XIV

Quelques jours après, la dormeuse de la princesse déposait les deux

voyageuses sur ce fameux perron où Pierre avait ramené Dosia à sa

famille ébahie.

La même famille, parfaitement calme cette fois, leur souhaita la

bienvenue, et la princesse Sophie se trouve, cinq minutes après, assise

devant une tasse de thé.

--Vous a-t-elle donné bien du mal? demanda timidement la bonne madame

Zaptine, sans désigner autrement sa fille.

Celle-ci, dans une tenue irréprochable, dégustait le thé maternel avec

une visible satisfaction.

--Mais, chère madame, elle ne m'a donné de mal du tout! répondit Sophie.

Une rougeur de plaisir couvrit le visage de Dosia. Mais elle garda le

silence.

--Est-il possible? soupira madame Zaptine. Ici, nous ne savons qu'en

faire!

Une seconde couche de rouge monta aux joues de la jeune indisciplinée,

et la satisfaction disparut de ses yeux.

--Je crois, dit la princesse avec douceur, que le système d'éducation

que vous avez employé avec elle n'était pas tout à fait celui qui lui

convenait....

Madame Zaptine leva les yeux et les mains au ciel.

--Je n'ai employé aucun système, dit-elle avec douleur. Je n'ai pas cela

à me reprocher.

--Précisément, répondit Sophie sans rire; je crois qu'un système bien

ordonné, approprié à son caractère et à ses facultés...

--Mon mari avait horreur des systèmes, répondit madame Zaptine en

portant son mouchoir à ses yeux. C'est lui qui a commencé l'éducation de

cette malheureuse enfant... Que n'a-t-il vécu pour achever son oeuvre?

La princesse vit que cette oreille-là était inabordable. Dosia n'avait

pas l'air content; Sophie se décida à employer les grands moyens.

--Je pars demain, dit-elle; on prétend que la nuit porte conseil: chère

madame, méditez donc cette nuit la proposition que je vais vous faire,

et donnez-moi réponse demain matin. Voulez-vous me confier Dosia pour

cet hiver? Je me charge d'elle jusqu'au moment où, comme à l'ordinaire,

vous viendrez passer trois mois à Pétersbourg. Vous la présenterez alors

dans le monde....

Dosia quitta brusquement sa chaise, non sans la jeter par terre, et se

précipita au cou de la princesse, pendant qu'un déluge de thé à la crème

se répandait sur la table autour de la tasse renversée.

Toutes les soeurs poussèrent une exclamation d'horreur.

--Vous voyez, princesse! dit piteusement madame Zaptine.

Sophie ne put s'empêcher de rire.

--C'est un détail, fit-elle en retenant Dosia et en la faisant asseoir

près d'elle; nous changerons tout cela. Je n'ai pas la prétention de

remplacer une mère de famille émérite...

--Moi non plus, murmura madame Zaptine.

--Mais, continue la princesse, je suis sûre que Dosia deviendrait

parfaite si vous vouliez bien me la confier. Elle a passé six jours chez

moi, et elle n'a rien cassé, rien renversé.

--C'est l'air de notre maison qui l'inspire, dit aigrement une soeur

aînée.

Dosia était la beauté de la famille, ce qui ne la faisait pas chérir du

clan des filles à marier. Elle allait répliquer: sa bonne amie la

princesse posa un doigt sur ses lèvres en la regardant. Dosia sourit et

se tut,--ce qui ne l'empêcha pas de tirer un petit bout de langue à ses

soeurs dès que la princesse eut détourné les yeux.

Madame Zaptine passa une nuit sans sommeil. La perspective de voir Dosia

parfaite était bien séduisante, mais la délicatesse de la bonne dame

répugnait à donner à la princesse une tâche qui lui paraissait la plus

rude des corvées.

Le matin, elle s'en expliqua avec Sophie, qui calma ses scrupules en lui

promettant de lui renvoyer sa fille à la première incartade.

Ce grand point obtenu, la princesse eut encore à négocier avec Dosia.

Elle s'efforça de lui inculquer un esprit de concorde et de charité à

l'égard de ses soeurs, mais elle s'arrêta bientôt, et se borna à exiger

de Dosia sa parole d'honneur "de ne pas commencer". La jeune

indisciplinée promit et tint parole, mais non sans peine.

La fille de Dosia · 第 14 / 25 题