbable, nous en voyons la preuve tous les jours. C'est pourquoi

le comte Platon ne danse pas et ne patine pas non plus...

On ne sait ce que Platon eût trouvé è répondre, car Pierre vint se jeter

au travers de la conversation, ce qui ramena une expression pensive sur

le visage de son ami.

--Vous n'avez pas froid, mesdames? demanda-t-il.

On lui répond bien vite que non.

--C'est que le thermomètre baisse. Nous avons déjà dix-huit degrés; et

très-probablement, nous en aurons vingt à minuit.

--Nous serons parties avant ce moment-là, dit la princesse.

On leur servait en ce moment du thé brûlant et parfumé qui fut le

bienvenu.

Quelques amis s'approchèrent; le quadrille était fini, la foule bigarrée

se dispersait, pendant qu'une autre escouade de musiciens remplaçait les

premiers et jouait des morceaux d'un caractère plus sérieux.

Les patineurs portaient tous à la boutonnière une petite lanterne ronde,

grande comme un écu de cinq francs; et c'était plaisir de voir ces

lumières semblables à des lucioles parcourir en tous sens la glace

polie. Profitant de ce moment d'accalmie, on arrosa d'eau chaude la

surface de la glissoire: une légère buée s'éleva, disparut, et la glace

plus unie que jamais présenta un miroir sans rayures.

--Il fait bon aujourd'hui, dit un aide de camp, en s'approchant de la

princesse pour lui présenter ses hommages; aussi cette fête est beaucoup

plus brillante que la dernière.

--A quoi l'attribuez-vous? demanda Sophie sans penser à mal.

--A votre présence, certainement, princesse, répondit le galant

cavalier.

Dosia pinça légèrement le bras de son amie et se détourna pour rire. Le

visage de Mourief exprimait une hilarité mal comprimée, et leurs regards

s'étant rencontrés, ils eurent quelque peine à ne pas éclater ensemble.

--Sans vouloir décrier les mérites de ma soeur, dit Platon, toujours

secourable dans ces moments dangereux, je crois que la température y

était pour quelque chose. Quel temps faisait-il alors?

--Pas un souffle de vent, mon cher comte, et seulement vingt-quatre

degrés.

--Réaumur? hasarda Mourief.

--Certainement, Réaumur! Je ne sais trop pourquoi nous n'avions guère de

dames,--on peut dire que ce fut une fête triste!

--Vraiment, répéta Pierre toujours sérieux, je ne sais trop pourquoi!

Dosia, qui avait ôté ses patins pour s'asseoir, le tira brusquement par

la manche, se leva et s'enfuit. Etonné, son cousin la suivie et la

retrouva dans le coin de la galerie où elle riait aux larmes.

--Pourquoi, lui dit-elle entre deux éclats de rire, pourquoi me fais-tu

rire comme ça? la princesse va encore dire que je suis

très-inconvenante, et, vrai, ça n'est pas ma faute.

--C'est qu'il m'amuse avec sa fête triste ce brave homme.

--Allons, dit Dosia, mets moi mes patins, je n'ose pas retourner là-bas,

je crains de lui pouffer au nez.

Pierre, à genoux devant sa jolie cousine, eut bientôt fait d'attacher

les courroies; il fut prêt presque en même temps, et tous deux se tenant

par la main, s'élancèrent en longues courbes sur la glace.

--Où donc est Dosia? demanda la princesse.

--La voici qui patine avec M. Mourief, répondit l'aimable aide de camp.

Ils sont charmants, ajouta-t-il son pince-nez d'un air connaisseur. Ils

ont l'air fait l'un pour l'autre. N'y a-t-il pas anguille sous roche?

fit le maladroit d'un air fin.

Platon devenu pâle soudainement, se mordit les lèvres pour retenir une

réponse trop vive; la princesse, qui connaissait son monde, se garda

bien de nier d'une façon positive; ces négations énergiques ne fort

ordinairement que transformer de simples suppositions en convictions

arrêtées.

--Je ne crois pas, dit-elle, cette idée n'est encore venue à personne,

que je sache...

Le gros aide de camp se leva pour aller porter ailleurs ses lourdes

galanteries et prit congé de la princesse, laissant derrière lui la

blessure empoisonnée d'un doute cruel.

Que de fois Platon s'était dit que ces deux jeunes gens devaient

s'aimer,--peut-être sans le savoir eux-mêmes;--que de fois il avait

pensé que ce serait fort heureux, qu'ainsi l'étourderie de Dosia se

trouverait réparés!... Et l'idée de cette réparation le rendait

malheureux, cruel avec lui-même, intolérant avec les autres...

Fallait-il que sa vie fût désormais gâtée par les fantaisies de cette

petite fille?

Et pendant qu'il faisait ces tristes réflexions, les deux cousins

passaient et repassaient devant lue, comme deux oiseaux qui volent de

concert.

--Platon, je suis fatiguée, lui dit Sophie, qui comprenait sa pensée et

désirait y mettre un terme.

Il se leva sans mot dire et fit prévenir leur cocher, puis revient vers

sa soeur.

--Dosia! dit doucement celle-ci en se penchant sur la balustrade, eu

moment où les patineurs passaient près d'elle.

La jeune fille tourna vers la princesse son visage coloré par le froid,

l'exercice et le plaisir. Quelle vivante image de la gaîté insouciante!

Et Platon qui souffrait à côté d'elle!

Sans répliquer, Dosia tourna sur elle-même, s'assit sur le banc de bois

qui longeait la galerie et tendit à Pierre son petit pied, afin qu'il la

débarrassât des patins.

--Merci, dit-elle, quand il eut fini. La bonne soirée! Je me suis bien

amusée!

Sophie et son frère les avaient rejoints; Dosia remarqua l'expression

sérieuse de leurs visages.

--Vous paraissez souffrants, dit-elle avec cet intérêt spontané qui la

rendait si sympathique.

--Qu'importe! gronda Platon, pourvu que vous vous amusiez!...

--Nous ne faisions pas de mouvement, nous, ajouta la princesse avec

douceur nous avons eu froid.

--Je vous demande pardon, murmura Dosia repentante, je suis une

égoïste...

Les grandes duchesses se retiraient, et la foule leur faisait cortège,

avec des torches, jusqu'à leurs voitures. Nos amis durent attendre

quelques minutes. La glissoire presque déserte semblait plus sombre, par

contraste avec les flammes de Bengale qui brûlaient en ce moment sur le

quai; Dosia fit un retour mélancolique sur son plaisir si soudainement

interrompu.

--Aucune joie ne dure, se dit-elle. Comment se fait-il que je ne fasse

de mal à personne et que, pourtant, je mécontente tout le monde?

Elle revint au logis sans avoir rompu le silence. Le lendemain elle

s'excusa auprès de la princesse de son étourderie, de son manque de

souci pour ceux qui étaient si bons envers elle... C'est avec des larmes

brûlantes qu'elle s'accusa d'égoïsme.

La princesse la consola de son mieux et profita de l'occasion pour lui

faire une petite semonce.

--Sois plus réservée avec ton cousin, lui dit-elle; tout le monde n'est

pas obligé de savoir que vous êtes camarades d'enfance; on m'a demandé

hier si vous n'étiez pas fiancés...

Le visage de Dosia, devenu pourpre, prit une expression de colère.

--Moi qui le déteste, et lui qui ne peut me souffrir! faut-il être

bête!...

--Tout le monde n'est pas non plus obligé de savoir que vous vous

détestez, répartit la princesse en réprimant un sourire. Votre haine

mutuelle ne va pas jusqu'à ne pouvoir patiner ensemble.

--On! ma bonne amie..., commençait Dosia confuse.

--Ne le déteste pas, mon enfant, et comporte-toi envers lui comme envers

les autres; cela suffira.

--Ce sera bien difficile, dit la jeune fille avec un soupir. Et... M.

Platon n'est pas fâché contre moi?

La princesse interdite à son tour, chercha un instant sa réponse.

--Il ne peut en aucun cas être fâché contre toi; mais il a peut-être été

choqué...

--Je ne le ferai plus, sanglota Dosia, comme un enfant mis en pénitence;

je ne le ferai plus, jamais; seulement dis-lui qu'il ne soit pas fâché

contre moi!

Platon, informé de ce voeu naïf, n'eut pas le courage de tenir rigueur.

Quelques paroles affectueuses ramenèrent le jour même le sourire aux

lèvres de Dosia et la malice dans ses yeux reconnaissants.

La fille de Dosia · 第 18 / 25 题