Le jour fixé,--c'était en plein janvier,--bien des paires de jolis yeux
interrogèrent le thermomètre depuis le midi jusqu'au soir. Ce méchant
thermomètre ne voulait pas remonter; il marquait impitoyablement
quatorze degrés Réaumur, et, pour une fête en plein air, c'était une
température tant soit peu rigoureuse. Les mamans avaient passé la
journée à déclarer "qu'on n'irait pas, qu'il y avait folie à risquer
d'attraper une angine ou une fluxion de poitrine pour s'amuser deux
heures"; plus d'un général d'âge mur, un peu chauve, père de jolis
enfants mis à la dernière mode, avait intimé à sa jeune femme l'ordre
formel de rester à la maison "Quand on est mère de famille on en doit
pas s'exposer au péril sans nécessité."
Cependant, vers neuf heures du soir, le thermomètre ayant encore baissé
de deux degrés, une procession de voitures et de traîneaux déposa sur le
quai Anglais une foule épaisse de jeunes filles et de jeunes femmes
accompagnées par les mamans revêches et les généraux d'âge mur; et,--ô
prodige!--ni les mamans ni les généraux n'avaient l'air de céder à la
force: les visages étaient souriants, les mines agréables.
C'est que la famille impériale devait assister à cette fête; dès lors,
il ne faisait plus froid; un peu plus, chacun eut regretté tout haut que
la gelée ne fût pas plus intense.
Comme la princesse et Dosia n'avaient ni mamans ni généraux pour leur
ordonner de rester au logis, rien n'avait troublé leur sérénité. Après
avoir quitté leur voiture sur le quai Anglais, elles descendirent
l'escalier de glace taillée, qu'on avait semé de sable fin, et se
trouvèrent sur la Néva, gelée alors à un mètre d'épaisseur.
L'espace réservé pour la glissoire était un rectangle long de cent
cinquante mètres environ sur soixante-quinze de largeur. Une muraille de
blocs de glace hauts de trois pieds, entre lesquels on avait planté des
sapins, servait de clôture de trois côtés; le quatrième était formé par
une vaste galerie de bois découpé à la manière des isbas russes, élevée
de quelques marches. Là étaient le vestiaire et le buffet doucement
chauffés par des calorifères. Un boudoir spécial était réservé aux
dames; rien n'y manquait: une table de toilette, chargée de menus
ustensiles, dans un cabinet attenant, des glaces de tous côtés, des
fleurs et des arbustes dans les angles, des tentures de drap rouge, des
sièges moelleux, tout, y compris la tiède atmosphère, y donnait
l'illusion d'un salon ordinaire. Une pièce semblable avait été décorée
spécialement pour la famille impériale, car plusieurs des grandes
duchesses avaient promis d'accompagner leurs frères ou leurs époux ce
jour-là.
Un pavillon de bois élégamment orné de sapin verts, opposé è la porte
d'entrée, et par conséquent à la rive gauche du fleuve, contenait
l'orchestre; un cordon pressé de globes laiteux formait des festons
rattachés à des candélabres chargés de globes semblables, et entourait
l'enceinte entière; une triple rangée de verres de couleurs
l'accompagnait partout, s'accrochant aux découpures de bois, aux angles
des constructions, au fronton des portiques: et deux tours rondes de
cinq à six mètres de hauteur, formées de blocs de glace taillés et
superposés, servaient de lanternes gigantesques où des soldats préposés
à cet office allumaient alternativement des feux de Bengales rouges et
verts.
Rien ne peut rendre l'effet magique de ces flammes vues par transparence
à travers l'épaisseur de la glace; celle-ci jetait sur la glissoire des
irradiations fantastiques; suivant le caprice du vent, la flamme des
torches plantées de distance en distance lançait une longue traînée de
fumée ou d'étincelles, et, par-dessus tut cela, au moment où la famille
impériale s'arrêtait en haut du quai, la lumière électrique projeta son
éblouissant éclat sur les toilettes somptueuses et les uniformes
chamarrés d'or.
L'orchestre entamais une valse; se tenant par la main, des couples
audacieux se mirent à tournoyer avec grâce, décrivant des cercles plus
vastes que ceux de la valse de salon, mais aussi précis. La valse
n'était qu'un passe-temps préparatoire; l'événement de la soirée devait
être un quadruple quadrille des lanciers, pour lequel des nombreuses
répétitions avaient été faites les jours précédents.
Les dames s'étaient arrangées enter elles pour obtenir une harmonie
entière dans leurs toilettes; un quadrille était vêtu de velours blanc,
garni d'astrakan d'une blancheur immaculée; un second avait choisi le
velours bleu clair orné de martre zibeline; le troisième portait un
uniforme grenat avec le chinchilla pour fourrure; le quatrième enfin
arborait le velours gros bleu bordé de cygne.
Les danseurs tous montés sur leurs patins, accomplissaient leurs
évolutions moins vite que sur un parquet, mais avec non moins
d'exactitude; les mouvements de la musique avaient été calculés pour
cela; et chaque accord final ramenait les danseurs à leur place. Dosia,
qui ne faisait pas partie des quadrilles, regardait ce spectacle avec
des yeux ravis.
--Es-tu contente? lui demanda la princesse qui ne patinait pas.
--Je crois bien! s'écria la jeune fille, c'est inouï! Je n'ai jamais
rien rêvé de pareil... Cela ne ressemble à rien de ce que j'ai vu.
--On ne peut trouver cela que chez nous, dit Platon qui s'approchait;
seuls parmi les peuples de l'Europe nous possédons une Néva pour y bâtir
une telle glissoire, assez d'argent pour payer cette dépense, et le
grain de folie nécessaire pour en concevoir l'idée.
Dosia sourit gentiment.
--A votre avis, dit-elle, nos sommes donc un peu fous?
--Moi aussi, répliqua le sage Sourof en s'inclinant avec gravité.
Voyons, mademoiselle Dosia, ne faut-il pas être tant soit peu hors de
son bon sens pour aller danser la mazurka sur cette glissoire où l'on
peut se casser un membre ou même la tête, au moindre faux pas?...
--Quand on peut si bien, interrompit Dosia, se casser la jambe ou même
la tête sur un beau parquet ciré, en dansant la même mazurka aux sons du
même orchestre!
Le frère et la soeur se mirent à rire.
--La danse est une oeuvre de perdition, continua Dosia, avec une gravité
imperturbable, nous en voyons la preuve tous les jours. C'est pourquoi
le comte Platon ne danse pas et ne patine pas non plus...
On ne sait ce que Platon eût trouvé è répondre, car Pierre vint se jeter
au travers de la conversation, ce qui ramena une expression pensive sur
le visage de son ami.
--Vous n'avez pas froid, mesdames? demanda-t-il.
On lui répond bien vite que non.
--C'est que le thermomètre baisse. Nous avons déjà dix-huit degrés; et
très-probablement, nous en aurons vingt à minuit.
--Nous serons parties avant ce moment-là, dit la princesse.
On leur servait en ce moment du thé brûlant et parfumé qui fut le
bienvenu.
Quelques amis s'approchèrent; le quadrille était fini, la foule bigarrée
se dispersait, pendant qu'une autre escouade de musiciens remplaçait les
premiers et jouait des morceaux d'un caractère plus sérieux.
Les patineurs portaient tous à la boutonnière une petite lanterne ronde,
grande comme un écu de cinq francs; et c'était plaisir de voir ces
lumières semblables à des lucioles parcourir en tous sens la glace
polie. Profitant de ce moment d'accalmie, on arrosa d'eau chaude la
surface de la glissoire: une légère buée s'éleva, disparut, et la glace
plus unie que jamais présenta un miroir sans rayures.
--Il fait bon aujourd'hui, dit un aide de camp, en s'approchant de la
princesse pour lui présenter ses hommages; aussi cette fête est beaucoup
plus brillante que la dernière.
--A quoi l'attribuez-vous? demanda Sophie sans penser à mal.
--A votre présence, certainement, princesse, répondit le galant
cavalier.
Dosia pinça légèrement le bras de son amie et se détourna pour rire. Le
visage de Mourief exprimait une hilarité mal comprimée, et leurs regards
s'étant rencontrés, ils eurent quelque peine à ne pas éclater ensemble.
--Sans vouloir décrier les mérites de ma soeur, dit Platon, toujours
secourable dans ces moments dangereux, je crois que la température y
était pour quelque chose. Quel temps faisait-il alors?
--Pas un souffle de vent, mon cher comte, et seulement vingt-quatre
degrés.
--Réaumur? hasarda Mourief.
--Certainement, Réaumur! Je ne sais trop pourquoi nous n'avions guère de
dames,--on peut dire que ce fut une fête triste!
--Vraiment, répéta Pierre toujours sérieux, je ne sais trop pourquoi!
Dosia, qui avait ôté ses patins pour s'asseoir, le tira brusquement par
la manche, se leva et s'enfuit. Etonné, son cousin la suivie et la
retrouva dans le coin de la galerie où elle riait aux larmes.
--Pourquoi, lui dit-elle entre deux éclats de rire, pourquoi me fais-tu
rire comme ça? la princesse va encore dire que je suis
très-inconvenante, et, vrai, ça n'est pas ma faute.
--C'est qu'il m'amuse avec sa fête triste ce brave homme.
--Allons, dit Dosia, mets moi mes patins, je n'ose pas retourner là-bas,
je crains de lui pouffer au nez.
Pierre, à genoux devant sa jolie cousine, eut bientôt fait d'attacher
les courroies; il fut prêt presque en même temps, et tous deux se tenant
par la main, s'élancèrent en longues courbes sur la glace.
--Où donc est Dosia? demanda la princesse.
--La voici qui patine avec M. Mourief, répondit l'aimable aide de camp.
Ils sont charmants, ajouta-t-il son pince-nez d'un air connaisseur. Ils
ont l'air fait l'un pour l'autre. N'y a-t-il pas anguille sous roche?
fit le maladroit d'un air fin.
Platon devenu pâle soudainement, se mordit les lèvres pour retenir une
réponse trop vive; la princesse, qui connaissait son monde, se garda
bien de nier d'une façon positive; ces négations énergiques ne fort
ordinairement que transformer de simples suppositions en convictions
arrêtées.
--Je ne crois pas, dit-elle, cette idée n'est encore venue à personne,
que je sache...
Le gros aide de camp se leva pour aller porter ailleurs ses lourdes
galanteries et prit congé de la princesse, laissant derrière lui la
blessure empoisonnée d'un doute cruel.
Que de fois Platon s'était dit que ces deux jeunes gens devaient
s'aimer,--peut-être sans le savoir eux-mêmes;--que de fois il avait
pensé que ce serait fort heureux, qu'ainsi l'étourderie de Dosia se
trouverait réparés!... Et l'idée de cette réparation le rendait
malheureux, cruel avec lui-même, intolérant avec les autres...
Fallait-il que sa vie fût désormais gâtée par les fantaisies de cette
petite fille?
Et pendant qu'il faisait ces tristes réflexions, les deux cousins
passaient et repassaient devant lue, comme deux oiseaux qui volent de
concert.
--Platon, je suis fatiguée, lui dit Sophie, qui comprenait sa pensée et
désirait y mettre un terme.
Il se leva sans mot dire et fit prévenir leur cocher, puis revient vers
sa soeur.
--Dosia! dit doucement celle-ci en se penchant sur la balustrade, eu
moment où les patineurs passaient près d'elle.
La jeune fille tourna vers la princesse son visage coloré par le froid,
l'exercice et le plaisir. Quelle vivante image de la gaîté insouciante!
Et Platon qui souffrait à côté d'elle!
Sans répliquer, Dosia tourna sur elle-même, s'assit sur le banc de bois
qui longeait la galerie et tendit à Pierre son petit pied, afin qu'il la
débarrassât des patins.
--Merci, dit-elle, quand il eut fini. La bonne soirée! Je me suis bien
amusée!
Sophie et son frère les avaient rejoints; Dosia remarqua l'expression
sérieuse de leurs visages.
--Vous paraissez souffrants, dit-elle avec cet intérêt spontané qui la
rendait si sympathique.
--Qu'importe! gronda Platon, pourvu que vous vous amusiez!...
--Nous ne faisions pas de mouvement, nous, ajouta la princesse avec
douceur nous avons eu froid.
--Je vous demande pardon, murmura Dosia repentante, je suis une
égoïste...
Les grandes duchesses se retiraient, et la foule leur faisait cortège,
avec des torches, jusqu'à leurs voitures. Nos amis durent attendre
quelques minutes. La glissoire presque déserte semblait plus sombre, par
contraste avec les flammes de Bengale qui brûlaient en ce moment sur le
quai; Dosia fit un retour mélancolique sur son plaisir si soudainement
interrompu.
--Aucune joie ne dure, se dit-elle. Comment se fait-il que je ne fasse
de mal à personne et que, pourtant, je mécontente tout le monde?
Elle revint au logis sans avoir rompu le silence. Le lendemain elle
s'excusa auprès de la princesse de son étourderie, de son manque de
souci pour ceux qui étaient si bons envers elle... C'est avec des larmes
brûlantes qu'elle s'accusa d'égoïsme.
La princesse la consola de son mieux et profita de l'occasion pour lui
faire une petite semonce.
--Sois plus réservée avec ton cousin, lui dit-elle; tout le monde n'est
pas obligé de savoir que vous êtes camarades d'enfance; on m'a demandé
hier si vous n'étiez pas fiancés...
Le visage de Dosia, devenu pourpre, prit une expression de colère.
--Moi qui le déteste, et lui qui ne peut me souffrir! faut-il être
bête!...
--Tout le monde n'est pas non plus obligé de savoir que vous vous
détestez, répartit la princesse en réprimant un sourire. Votre haine
mutuelle ne va pas jusqu'à ne pouvoir patiner ensemble.
--On! ma bonne amie..., commençait Dosia confuse.
--Ne le déteste pas, mon enfant, et comporte-toi envers lui comme envers
les autres; cela suffira.
--Ce sera bien difficile, dit la jeune fille avec un soupir. Et... M.
Platon n'est pas fâché contre moi?
La princesse interdite à son tour, chercha un instant sa réponse.
--Il ne peut en aucun cas être fâché contre toi; mais il a peut-être été
choqué...
--Je ne le ferai plus, sanglota Dosia, comme un enfant mis en pénitence;
je ne le ferai plus, jamais; seulement dis-lui qu'il ne soit pas fâché
contre moi!
Platon, informé de ce voeu naïf, n'eut pas le courage de tenir rigueur.
Quelques paroles affectueuses ramenèrent le jour même le sourire aux
lèvres de Dosia et la malice dans ses yeux reconnaissants.