--Nous organisons une fête superbe au Patinage anglais, dit un soir
Mourief à la princesse: la famille impériale doit s'y rendre, il paraît
que ce sera très-brillant; n'y viendrez vous pas?
La princesse sourit.
--J'ai renoncé aux pompes de Satan, dit-elle...
--Mais moi, fit Dosia dans le canapé, tut contre sa bonne amie, en se
pelotonnant avec une grâce de jeune chat, je n'ai renoncé à rien du
tout!
--Au contraire, murmura son cousin.
Elle le menaça du doigt sans mot dire. Il s'inclina en forme d'excuse
muette; elle reprit:
--Donc n'ayant renoncé à rien, je puis aspirer à toue, n'est-il pas
vrai?
On souriait autour d'elle: c'était encourageant, elle continue.
--Et je voudrais bien y assister à votre fête, messieurs les membres du
patinage. Que faut-il faire pour cela?
Pierre tira lentement de sa poche une enveloppe carrée et la passa
devant le nez mignon de sa cousine.
--Donne, donne, s'écria Dosia.
Mais Pierre avait trop bien cultivé l'habitude de la taquiner pour lui
céder sans conteste: élevant l'enveloppe bien haut, au-dessus de sa
tête, il la croyait è l'abri des mains agiles qui la convoitaient...
Dosia bondit sur une chaise, lui arracha le papier et redescendit à
terre avant que la princesse ou même Platon, toujours censeur sévère,
eussent eu le temps de se récrier.
--Mademoiselle Dosia Zaptine, lut-elle. Que c'est joli sur une
enveloppe! J'aime à recevoir des lettres, c'est amusant! Je voudrais en
recevoir tous les jours.
--Que faudrait-il vous écrire? dit Pierre d'un ton railleur.
--Tout ce que vous voudrez, rien du toue. C'est pour le plaisir de lire
mon nom sur l'enveloppe.
--Je te conseille, dit la princesse, de t'adresser des billets à
toi-même avec une feuille de papier blanc pliée en quatre...
--Oh non! fit Dosia, ce ne serait as l'imprévu; et c'est l'imprévu que
j'aime, alors même qu'il n'a pas de conséquences.
--Vous aimez beaucoup, je le vois, les choses sans conséquences,
grommela Platon dans sa moustache.
Dosia se tourna lentement vers lui d'un air étonné, puis soudain,
devenue grave, elle posa l'enveloppe sur la table sans l'ouvrir.
--Eh bien! cette curiosité, qu'en faisons-nous? lui dit la princesse
avec bonté, voulant pallier ce que les paroles de son frère avaient eu
de blessant.
Dosia, les yeux toujours baissés, reprit l'enveloppe, rompit le cachet
et sortit du pli une jolie petite carte d'invitation, au nom de
mademoiselle Dosia Zaptine.
On s'attendait à une explosion de joie, et la princesse ramenait déjà
autour d'elle la dentelle de sa robe, pour la soustraire à l'expansion
tempétueuse de sa jeune amie... Il n'en fut rien. La jeune fille lut
jusqu'au bout, retourna la carte pour s'assurer qu'il n'y avait rien
derrière, et sans témoigner d'autre émotion la remit dans son enveloppe.
La princesse jeta à son frère un regard qui voulait dire: tu lui as gâté
son plaisir. Platon sentit le reproche mérité.
--Savez-vous patiner, mademoiselle Dosia? dit-il d'une voix grave et
moelleuse que ni Pierre ni même sa soeur ne lui avaient connue
jusque-là.
La jeune fille leva sur lui ses yeux attristés.
Pierre lui coupa la parole.
--Elle patine, dit-il comme un patin anglais, première marque. On la
dirait née pour cela.
--D'abord vous, riposta prestement Dosia, nous n'en savez rien.
--Je vous demande humblement pardon, ma cousine, je vous ai vu patiner,
il y a de cela une dizaine d'années....
--Oh! fit Dosia avec sa petite moue, c'était sur l'étang, avec mes
premiers patins, quant j'avais sept ans, cela ne compte pas. Je suis
bien plus habile maintenant!
--Alors, fit Pierre avec une grimace, je me demande ce que cela peut
bien être! Patinez-vous toujours sur les pieds, ou bien, pour
perfectionnement, avez-vous adopté l'habitude américaine de patiner sur
le sommet de la tête?
Dosia elle-même ne put y tenir, Platon riait, la princesse voyant
l'harmonie prête à se rétablir, demanda aussi une carte d'invitation,
qui sortit toute prête et sous pli de la poche de Mourief.
--Je n'avais osé, dit-il, m'exposer à un refus...
--Quelle prudence! dit tranquillement Platon; tu deviens méconnaissable,
mon ami; ne serais-tu pas malade?
Il fut convenu que les quatre amis se rendraient à la fête de nuit, et
les dames se firent faire des costumes pareils en velours violet, afin
de tenir dignement leur rang dans cette solennité.