Quelques jours après, la dormeuse de la princesse déposait les deux
voyageuses sur ce fameux perron où Pierre avait ramené Dosia à sa
famille ébahie.
La même famille, parfaitement calme cette fois, leur souhaita la
bienvenue, et la princesse Sophie se trouve, cinq minutes après, assise
devant une tasse de thé.
--Vous a-t-elle donné bien du mal? demanda timidement la bonne madame
Zaptine, sans désigner autrement sa fille.
Celle-ci, dans une tenue irréprochable, dégustait le thé maternel avec
une visible satisfaction.
--Mais, chère madame, elle ne m'a donné de mal du tout! répondit Sophie.
Une rougeur de plaisir couvrit le visage de Dosia. Mais elle garda le
silence.
--Est-il possible? soupira madame Zaptine. Ici, nous ne savons qu'en
faire!
Une seconde couche de rouge monta aux joues de la jeune indisciplinée,
et la satisfaction disparut de ses yeux.
--Je crois, dit la princesse avec douceur, que le système d'éducation
que vous avez employé avec elle n'était pas tout à fait celui qui lui
convenait....
Madame Zaptine leva les yeux et les mains au ciel.
--Je n'ai employé aucun système, dit-elle avec douleur. Je n'ai pas cela
à me reprocher.
--Précisément, répondit Sophie sans rire; je crois qu'un système bien
ordonné, approprié à son caractère et à ses facultés...
--Mon mari avait horreur des systèmes, répondit madame Zaptine en
portant son mouchoir à ses yeux. C'est lui qui a commencé l'éducation de
cette malheureuse enfant... Que n'a-t-il vécu pour achever son oeuvre?
La princesse vit que cette oreille-là était inabordable. Dosia n'avait
pas l'air content; Sophie se décida à employer les grands moyens.
--Je pars demain, dit-elle; on prétend que la nuit porte conseil: chère
madame, méditez donc cette nuit la proposition que je vais vous faire,
et donnez-moi réponse demain matin. Voulez-vous me confier Dosia pour
cet hiver? Je me charge d'elle jusqu'au moment où, comme à l'ordinaire,
vous viendrez passer trois mois à Pétersbourg. Vous la présenterez alors
dans le monde....
Dosia quitta brusquement sa chaise, non sans la jeter par terre, et se
précipita au cou de la princesse, pendant qu'un déluge de thé à la crème
se répandait sur la table autour de la tasse renversée.
Toutes les soeurs poussèrent une exclamation d'horreur.
--Vous voyez, princesse! dit piteusement madame Zaptine.
Sophie ne put s'empêcher de rire.
--C'est un détail, fit-elle en retenant Dosia et en la faisant asseoir
près d'elle; nous changerons tout cela. Je n'ai pas la prétention de
remplacer une mère de famille émérite...
--Moi non plus, murmura madame Zaptine.
--Mais, continue la princesse, je suis sûre que Dosia deviendrait
parfaite si vous vouliez bien me la confier. Elle a passé six jours chez
moi, et elle n'a rien cassé, rien renversé.
--C'est l'air de notre maison qui l'inspire, dit aigrement une soeur
aînée.
Dosia était la beauté de la famille, ce qui ne la faisait pas chérir du
clan des filles à marier. Elle allait répliquer: sa bonne amie la
princesse posa un doigt sur ses lèvres en la regardant. Dosia sourit et
se tut,--ce qui ne l'empêcha pas de tirer un petit bout de langue à ses
soeurs dès que la princesse eut détourné les yeux.
Madame Zaptine passa une nuit sans sommeil. La perspective de voir Dosia
parfaite était bien séduisante, mais la délicatesse de la bonne dame
répugnait à donner à la princesse une tâche qui lui paraissait la plus
rude des corvées.
Le matin, elle s'en expliqua avec Sophie, qui calma ses scrupules en lui
promettant de lui renvoyer sa fille à la première incartade.
Ce grand point obtenu, la princesse eut encore à négocier avec Dosia.
Elle s'efforça de lui inculquer un esprit de concorde et de charité à
l'égard de ses soeurs, mais elle s'arrêta bientôt, et se borna à exiger
de Dosia sa parole d'honneur "de ne pas commencer". La jeune
indisciplinée promit et tint parole, mais non sans peine.