La flottille de Tsarkoé-Sélo est une chose bien curieuse. Elle a son
amiral,--non pas un amiral d'eau douce, s'il vous plaît! Ce service est
d'ordinaire confié à quelque officier de marine, en récompense d'une
action d'éclat où il a été blessé assez grièvement pour être exclu du
service actif.
La flotte de Tsarkoé-Sélo se compose de tus les modèles d'embarcations
légères employées dans l'étendue de l'empire. Tout s'y trouve, depuis la
périssoire en acajou, le podoscaphe élégant, depuis la péniche
réglementaire, le youyou, la simple barque plate où les mamans ne
craignent pas de s'embarquer, jusqu'à la barque des Esquimaux, en peau
de veau marin, jusqu'à la jonque chinoise, qui s'aventure dans les eaux
de l'Amour, jusqu'à l'embarcation kamtchadale, étroite et baroque,
jusqu'à la longue pirogue, maintenue en équilibre par des perches
transversales. Les modèles originaux, amenés à grands frais des plus
lointaines extrémités de l'empire, sont conservés dans une sorte de
musée auquel a été assigné pour demeure une espèce de château assez
laid, en briques brunes, flanqué de deux pseudo-tours rondes; mais les
copies de ces modèles sont à la disposition des amateurs. On peut, à
toute heure du jour, s'embarquer seul sur le navire de son choix, ou se
faire promener pendant une heure sur les flots limpides du lac; tout
cela gratis; libre au promeneur généreux de récompenser le matelot qui
lui présente la gaffe et l'amarre, ou qui rame pour lui sous les ardeurs
du soleil pendant qu'un dais de toile protège les belles dames ou les
élégants officiers.
C'est cette flottille étrange et variée qui devait concourir aux
régates. Parmi tant d'embarcations différentes, on avait fini par
établir une sorte de classification, tant à la voile qu'à la rame.
Les grands-ducs étaient les premiers à concourir, à la voile, avec les
grandes péniches hardiment cambrées; les simples mortels se contentaient
de la rame; de jeunes officiers s'étaient fait inscrire pour les courses
en podoscaphe et en périssoire, courses qui offrent toujours un élément
comique en raison des accidents inévitables et du maniement bizarre de
la pagaie.
Lorsque la société de la princesse arriva au bord du lac, une foule
parée, composée de tout ce que Tsarkoé-Sélo et sa voisine Pavlovsk
avaient de plus élégant et de plus riche, se pressait sur les bords de
cette immense coupe de cristal.
Pétersbourg et les environs avaient aussi envoyé leur contingent de
spectateurs. Les gens du peuple, peu nombreux, se groupaient
instinctivement dans les endroits peu favorisés, d'où l'oeil
n'embrassait qu'une étroite partie du parcours, tandis que la noblesse
et la haute finance se rapprochaient de l'embarcadère impérial, où la
famille du souverain présidait à ces jeux.
Des tapis et des sièges de velours couvraient le large espace dallé de
marbre. Sur les marches énormes qui descendaient jusque dans le lac,
s'étageait la gracieuse guirlande des demoiselles d'honneur, des pages,
des officiers de service, tous en pimpant uniforme, en fraîche toilette
d'été. Les gros généraux massifs soufflaient un peu plus loin sous le
poids de l'uniforme trop juste et des lourdes épaulettes.
C'était la cour encore, mais en villégiature, avec une étiquette bien
restreinte, la cour, pour ainsi dire, en famille.
La princesse Sophie s'était fait garder quelques places non loin de
l'embarcadère, et ses amis lui formèrent une garde d'honneur compacte.
Le signal fut donné, les gracieuses embarcations s'élancèrent, les
voiles de toutes formes découpèrent sur le ciel des courbes élégantes,
puis disparurent derrière l'île qui occupe le milieu du lac. On les
aperçut à travers une clairière, puis elles disparurent encore.
Les yeux se fixèrent avec avidité sur la pointe de l'île où devaient
apparaître les voiles rivales.
Une péniche blanche sortit la première de la verdure et se dirigea vers
le rivage; par une manoeuvre audacieuse, le grand-duc A..., qui tenait
la barre, vira de bord presque auras du cap et obtint une avance
considérable sur les autres, qui avaient sorti du champ pour doubler la
pointe.
Un cri d'admiration partit de toutes les bouches, aussitôt contenu par
le respect, et, une demi-minute après, un coup de canon--canon de poche,
s'entend,--annonça que le jeune vainqueur recevait, au son des fanfares,
le prix de sa hardiesse.
--Ce n'est pas étonnant, grogna un pessimiste, quand on est né grand
amiral de Russie...
--Encore faut-il le devenir répondit un optimiste.
La musique militaire exécuta une marche joyeuse, et la seconde course
commença.
Il faisait beau, trop beau, car le soleil réverbéré sur le miroir du
lac, était aveuglant malgré les ombrelles de soie. Dosia seule avait
l'air de ne pas s'en apercevoir; elle absorbait le spectacle qui lui
était offert, avec toute l'avidité d'une jeune plante qu'on arrose.
--Je voudrais bien avoir gagné le prix! dit la jeune fille à la
princesse, sa voisine.
--Pour avoir la coupe d'argent? lui demanda celle-ci.
--Non; pour avoir eu à donner ce coup de barre. C'était un joli coup de
barre, droit comme un I. Ce doit être amusant: il faudra que j'aie une
péniche à la campagne.
--Pourquoi pas un bateau à vapeur? murmura Pierre à l'oreille de sa
cousine.
Celle-ci se retourna, les yeux pleins d'éclairs, et fit un imperceptible
mouvement. Certes, trois mois plus tôt, Pierre n'aurait pas évité
l'affront d'un soufflet public:--mais Dosia semblait s'être modérée
depuis leur dernière et orageuse entrevue. Il en fut quitte pour la
peur, et un petit mouvement de recul qu'il n'avait pu retenir;--ce que
voyant, Dosia se mit à rire, suffisamment vengée.
Les régates se succédèrent et finirent par se terminer à la satisfaction
générale. Aussitôt, pendant que la famille impériale retournait au
palais, le lac se couvrit de promeneurs; les embarcations, délaissée
pendant l'été, redevenaient à la mode, à partir des régates, et l'on se
les serait disputées, sans l'extrême courtoisie de ce bonde bien élevé.
La princesse se procura pour elle et sa compagnie la grande pirogue, qui
contient une douzaine de personnes; les jeunes gens prirent les rames,
la princesse et Dosia les imitèrent, et la joyeuse société se promena
bientôt et à travers sur les ondes ridées par une aimable brise.
--Mon Dieu Pierre, que tu rames mal! s'écria Dosia impatientée.
S'apercevant que, fidèle à son habitude d'enfance, elle avait tutoyé son
cousin, elle se troubla légèrement.
--Que vous ramez donc mal, mon cousin! reprit-elle en contralto, avec
une gravité qui fit rire toute l'assistance.
--Très-chère et très-honorée cousine, repartit Pierre, tout le monde n'a
pas comme vous, des dispositions aussi brillantes que naturelles pour
les exercices spéciaux aux jeunes garçons.
Dosia le regarda de travers, et, remettant la pirogue dans sa route d'un
vigoureux coup de rame:
--C'est vrai, dit-elle j'aurais dû être un garçon! Comme ç'aurait été
amusant! Quand je pense qu'on m'aurait ordonné tout ce qu'on me défend!
Ça n'est pourtant pas juste!
L'hilarité reprit de plus belle. Malgré un grand mal de tête qu'il avait
attrapé à regarder le soleil sur le lac, Platon lui-même ne put réprimer
un sourire. Dosia se pencha sur don aviron et fit voler la pirogue de
façon à rendre sérieuse la tâche de ceux qui la secondaient.
--Halte! dit-elle au bout d'un moment.
Et les rameurs se reposèrent sur leurs avirons. Le spectacle qui les
environnait était réellement unique. Le chemin de sable qui fait le tour
du lac fourmillait littéralement de promeneurs. Tous les bancs étaient
occupés. Les toilettes les plus diverses les teintes les plus douces
comme les plus éclatantes ressortaient sous la verdure, déjà légèrement
touchée par les premières atteintes de l'automne. L'air était
incroyablement pur, et pourtant la mélancolie des premiers brouillards
se faisait sentir sous la sérénité de ce jour ensoleillé.
Mais la princesse et son frère échangèrent un regard où se lisait cette
même pensée. Dosia n'était pas à l'âge où l'on pense à l'automne, ni
même au lendemain. Elle regardait la rive, le bain turc près duquel la
pirogue passait lentement, emportée par la vitesse acquise, les buissons
de roses du Bengale, les cascatelles qui alimentent le lac, le joli pont
de marbre qui plane au-dessus des misères de ce monde avec sa colonnade
rosée et ses balustres à jour, tout cet ensemble gracieux, harmonieux,
non dépourvu de grandeur, qui caractérise Tsarkoé-Sélo;--elle regardait
la foule élégante et distinguée, les saluts échangés, les signes
d'amitié, les arrêts pour une courte conversation;--et ses impressions
confuses se traduisirent en une seule phrase:
--C'est ça le monde? c'est joli, je voudrais bien y aller!
--Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le
monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.
--Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le
monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.
Il s'attendait à une verte réplique: à son extrême surprise, Dosia
poussa un soupir,--un soupir de regret plutôt que de contrition, mais il
ne faut pas tout demander à la fois,--et reprit son aviron sans
répondre.
--Est-ce vrai, princesse, dit tout à coup la jeune indisciplinée, sans
discontinuer son exercice; est-ce vrai que je suis si mal élevée?
Elle n'avait pas parlé haut, la princesse était sa voisine, on ne
l'avait pas entendue. Sophie lui répondit sur le même ton:
--Non, mon enfant, pas si mal que vous croyez: assez mal, à la vérité.
--C'est dommage... soupira Dosia. Mais est-ce que ça m'empêchera de
m'amuser dans le monde? Vous savez que maman me présente cet hiver?
--Cela vous empêcherait certainement de vous amuser, si vous ne deviez
pas changer; mais, soyez sans crainte, d'ici à trois mois vous serez
beaucoup plus...
--Convenable! souffla Pierre qui se mit à ramer avec conviction.
Dosia ne releva pas cette nouvelle impertinence, et son cousin
commençait à être inquiet de cette réserve inusitée, quand on aborda.
Le débarquement s'opéra sans encombre. Platon descendu le premier,
offrit la main aux dames et les déposa toutes sur le chemin. Dosia seule
était restée en arrière avec Mourief, qui retirait une rame de l'eau non
sans quelque difficulté, car, n'étant né amiral, lui, il la soulevait
par le plat au lieu de la retirer par le travers.
--Savez-vous nager, mon cousin? lui dit-elle tout doucement, en retenant
de la main gauche les plis de sa robe.
--Mais oui, ma cousine.
--Eh bien, nagez maintenant! s'écria-t-elle en franchissant d'un bond le
bord de la pirogue sans toucher à la main que lui offrait Platon.
Elle se retourna avec un mouvement de chat qui court après sa queue et
repoussa vivement la pirogue loin du rivage.
Pierre avait roulé au fond de la frêle embarcation, et, n'était le
mouvement instinctif qui l'avait fait se cramponner au banc, il eût
passé par-dessus bord. Sans se troubler, il se releva et chercha les
avirons, mais n'en trouva qu'un: les autres avaient été remis au matelot
de service et gisaient sur l'embarcadère.
Il se croisa les bras et regarda dédaigneusement le rivage.
--Eh bien! lui cria Platon, est-ce que tu vas passer la nuit sur le lac?
Veux-tu une mandoline?
--Envoie-moi plutôt un remorqueur, lui cria Pierre, qui leva en signe de
détresse son unique aviron.
Dosia, la tête un peu de côté, contemplait son ouvrage avec une
satisfaction évidente. La princesse était contrariée; les autres riaient
de bon coeur.
Platon regardait Dosia, et la conviction pénétrait en lui, de plus en
plus profonde, que Pierre n'avait rien caché, et que cette enfant
n'était qu'une enfant.
--Il n'est pas possible qu'elle joue ainsi avec un homme qui aurait fat
battre son coeur, se disait-il; ce serait le dernier degré de
l'imprudence!
Et une satisfaction réelle entra en lui, absorbant peu à peu son mal de
tête. A mesure que ses doutes s'évaporaient, sa souffrance diminuait, et
il se sentit soudain léger comme une plume.
Il n'y avait aucune barque disponible pour remorquer le promeneur
solitaire, qu'un courant presque insensible emportait vers
l'île,--déserte, hélas!--lorsque fort heureusement un podoscaphe monté
par un de ses camarades de régiment vint le reconnaître.
--Es-tu un navigateur audacieux ou une simple épave? demanda le nouveau
venu.
--Tout ce qu'il y a de plus épave, mon cher. Ramène-moi au rivage, il y
a une récompense.
--Comme pour les chiens perdus alors? s'écria le joyeux officier. Tiens,
prends le bout de mon mouchoir de poche et je te remorque.
Ils arrivèrent ainsi au débarcadère, non sans une série de fausses
manoeuvres qui firent la joie des assistants.
En touchant le sol, Pierre, Pierre salua sa cousine avec toute la
connaissance qui lui était due.
--Bah! lui dit celle-ci en haussant les épaules, qu'est-ce que cela
prouve?
--En effet, répliqua Mourief, je me demande ce que cela prouve!
--Cela prouve que vous ne savez pas vous tirer d'affaire. On se jette à
l'eau, on nage d'un bras, et l'on ramène son embarcation.
--Grand merci, cousine! c'est bon pour vous, ces amusements-là! Je n'ai
pas de goût pour les bains forcés, repartit le jeune homme, piqué de ce
dédain.
--Voyons, mes enfants, faites la paix, dit la princesse; faut-il qu'on
soit toujours à vous réconcilier.
--Oh! nous réconcilier! c'est impossible, s'écria Dosia. Nous somme
brouillés de naissance. Nous n'avons jamais pu nous entendre...
Un éclair de malice glissa obliquement des yeux de Pierre à ceux de sa
cousine, qui rougit soudain et se hâta d'ajouter avec l'honnêteté de sa
nature hostile au mensonge:
--Nous entendre pour longtemps!
Et Platon sentit son mal de tête revenir avec une nouvelle violence.