XII

La flottille de Tsarkoé-Sélo est une chose bien curieuse. Elle a son

amiral,--non pas un amiral d'eau douce, s'il vous plaît! Ce service est

d'ordinaire confié à quelque officier de marine, en récompense d'une

action d'éclat où il a été blessé assez grièvement pour être exclu du

service actif.

La flotte de Tsarkoé-Sélo se compose de tus les modèles d'embarcations

légères employées dans l'étendue de l'empire. Tout s'y trouve, depuis la

périssoire en acajou, le podoscaphe élégant, depuis la péniche

réglementaire, le youyou, la simple barque plate où les mamans ne

craignent pas de s'embarquer, jusqu'à la barque des Esquimaux, en peau

de veau marin, jusqu'à la jonque chinoise, qui s'aventure dans les eaux

de l'Amour, jusqu'à l'embarcation kamtchadale, étroite et baroque,

jusqu'à la longue pirogue, maintenue en équilibre par des perches

transversales. Les modèles originaux, amenés à grands frais des plus

lointaines extrémités de l'empire, sont conservés dans une sorte de

musée auquel a été assigné pour demeure une espèce de château assez

laid, en briques brunes, flanqué de deux pseudo-tours rondes; mais les

copies de ces modèles sont à la disposition des amateurs. On peut, à

toute heure du jour, s'embarquer seul sur le navire de son choix, ou se

faire promener pendant une heure sur les flots limpides du lac; tout

cela gratis; libre au promeneur généreux de récompenser le matelot qui

lui présente la gaffe et l'amarre, ou qui rame pour lui sous les ardeurs

du soleil pendant qu'un dais de toile protège les belles dames ou les

élégants officiers.

C'est cette flottille étrange et variée qui devait concourir aux

régates. Parmi tant d'embarcations différentes, on avait fini par

établir une sorte de classification, tant à la voile qu'à la rame.

Les grands-ducs étaient les premiers à concourir, à la voile, avec les

grandes péniches hardiment cambrées; les simples mortels se contentaient

de la rame; de jeunes officiers s'étaient fait inscrire pour les courses

en podoscaphe et en périssoire, courses qui offrent toujours un élément

comique en raison des accidents inévitables et du maniement bizarre de

la pagaie.

Lorsque la société de la princesse arriva au bord du lac, une foule

parée, composée de tout ce que Tsarkoé-Sélo et sa voisine Pavlovsk

avaient de plus élégant et de plus riche, se pressait sur les bords de

cette immense coupe de cristal.

Pétersbourg et les environs avaient aussi envoyé leur contingent de

spectateurs. Les gens du peuple, peu nombreux, se groupaient

instinctivement dans les endroits peu favorisés, d'où l'oeil

n'embrassait qu'une étroite partie du parcours, tandis que la noblesse

et la haute finance se rapprochaient de l'embarcadère impérial, où la

famille du souverain présidait à ces jeux.

Des tapis et des sièges de velours couvraient le large espace dallé de

marbre. Sur les marches énormes qui descendaient jusque dans le lac,

s'étageait la gracieuse guirlande des demoiselles d'honneur, des pages,

des officiers de service, tous en pimpant uniforme, en fraîche toilette

d'été. Les gros généraux massifs soufflaient un peu plus loin sous le

poids de l'uniforme trop juste et des lourdes épaulettes.

C'était la cour encore, mais en villégiature, avec une étiquette bien

restreinte, la cour, pour ainsi dire, en famille.

La princesse Sophie s'était fait garder quelques places non loin de

l'embarcadère, et ses amis lui formèrent une garde d'honneur compacte.

Le signal fut donné, les gracieuses embarcations s'élancèrent, les

voiles de toutes formes découpèrent sur le ciel des courbes élégantes,

puis disparurent derrière l'île qui occupe le milieu du lac. On les

aperçut à travers une clairière, puis elles disparurent encore.

Les yeux se fixèrent avec avidité sur la pointe de l'île où devaient

apparaître les voiles rivales.

Une péniche blanche sortit la première de la verdure et se dirigea vers

le rivage; par une manoeuvre audacieuse, le grand-duc A..., qui tenait

la barre, vira de bord presque auras du cap et obtint une avance

considérable sur les autres, qui avaient sorti du champ pour doubler la

pointe.

Un cri d'admiration partit de toutes les bouches, aussitôt contenu par

le respect, et, une demi-minute après, un coup de canon--canon de poche,

s'entend,--annonça que le jeune vainqueur recevait, au son des fanfares,

le prix de sa hardiesse.

--Ce n'est pas étonnant, grogna un pessimiste, quand on est né grand

amiral de Russie...

--Encore faut-il le devenir répondit un optimiste.

La musique militaire exécuta une marche joyeuse, et la seconde course

commença.

Il faisait beau, trop beau, car le soleil réverbéré sur le miroir du

lac, était aveuglant malgré les ombrelles de soie. Dosia seule avait

l'air de ne pas s'en apercevoir; elle absorbait le spectacle qui lui

était offert, avec toute l'avidité d'une jeune plante qu'on arrose.

--Je voudrais bien avoir gagné le prix! dit la jeune fille à la

princesse, sa voisine.

--Pour avoir la coupe d'argent? lui demanda celle-ci.

--Non; pour avoir eu à donner ce coup de barre. C'était un joli coup de

barre, droit comme un I. Ce doit être amusant: il faudra que j'aie une

péniche à la campagne.

--Pourquoi pas un bateau à vapeur? murmura Pierre à l'oreille de sa

cousine.

Celle-ci se retourna, les yeux pleins d'éclairs, et fit un imperceptible

mouvement. Certes, trois mois plus tôt, Pierre n'aurait pas évité

l'affront d'un soufflet public:--mais Dosia semblait s'être modérée

depuis leur dernière et orageuse entrevue. Il en fut quitte pour la

peur, et un petit mouvement de recul qu'il n'avait pu retenir;--ce que

voyant, Dosia se mit à rire, suffisamment vengée.

Les régates se succédèrent et finirent par se terminer à la satisfaction

générale. Aussitôt, pendant que la famille impériale retournait au

palais, le lac se couvrit de promeneurs; les embarcations, délaissée

pendant l'été, redevenaient à la mode, à partir des régates, et l'on se

les serait disputées, sans l'extrême courtoisie de ce bonde bien élevé.

La princesse se procura pour elle et sa compagnie la grande pirogue, qui

contient une douzaine de personnes; les jeunes gens prirent les rames,

la princesse et Dosia les imitèrent, et la joyeuse société se promena

bientôt et à travers sur les ondes ridées par une aimable brise.

--Mon Dieu Pierre, que tu rames mal! s'écria Dosia impatientée.

S'apercevant que, fidèle à son habitude d'enfance, elle avait tutoyé son

cousin, elle se troubla légèrement.

--Que vous ramez donc mal, mon cousin! reprit-elle en contralto, avec

une gravité qui fit rire toute l'assistance.

--Très-chère et très-honorée cousine, repartit Pierre, tout le monde n'a

pas comme vous, des dispositions aussi brillantes que naturelles pour

les exercices spéciaux aux jeunes garçons.

Dosia le regarda de travers, et, remettant la pirogue dans sa route d'un

vigoureux coup de rame:

--C'est vrai, dit-elle j'aurais dû être un garçon! Comme ç'aurait été

amusant! Quand je pense qu'on m'aurait ordonné tout ce qu'on me défend!

Ça n'est pourtant pas juste!

L'hilarité reprit de plus belle. Malgré un grand mal de tête qu'il avait

attrapé à regarder le soleil sur le lac, Platon lui-même ne put réprimer

un sourire. Dosia se pencha sur don aviron et fit voler la pirogue de

façon à rendre sérieuse la tâche de ceux qui la secondaient.

--Halte! dit-elle au bout d'un moment.

Et les rameurs se reposèrent sur leurs avirons. Le spectacle qui les

environnait était réellement unique. Le chemin de sable qui fait le tour

du lac fourmillait littéralement de promeneurs. Tous les bancs étaient

occupés. Les toilettes les plus diverses les teintes les plus douces

comme les plus éclatantes ressortaient sous la verdure, déjà légèrement

touchée par les premières atteintes de l'automne. L'air était

incroyablement pur, et pourtant la mélancolie des premiers brouillards

se faisait sentir sous la sérénité de ce jour ensoleillé.

Mais la princesse et son frère échangèrent un regard où se lisait cette

même pensée. Dosia n'était pas à l'âge où l'on pense à l'automne, ni

même au lendemain. Elle regardait la rive, le bain turc près duquel la

pirogue passait lentement, emportée par la vitesse acquise, les buissons

de roses du Bengale, les cascatelles qui alimentent le lac, le joli pont

de marbre qui plane au-dessus des misères de ce monde avec sa colonnade

rosée et ses balustres à jour, tout cet ensemble gracieux, harmonieux,

non dépourvu de grandeur, qui caractérise Tsarkoé-Sélo;--elle regardait

la foule élégante et distinguée, les saluts échangés, les signes

d'amitié, les arrêts pour une courte conversation;--et ses impressions

confuses se traduisirent en une seule phrase:

--C'est ça le monde? c'est joli, je voudrais bien y aller!

--Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le

monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.

--Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le

monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.

Il s'attendait à une verte réplique: à son extrême surprise, Dosia

poussa un soupir,--un soupir de regret plutôt que de contrition, mais il

ne faut pas tout demander à la fois,--et reprit son aviron sans

répondre.

--Est-ce vrai, princesse, dit tout à coup la jeune indisciplinée, sans

discontinuer son exercice; est-ce vrai que je suis si mal élevée?

Elle n'avait pas parlé haut, la princesse était sa voisine, on ne

l'avait pas entendue. Sophie lui répondit sur le même ton:

--Non, mon enfant, pas si mal que vous croyez: assez mal, à la vérité.

--C'est dommage... soupira Dosia. Mais est-ce que ça m'empêchera de

m'amuser dans le monde? Vous savez que maman me présente cet hiver?

--Cela vous empêcherait certainement de vous amuser, si vous ne deviez

pas changer; mais, soyez sans crainte, d'ici à trois mois vous serez

beaucoup plus...

--Convenable! souffla Pierre qui se mit à ramer avec conviction.

Dosia ne releva pas cette nouvelle impertinence, et son cousin

commençait à être inquiet de cette réserve inusitée, quand on aborda.

Le débarquement s'opéra sans encombre. Platon descendu le premier,

offrit la main aux dames et les déposa toutes sur le chemin. Dosia seule

était restée en arrière avec Mourief, qui retirait une rame de l'eau non

sans quelque difficulté, car, n'étant né amiral, lui, il la soulevait

par le plat au lieu de la retirer par le travers.

--Savez-vous nager, mon cousin? lui dit-elle tout doucement, en retenant

de la main gauche les plis de sa robe.

--Mais oui, ma cousine.

--Eh bien, nagez maintenant! s'écria-t-elle en franchissant d'un bond le

bord de la pirogue sans toucher à la main que lui offrait Platon.

Elle se retourna avec un mouvement de chat qui court après sa queue et

repoussa vivement la pirogue loin du rivage.

Pierre avait roulé au fond de la frêle embarcation, et, n'était le

mouvement instinctif qui l'avait fait se cramponner au banc, il eût

passé par-dessus bord. Sans se troubler, il se releva et chercha les

avirons, mais n'en trouva qu'un: les autres avaient été remis au matelot

de service et gisaient sur l'embarcadère.

Il se croisa les bras et regarda dédaigneusement le rivage.

--Eh bien! lui cria Platon, est-ce que tu vas passer la nuit sur le lac?

Veux-tu une mandoline?

--Envoie-moi plutôt un remorqueur, lui cria Pierre, qui leva en signe de

détresse son unique aviron.

Dosia, la tête un peu de côté, contemplait son ouvrage avec une

satisfaction évidente. La princesse était contrariée; les autres riaient

de bon coeur.

Platon regardait Dosia, et la conviction pénétrait en lui, de plus en

plus profonde, que Pierre n'avait rien caché, et que cette enfant

n'était qu'une enfant.

--Il n'est pas possible qu'elle joue ainsi avec un homme qui aurait fat

battre son coeur, se disait-il; ce serait le dernier degré de

l'imprudence!

Et une satisfaction réelle entra en lui, absorbant peu à peu son mal de

tête. A mesure que ses doutes s'évaporaient, sa souffrance diminuait, et

il se sentit soudain léger comme une plume.

Il n'y avait aucune barque disponible pour remorquer le promeneur

solitaire, qu'un courant presque insensible emportait vers

l'île,--déserte, hélas!--lorsque fort heureusement un podoscaphe monté

par un de ses camarades de régiment vint le reconnaître.

--Es-tu un navigateur audacieux ou une simple épave? demanda le nouveau

venu.

--Tout ce qu'il y a de plus épave, mon cher. Ramène-moi au rivage, il y

a une récompense.

--Comme pour les chiens perdus alors? s'écria le joyeux officier. Tiens,

prends le bout de mon mouchoir de poche et je te remorque.

Ils arrivèrent ainsi au débarcadère, non sans une série de fausses

manoeuvres qui firent la joie des assistants.

En touchant le sol, Pierre, Pierre salua sa cousine avec toute la

connaissance qui lui était due.

--Bah! lui dit celle-ci en haussant les épaules, qu'est-ce que cela

prouve?

--En effet, répliqua Mourief, je me demande ce que cela prouve!

--Cela prouve que vous ne savez pas vous tirer d'affaire. On se jette à

l'eau, on nage d'un bras, et l'on ramène son embarcation.

--Grand merci, cousine! c'est bon pour vous, ces amusements-là! Je n'ai

pas de goût pour les bains forcés, repartit le jeune homme, piqué de ce

dédain.

--Voyons, mes enfants, faites la paix, dit la princesse; faut-il qu'on

soit toujours à vous réconcilier.

--Oh! nous réconcilier! c'est impossible, s'écria Dosia. Nous somme

brouillés de naissance. Nous n'avons jamais pu nous entendre...

Un éclair de malice glissa obliquement des yeux de Pierre à ceux de sa

cousine, qui rougit soudain et se hâta d'ajouter avec l'honnêteté de sa

nature hostile au mensonge:

--Nous entendre pour longtemps!

Et Platon sentit son mal de tête revenir avec une nouvelle violence.

La fille de Dosia · 第 12 / 25 题