XI

Les deux jeunes gens retournèrent souvent chez la princesse. Cet

intérieur paisible avait pris tout à coup possession du lieutenant

Mourief, au point de lui faire dédaigner ses anciens plaisirs.

Le théâtre seul l'amusait encore, mais il était devenu plus difficile

sur le choix du répertoire, et un beau jour il s'aperçut que le ballet

l'ennuyait.

Heureusement les grandes manoeuvres eurent lieu, et le camp fut

levé,--ce qui rétablit Pierre dans son assiette ordinaire, grâce à une

semaine de fatigues bien conditionnées. Pendant huit jours il ne fit que

dormir, manger, prendre l'air, tomber de sommeil, et ainsi de suite.

Après quoi il se retrouva en possession de toutes ses facultés.

Comme le lui avait prédit Sourof, la princesse lui avait prêté des

livres, et lui, qui ne pouvait pas souffrir la lecture, il y avait pris

un plaisir extraordinaire. Charmé de ce changement, sans se rendre

compte qu'il avait pour cause le plaisir de parler avec la princesse

Sophie de choses qu'elle aimait et admirait, il s'était dit que sans

doute il avait fini de semer sa folle avoine et qu'il entrait dans l'ère

des occupations plus stables.

Pourtant, à bien regarder autour de lui, il s'aperçut que ses camarades,

pour la plupart de son âge ou plus âgés, semaient encore leur avoine à

pleines poignées sur tous les chemins imaginables, et un beau matin il

s'éveilla en se demandant pourquoi il allait si souvent chez la

princesse Koutsky.

--Je dois bien l'ennuyer! se dit-il avec mélancolie.

Et il prit soudainement une résolution énergique, celle de ne lus

importuner de sa présence cette généreuse princesse. Le coeur gros de

regrets, à cette décision que personne ne lui demandait, il se préparait

à écrire un petit billet bien poli, en renvoyant les livres prêtés,

lorsque la providence, dispensatrice des biens et des maux, lui rappela

que ce jour même était celui des régates, et qu'il avait promis de

passer cette journée chez la princesse avec Platon.

--Ce sera pour demain, se dit-il illuminé d'une joie enfantine. Encore

une bonne journée, et, puisqu'elle m'a invité d'elle-même, il est clair

qu'aujourd'hui je ne suis pas importun. D'ailleurs, je crois qu'elle

aura du monde.

L'infortuné ne croyait pas si bien dire.

Comme il entrait chez la princesse, vers une heure de l'après-midi,

pimpant et tiré à quatre épingles, il vit venir à sa rencontre son ami

Platon, dont la physionomie lui sembla particulièrement narquoise.

--Ecoute! lui dit celui-ci avec un mouvement du con des lèvres aussi

inquiétant. Je crois que les grandes joies sont dangereuses. Ma coeur a

eu une idée; je ne sais si tu la trouveras bonne. J'ai peur que non.

--Parle donc? dit Pierre impatienté. Tu nous tiens dans le courant

d'air.

--Eh bien! mon ami, voici le fait. Ma soeur aime la concorde et voudrait

voir la paix régner sur toute la terre avec un corne d'abondance dans

chaque main. Ne pouvant réconcilier les empires,--hélas! parfois

irréconciliables...

--En as-tu encore pour longtemps? interrompit de nouveau le jeune

lieutenant.

--Non, j'ai fini... ma soeur contente des aspirations pacifiques en

réconciliant les particuliers. Elle savait que ta cousine Dosia et toi

vous vous êtes séparés sur le pied de guerre, elle a entrepris de fous

faire donner la main, et pour ce, elle l'a invitée à assister aux

régates.

--Dosia!... Dosia ici! s'écria Mourief en sautant sur son manteau qu'il

avait déposa sur un banc.

--Dans ce salon même. Allons, ne fais pas attendre ma soeur. Elle t'a vu

passer sous la fenêtre, et doit s'étonner de notre long entretien.

Et le sage Sourof, riant malgré lui, et malgré lui un peu inquiet,

entraîna presque de force son mai Pierre dans le salon vert d'eau.

Dosia était là, en effet, trônant au beau milieu du canapé, dont sa robe

occupait le reste. Elle se tenait droite comme un cierge, impassible

comme un statue, et grave comme un bébé qui attend sa soupe.

Quatre ou cinq dames,--bien choisie pour la circonstance, parmi celles

qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas

entendre,--servaient de cadre à ce joli tableau. Sophie s'entendait à

arranger les choses: elle s'était promis de s'amuser de la rencontre de

deux ex-fiancés, et elle se tenait parole.

--Oh! princesse, ce n'est pas bien! murmura le jeune lieutenant en

baisant la main de Sophie.

--Bah! il fallait bien en arriver là un jour ou l'autre, lui répondit

celle-ci de l'air le plus détaché.

C'était rigoureusement vrai. Pierre s'inclina respectueusement devant

Dosia, qui lui fit une inclination de tête à la fois sèche et

cérémonieuse. Platon, adossé au chambranle de la porte, les regardait

avec un certain malaise.

Pierre prit bravement son parti, s'assit sur une chaise qui se trouvait

près de la jeune fille et entama la conversation.

--Vous vous êtes toujours bien portée, cousine, lui dit-il, depuis que

j'ai eu le plaisir de vous voir?

--Je vous remercie, mon cousin, répondit-elle. J'ai attrapé un rhume.

Elle toussa deux ou trois petites fois, puis continua de feuilleter un

album.

--Et mon excellente tante n'a pas été malade! reprit Pierre sur le même

ton.

--Non, nom cousin, je vous remercie: pas plus qu'à l'ordinaire.

Pierre ne put y tenir. Sa malice naturelle l'étouffait depuis un

instant; le cercle bête et compassé qui les entourait lui inspirait la

plus véhémente envie de faire quelque sottise.

--On ne vous a pas mise en pénitence pour votre dernière escapade?

--Non, mon cousin! Et j'ai gardé mon cheval, et mon chien couche sur le

pied de mon lit, et j'ai une chambre à coucher pour moi toute seule!...

--Ça ne m'étonne pas, riposta Pierre, si vous avez pris votre pour

camarade de chambrée...

--Et je fais tout ce que je veux à présent! conclut-elle avec un regard

de colère.

--Ça toujours été un peu votre habitude, répliqua son cousin sans se

troubler. Je suis bien aise d'apprendre que vous avez fait des

progrès... Et le piano?

La princesse, qui les étudiait du coin de l'oeil, vit que la querelle

allait s'engager et se hâta d'appeler Pierre à son côté, pendant que

Platon prenait la place restée vacante. Dosia redevint aussitôt grave et

posée; la rougeur que la colère avait appelée sur ses joues tomba, et

son délicieux visage reprit l'expression de malice enfantine et tendre

qui la rendait si séduisante.

--Là, monsieur Pierre, dit Sophie, qui ne pouvait s'empêcher de rire,

attendez que nous ayons pris une tasse de chocolat. Ne renouvelez pas

les hostilités avant la fin de l'armistice. Vous aurez le temps de vous

quereller; la journée est longue.

--Elle est intolérable avec son aplomb, murmura Pierre encore ému.

--C'est vous qui avez commencé.

--Je l'avoue. Mais elle n'aura pas le dernier mot...

--N'oubliez pas qu'elle est mon hôte, monsieur Mourief. Pour l'amour de

moi, soyez patient.

--Pour l'amour de vous, princesse, je ferai tout ce que vous voudrez!

dit spontanément Pierre en levant les yeux vers le beau visage qui se

penchait vers lui.

--Je vous remercie et je compte sur votre parole.

La princesse s'éloigna, et l'on servit le chocolat, après quoi la

société se dirigea vers le lac où les régates devaient avoir lieu.

La fille de Dosia · 第 11 / 25 题