On avait dîné depuis une heure, et les conversations languissaient; la
princesse proposa de retourner au parc, son offre fut acceptée avec
empressement. Les dames qui étaient venues de Pétersbourg furent
reconduites jusqu'au chemin de fer, et les quatre promeneurs, livrés à
leurs propre ressources, se dirigèrent vers les grands tilleuls qui
sentent si bon au mois de juillet, et dont l'ombre est si douce les
soirs d'été.
Platon marchait devant, à côté de Dosia; celle-ci trouvait toujours
moyen de se tenir le plus loin possible de son cousin, que pour l'heure
elle détestait cordialement.
--Mademoiselle Théodosie dit le jeune capitaine, comment trouvez-vous
notre Tsarkoé?
--Charmant, répondit la jeune fille; mais, si vous ne voulez pas que je
modifie mon opinion, ne m'appelez pas Théodosie. Ce n'est pas ma faute
si j'ai reçu ce vilain nom au baptême, et je ne vois par pourquoi c'est
moi qui serais punie d'une faute qui n'est pas la mienne.
--Ce n'est pas un vilain nom répliqua poliment Platon.
--C'est un nom de femme de chambre. Enfin je n'y puis rien. Appelez-moi
Dosia.
--Eh bien! mademoiselle Dosia, vous plaisez-vous ici!
La jeune émancipée hésita un instant.
--Oui... non, répondit-elle enfin;--décidément non: il n'y a pas assez
de liberté.
--Et vous voulez aller dans le monde! C'est bien pis!
--Vous croyez? Mais il y a des compensations?
--Bien peu! vous le verrez vous-même. D'ailleurs, j'ai tort de vous
enlever vos illusions d'avance; vous le perdrez assez vite quand le
moment en sera venu.
--C'est ce que me disait ma gouvernante anglaise... Vous savez que j'ai
eu une gouvernante anglaise?
--Je l'ignorais. Que vous disait cette demoiselle?
--Oh! ma chère mis Bucky! je n'ai jamais rien vu de plus drôle!
Imaginez-vous, monsieur Platon, une longue perche, sèche, anguleuse,
avec des robes neuves qui avaient l'air d'être vieilles, des cheveux
qu'elle faisait onduler de force et qui désondulaient sur-le-champ, de
longues oreilles rouges avec de longues boucles d'oreilles en lave du
Vésuve,--et de longues dents blanches, encore plus longues que ses
boucles d'oreilles. Ma chère mis Bucky, je l'ai adorée!
--Longtemps?
--Deux étés. Maman la prenait pour l'été. Elle devait nous enseigner
l'anglais, pour la conversation, vous savez? mais comme elle avait pour
idée fixe d'apprendre le français, je lui ai appris la langue des
diplomates.
--A-t-elle fait des progrès, au moins?
--Immenses, répondit Dosia avec un joli éclat de rire.
--Que lui avez-vous appris spécialement?
--Des chansons que ma gouvernante française m'avait laissées: _Le Petit
Chaperon rouge, Maître Corbeau_ et le _Petit Oiseau_.--Mais J'avais
changé les airs: elle chantait _Petit Oiseau_ sur l'air de _Maître
Corbeau_, avec des yeux levés au ciel et une expression sentimentale...
C'était bien amusant!
Dosia fit entendre le petit rire contenu qui était chez elle l'indice
d'une joie délirante.
--Je vois bien ce que miss Bucky a appris chez vous, dit Platon en
souriant, mais je ne saisis pas ce qu'elle vous a enseigné?
--Oh! reprit Dosia devenue sérieuse, bien ces choses! La Ballade de sir
Robin Gray, l'art de faire des paysages avec de la sauce et une
estompe..., vous savez? on barbouille tout le papier, et puis on enlève
les blancs avec de la mie de pain. Il n'y a rien de plus drôle.
--Et puis?
--Et puis la morale et la philosophie, et les synonymes anglais. Voilà!
--C'est quelque chose, répondit Platon en s'efforçant de garder son
sérieux. Et à votre gouvernante française, que lui devez-vous?
--Celle-là, répondit Dosia en secouant la tête d'un air capable, c'était
une révolutionnaire. Elle m'a enseigné l'histoire, la broderie sur
filet,--mais j'aime mieux la tapisserie, c'est plus amusant,--les vers
de Victor Hugo et les principes immortels de 89. Ça, je l'ai compris
tout de suite. Nous avons lu les _Girondins_. J'ai pleuré. C'était
superbe. Je ne rêvais plus que déesse de la liberté, bonnet rouge et
révolution.--Elle faisait aussi très-bien les conserves et n'avait pas
sa pareille pour amidonner le linge fin. Mais je ne l'ai pas eue
très-longtemps; maman a prétendu qu'elle me rendait intraitable.
--Comment cela?
--Vous comprenez que, d'après nos principes, quand maman me défendait
quelque chose sans m'expliquer pourquoi, naturellement je faisais ce
qu'elle m'avait défendu; de là des orages.
--Et votre gouvernante, que disait-elle alors? fit Platon.
--Elle me disait qu'il fallait obéir à maman, que les enfants doivent la
soumission absolue à leurs parents et à leurs instituteurs; et quand je
lui résistais, elle me mettait en pénitence. Alors je me suis dit qu'il
y a évidemment principes et principes; il y en a qui sont bons pour les
gouvernants et d'autres qui sont meilleurs pour les gouvernés, et j'ai
pensé que lorsque ce serait à mon tour d'être dans les gouvernants, de
serait beaucoup plus agréable.
--Parfait! conclut Platon.
--Aussi depuis ce temps-là je n'aime pas les théories; sur le papier ça
fait très-bien, mais quand on a une élève têtue, il n'y a pas de
principes immortels qui tiennent, on la met en pénitence.
--Bravo! dit Platon; voilà un raisonnement pratique. Avez-vous eu
longtemps votre révolutionnaire?
--Deux ans, et je l'ai bien regrettée. C'était pourtant la meilleure de
nos gouvernantes. Elle était si bonne quand ses théories lui étaient
sorties de la tête! Je crois qu'elle était un peu...
Dosia frappa légèrement son joli front du bout de son index et prit un
air entendu.
--Mais, reprit-elle avec vivacité, c'était une personne admirable! Elle
avait un coeur généreux, une charité sans bornes; elle donnait tout ce
qu'elle possédait à nos pauvres paysans, qui n'étaient pourtant ni de
son pays ni dans ses principes. Je l'aimais bien mieux que la
gouvernante allemande qui lui a succédé.
Platon s'amusait fort de ce bavardage; il se retourna; derrière lui, sa
soeur et Pierre marchaient d'un pas régulier, assez rapide, et causaient
avec animation. Il revint à Dosia, qui méditait.
--A quoi pensez-vous? lui dit-il doucement.
--Je pensais à ma gouvernante allemande. Elle était bien drôle, allez!
Elle avait sa grande bouche toute pleine de beaux sentiments, à la place
des dents qui lui manquaient: _Sallenstein, Die Roeber, Ich habe
genossen das erdische Gluck;_ tout y passait. Elle me faisait jouer du
Schumann à quatre mains, ça m'ennuyait horriblement;--et puis, quand il
s'est agi de compter avec maman, elle s'est montrée aussi intéressée
qu'un vieux juif. C'est ça qui m'a fait souvenir de la soupe au mysotis!
--Quel est le potage que vous désignez sous ce nom? fit Platon quelque
peu surpris.
--Comment, vous ne savez pas? On voit bien que vous n'avez pas eu de
gouvernante allemande! fit Dosia avec un petit éclat de rire. Les belles
paroles, les belles pensées,--les grandes, celles qui viennent du coeur,
ajouta-t-elle en clignant de l'oeil avec une indicible
raillerie,--l'éther et les étoiles, et les anges que emportent les âmes,
les désillusions et les enchantements, l'idéal du devoir, le
désintéressement des biens de ce monde, l'abnégation du _moi_, et le
revoir dans une vie meilleure, et les lotus au bord du Gange... Ouf!!
Dosia termina cette nomenclature par un soupir et ajouta tranquillement:
--Tout ça, c'est de la soupe de mysotis.
--Je comprends! dit Platon. Vous avez une limpidité d'élocution qui ne
laisse pas de place à l'erreur.
Dosia le regarda un instant, prête à se fâcher de la raillerie, puis
elle sourit d'un air content.
--La meilleure de toutes, reprit-elle, a été ma gouvernante russe: mais
je ne l'ai eue que trois jours. Elle portait les cheveux courts, elle
avait des lunettes bleues, et elle était nihiliste. Quand maman a vu
apparaître sur la table d'études: "Force et matière", vous savez? elle
lui a dit tout doucement de sa voix fatiguée:
--Mademoiselle, vous pouvez faire vos malles.
Et les lunettes bleues ont disparu pour jamais de notre horizon.
--Vous avez eu une éducation assez variée, à ce que je vois, dit Platon,
non sans quelque pitié pour cette vive intelligence si mal cultivée.
--Oui... mais cela ne m'a pas fait de mal; j'ai appris à juger les
choses!...
Cette idée parut si bizarre au jeune capitaine, que, pris d'un fou rire,
il s'arrêta et s'assit sur un banc. Dosia, peu flattée, mit ses deux
mains mignonnes derrière son dos et pencha un peu la tête de côté pour
lire sur le visage de cet interlocuteur trop gai.
Pierre et Sophie s'approchèrent aussitôt, prêts à partager l'hilarité du
jeune homme. Mourief n'eut pas besoin d'explication: l'attitude de sa
cousine lui parut suffisamment éloquente.
--Dosia a dit une bêtise! fit-il d'un air charmé. Enfin! j'attendais ça
depuis ce matin.
La riposte de Dosia partit comme un coup de pistolet.
--On n'attend pas les tiennes si longtemps!
--Bravo! s'écria Platon, lorsque, non sans peine, il eut repris son
sérieux. Tu est touché, Pierre.
Celui-ci s'inclinait gravement, chapeau bas.
--J'ai trouvé mon maître! dit-il à Dosia. Très-honorée cousine, à partir
de ce jour je dépose les armes devant vous. Je ne suis pas de force.
Vous m'avez trop malmené depuis midi...
--C'est bien! fit Dosia enlevant la tête d'un air de reine. Vous avez
grandement raison: cette conduite indique chez mon cousin une crainte
salutaire, qui est le commencement de la sagesse.
Ils étaient dans un espace découvert, au bord du lac, non loin de
l'endroit; la lune s'était levée et les éclairait d'une lumière blanche
si intense, qu'elle faisait mal aux yeux sur le gravier blanc.
--Quelle belle soirée, murmura la princesse en s'asseyant auprès de son
frère.
--Un temps fait à souhait pour les amoureux, répondit Platon. Nous
autres profanes, nous devrions rester chez nous indignes que nous
sommes.
Son oeil glissait sur Dosia, épiant l'effet de ces paroles. Mais la
jeune fille, le nez en l'air étudiait sérieusement les taches de la
reine des nuits.
--Où est le temps, soupira-t-elle, où je croyais à l'homme dans la lune?
C'était le bon temps.
--Quel âge pouviez-vous avoir?
--Neuf ans.
La société se remit à rire; mais Dosia n'était pas d'humeur à s'en
formaliser ce jour-là.
--Oui, reprit-elle, c'était le temps où mon père m'apprenait à monter à
cheval sur son beau Négro, qu'il avait ramené de Caucase; un cheval qui
avait appartenu à une princesse géorgienne, et qui ramassait un mouchoir
jeté à terre sans interrompre son galop. La belle et bonne bête. Je n'ai
jamais été si heureuse. Nous nous promenions à cheval le soir, papa et
moi, et nous regardions la lune. Papa me disait qu'il y avait une porte
et que de temps en temps l'homme de la lune l'ouvrait pour voir ce que
nous faisions. Mon Dieu, que de fois, en marchant dans nos allées, je
suis tombée à quatre pattes pour avoir regardé en l'air.
--Que d'autres ont fait comme vous, dit Platon à demi-voix, presque pour
lui seul.
Dosia le regarda; son visage enfantin changea d'expression, et elle
répondit soudain d'une voix plus grave:
--Il est beau de tomber pour avoir trop regardé le ciel.
Platon, surpris, leva les yeux à son tour; le visage de Dosia, sérieux
et doux lui parut transfiguré.
--Le croyez-vous? dit-il sans élever la voix.
Sa soeur expliquait à Mourief un mécanisme très-compliqué de batteuse
automobile pour ls travaux des champs.
--Mon père me le disait, et j'ai toujours cru aveuglément à ce que me
disait mon père, répondit la jeune fille. Il m'a répété cent fais: Ne te
laisse jamais décourager par les obstacles; ne t'arrête jamais à une
pensée mesquine; lève toujours les yeux plus haut....
Dosia posa doucement sa main gantée sur la main du jeune homme et la
pressa fortement comme pour lui dire merci.
Ils restèrent silencieux pendant un moment.
--Je parle bien rarement de mon père, reprit Dosia très-bas. A la
maison, je n'ose pas... ma mère se met à pleurer... mes soeurs ne s'en
soucient pas... J'étais sa Benjamine...
--Nous parlerons de lui tant que vous voudrez, répondit Platon. Je serai
heureux de connaître un homme de coeur par la trace qu'il a laissée dans
la mémoire de son enfant préférée.
Ils s'enfoncèrent dans les souvenirs de Dosia.
Pendant ce temps, Pierre était le plus heureux des hommes. Assis auprès
de la princesse, il l'écoutait décrire les machines de son exploitation
agricole, et le nombre de vis et des boulons prenait pour lui une
importance extraordinaire.
Il était pénétré d'admiration pour ces belles vis et ces heureux boulons
qui tenaient les pièces ingénieuses de ces superbes machines. Il se
sentait fondre de tendresse à l'idée que ces chefs d'oeuvre de
l'industrie avaient l'inestimable bonheur de fonctionner sous les yeux
de la princesse quant elle allait dans ses domaines; et soudain l'idée
qu'elle allait partir pour un de ces voyages vint le glacer.
--Partez-vous bientôt? dit-il au milieu de la description d'un système
de ventilation perfectionné.
--Dans cinq jours. Je ramènerai votre cousine chez sa mère et, de là,
j'irai dans mon bien.
--Pour longtemps? demanda Pierre consterné.
--Pour un mois.
--Un mois? Mon Dieu! que ferai-je pendant tout ce temps-là?
--Que faisiez-vous au temps chaud? dit la princesse avec une douce
raillerie.
--Dans ce temps-là, répondit Pierre, je ne vous connaissais pas; je
n'étais bon à rien.
--Je vous laisserai des livres.
La voix de la princesse avait imperceptiblement baissé pour dire ces
mots... Le silence régna un moment sur le banc.
Il est tard! dit tout à coup la princesse. Allons! messieurs, il est
temps de rentrer.
Les jeunes gens accompagnèrent les dames jusqu'au logis de Sophie. On
prit gaiement une tasse de thé, et l'on se sépara.
--Platon, dit tout à coup Pierre pendant qu'ils regagnaient la caserne,
ta soeur est admirable. Je n'ai jamais vu de femme pareille, si sensée,
si pratique et si bonne.
--Il n'y en a qu'une au monde, répondit Platon en souriant, comme il n'y
a qu'une Dosia Zaptine. Seulement, ma soeur n'a pas de prophète, elle
n'a que des adorateurs.
Pierre baissa la tête comme s'il avait reçu une semonce et ne dit plus
rien.