IX

Sous ses dehors de gravité, Platon avait été saisi d'un soudain désir de

prendre de plus amples informations sur le compte de Dosia Zaptine, et

ce désir devint si vif, qu'il profita du premier jour de liberté pour

aller rendre à sa soeur sa visite amicale.

Il trouva la princesse assise sur une simple chaise de Vienne en bois

tourné, vêtue de clair, mais habillée dès le matin, lisant assidûment un

gros livre dont elle coupait les feuillets à mesure.

--Sois le bienvenu, dit-elle en apercevant son frère dans l'encadrement

de la porte; je pensais à toi.

Platon s'approcha, baisa la belle main blanche qui lui était tendue, et

échangea un bon baiser avec sa soeur; la princesse ne mettait aucune

espèce de poudre de riz et son frère pouvait l'embrasser sans

crainte;--puis il s'assit auprès d'elle.

Le petit salon, tendu de perse chatoyante, fond vert d'eau, était meublé

de quelques chaises cannelées; une table d'acajou, assez rococo, en

encombrait le milieu; deux fauteuils pour les paresseux, un petit

canapé, une grande glace un peu verdâtre,--comme c'est l'ordinaire dans

les maisons de campagne de Tsarkoé-Sélo,--tel était le mobilier de cette

retraite modeste; et pourtant tout y respirait une sérénité, une ampleur

qui ne venaient certes pas de l'ameublement. Peut-être les massifs

d'arbustes en fleur, disposés partout où il s'était trouvé de la place,

y apportaient-ils de la sérénité,--et peut-être étai-ce la grâce

tranquille de la princesse qui y mettait l'ampleur.

--Prends un fauteuil, dit Sophie à son frère.

--Et toi?

--Moi, j'abhorre les fauteuils; c'est bon pour les paresseux ou pour les

voyageurs qui viennent du camp visiter leur soeur chérie. Je n'habite

jamais que des chaises.

Platon s'allongea moelleusement dans le fauteuil vert d'eau.

--Les fauteuils ont pourtant du bon, dit-il, surtout quand on a fait à

cheval une vingtaine de verstes. Qu'est-ce que tu lisais?

--L'_Intelligence_, de Taine.

--Et deux volumes in-octavo! fit Platon. O Sophie! tu m'éblouis par ta

raison. Quand tu auras fini, tu me les passeras.

--Tiens! fit tranquillement la princesse en poussant le premier volume à

travers la table.

Et elle se remit à couper les pages avec son petit couteau d'ivoire.

--Pourquoi te dépêches-tu tant à ce travail maussade? dit le jeune

homme. Rien n'est plus déplaisant que ce grincement de papier.

--C'est pour avoir fini, mon grand frère, répondit Sophie en riant.

Elle coupa rapidement les dernières pages, puis reposa le volume sur la

table.

--Enfin! dit-elle avec satisfaction. As-tu déjeuné?

--Non.

--Veux-tu quelque-chose?

--Quand tu déjeuneras, je t'aiderai vaillamment, pais je puis attendre.

La princesse sonna, donna quelques ordres, puis, prenant une tapisserie,

revient à sa place. Platon la suivait des yeux.

--Il y a longtemps que je te connais, dit-il en souriant, et tu

m'étonnes toujours. Quand est-ce que tu ne fais rien?

--Quand je dors, répondit la princesse en riant. Et encore il m'arrive

parfois de rêver... Et toi, dis-moi un peu pourquoi tu t'es si fort

pressé de me rendre ma visite?

--Parce que j'avais envie de te voir, fit Platon en jouant avec le gland

du fauteuil.

--Et puis?

Le jeune homme leva les yeux et vit passer une ombre de raillerie dans

ceux de sa soeur.

--Tu es sorcière, Sophie! dit-il en se levant.

--Qu'ai-je deviné, cette fois?

--C'est toi qui le diras. Si tu allais te tromper, ce serait bien

amusant; je n'ai garde de perdre cette chance.

--Tu es venu prendre des renseignements sur Dosia Zaptine, fit

tranquillement la princesse. D'ailleurs, j'ai prévenu ta demande, et je

me suis informée. Tu peux me demander ce que tu voudras, mes réponses

sont prêtes.

Platon, qui se promenait à travers le salon, s'arrêta devant elle et se

croisa les mains derrière le dos.

--Sais-tu que tu es dangereuse avec ta perspicacité? lui dit-il d'un ton

moitié sérieux, moitié enjoué.

--Dangereuse? Pas pour toi, mon sage frère! répondit-elle du même ton.

--Eh bien! que vas-tu me dire? fit-il en reprenant son fauteuil et sa

gaieté.

--Pose les questions, je répondrai.

--Soit! D'abord qui est Dosia Zaptine?

--Fédocia Savichna Zaptine est la fille d'un général-major en retraite,

mort depuis cinq ans. Elle a un nombre considérable de soeurs, je ne

sais plus au juste combien...

--Pierre Mourief en sait mieux le compte, interrompit Platon.

--Vraiment? Ça fait le plus grand honneur à ce jeune homme! Je ne

croyais pas trouver en lui l'étoffe d'un calculateur.

--Oh! fit Platon avec bonhomie, il sait compter jusqu'à six; et encore

quand il s'agit de cotillons.

--Tu me rassures, répondit la princesse avec son calme habituel. Eh

bien! mettons que Dosia ait cinq ou six soeurs. Sa mère est née

Morlof;--bonne noblesse;--la famille n'est pas dépourvue de fortune et

il n'y a pas d'héritier mâle. Est-ce là ce qu'il te fallait en fait de

renseignement?

--A peu près. Seconde question: le portrait que Pierre à tracé d'elle

est-il exact?

--Je te ferai préalablement observer que je ne sais pas quel portrait a

tracé M. Pierre,--mais il doit être exact, puisque sur une simple

indication j'ai reconnu l'original.

--Alors, fit-il après un court silence, elle est très-mal élevée?

--Absolument! Elle tire pas mal le pistolet; c'est son père qui lui a

appris ce noble amusement en la faisant tirer pendant un été entier dans

une vieille casquette d'uniforme qui leur servait de cible; Dosia

pouvait avoir une dizaine d'années. Son professeur est mort, mais la

casquette est restée, avec le goût de pistolet. Je me rappelle avoir vu,

un certain printemps Dosia arroser des poids de senteur,--qu'elle avait

plantés dans une assiette à soupe,--au moyen de cette casquette-cible,

tellement criblée de trous, qu'elle pouvait servir d'arrosoir.

Ici Platon ne put conserver son sérieux, et la princesse lui tint

compagnie,.

--Et le reste? fit-il quand il eut recouvré la parole.

--Et le reste? Il y a à prendre et à laisser. J'ai dans l'idée qu'elle

sait imparfaitement la géographie: elle m'a adressé sur Baden Baden des

questions qui m'ont fait soupçonner qu'elle croyait cette ville située

sur les bords du Niagara. Maintenant je ne suis pas sûre qu'elle mette

le Niagara en Amérique. Blondin lui a singulièrement brouillé les idées

avec ses pérégrinations; Blondin était son héros à l'époque où la

casquette lui servait d'arrosoir. Elle rêvait de se promener à cheval

sur une corde tendue en travers du Ladoga... elle m'a même demandé si ce

serait très-difficile. Je lui ai répondu que le difficile ne serait pas

de se promener, mais de décider le cheval.

--Le cheval qui rue?

--Ah! tu le connais? Oui, le cheval qui rue, ou même un autre.

--En effet, dit Platon, ce ne serait pas facile. Elle a donc renoncé à

son projet?

--Après quelques essais infructueux sur un ligne tracée par terre, elle

a dû renoncer à son rêve, non sans un grand crève-coeur,--elle a dévoré

un tas énorme de gros volumes dans la bibliothèque de son père; mais ces

lectures n'ont pas modifié ses idées sur la géographie. Elle écrit très

correctement les quatre langues, russe, allemande, française,

anglaise;--elle joue du piano très-bien, quand elle veut, mais elle ne

veut pas toujours; elle dessine la caricature avec un talent rare et

ignore absolument les premiers principes de l'arithmétique.

--C'est complet! dit le jeune homme avec un soupir. Mais quelle espèce

de personne est donc sa mère?

--La femme la plus posée, la plus méthodique, la plus sérieuse qui se

puisse voir: maigre, maladive, un peu mélancolique, ignorante comme une

carpe et pleine de foi dans la perfection des gouvernantes

étrangères,--ce qui explique un peu l'éducation bizarre de Dosia.

--Et les autres soeurs?

--Ce sont de sages personnes, très rangées, pédantes même... Explique

qui pourra ces anomalies. Un farfadet a dû se glisser dans le berceau de

Dosia le jour qu'elle est née; en le cherchant bien, on le trouverait

peut-être dans ses tresses ou dans les plis de sa robe.

--Et le moral? fit Platon redevenu soucieux.

Le moral est excellent, il rachète le reste.

Les yeux du jeune officier exprimèrent une série d'interrogation si

éloquentes que la princesse se mit à rire.

--Je crois, dit-elle, que M. Pierre a calomnié sa charmante cousine;

s'ils se sont querellés, il est certain qu'il n'a pas eu le dessus, car

Dosia a un caquet de premier ordre. Mais de moral, je le répète, n'en

est pas moins excellent. Cette petite fille a très-bon coeur,--non pas

ce bon coeur qui consiste à donner è tort et à travers ce qu'on possède;

mais elle a le coeur généreux et paye de sa personne à l'occasion. Je

l'ai vue, en temps de fièvre, porter des secours à ses paysans, comme

une vaillante qu'elle est. Je l'ai vue se jeter à l'eau pour repêcher un

petit marmouset de quatre à cinq ans qui s'était avancé trop loin en

prenant un ban, et que le courant emportait: elle nage comme un poisson,

par parenthèse; mais tout habillée, ce n'est pas réjouissant. Elle est

bonne, très-bonne... aussi bonne qu'insupportable, ajouta la princesse

en riant.

--Je te crois sans peine, dit Platon. Ces natures toutes de contrastes

violents sont également susceptibles du mal et de bien... Mais la

morale, qu'en faisons-nous dans tout cela?

--Dosia est l'honneur même, répondit la princesse. C'est la vraie fille

de son père.

Platon avait repris sa marche dans le salon. Sa physionomie s'était

assombrie. Il garda le silence.

--Tu sais sur son compte quelque chose de plus que moi, dit

affirmativement la princesse en le regardant.

--Oui!... Et cela me chagrine, car cette enfant, avec ses défauts,

semble fort intéressante...

Et Platon confia à sa soeur les confidences caractéristiques de Pierre

Mourief.

--C'est fâcheux, dit la princesse quand son frère eut fini. Mais je ne

vois là qu'un enfantillage...

--Sans doute, reprit Platon, cependant, pour celui qui l'épousera, cet

enfantillage n'est pas sans conséquence.

La princesse ne répondit rien. La chose envisagée sous ce jour était en

effet sérieuse.

Heureusement, on annonça le déjeuner, et la conversation prit un autre

cours.

La journée s'écoula. Le soir venu, au moment où Platon se préparait à

monter en selle, sa soeur l'arrête.

--Es-tu curieux de voir Dosia? lui dit-elle.

Platon réfléchit un moment.

--Certainement, répondit-il. Elle me fait l'effet d'un écureuil charmant

et un peu farouche.

--Bien! nous aurons des régates dans six semaines, je l'inviterai,--sans

sa mère,--et tu la verras dans tout son beau.

Platon prit congé de sa soeur et galopa bientôt vers le camp.

--C'est dommage! se dit-il tout pensif en secouant la tête.

--C'est dommage! répéta-t-il une seconde fois au bout d'un quart

d'heure.

Surpris lui-même de cette persistance d'une même idée, il s'interrogea

et s'aperçut qu'il pensait à Dosia Zaptine.

X

--Y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta soeur? demanda Pierre Mourief à

son ami, deux ou trois jours après cette visite.

--Non. Pourquoi?

Pierre hésita un moment.

--Tu as dû lui donner une idée bien étrange et peu flatteuse de mon

individu; les quelques mots que tu lui as dits au sujet de ma cousine

Dosia n'ont pas pu lui faire augurer beaucoup de mon intelligence...

Pluton se mit à rire.

--Détrompe-toi, mon cher! ma soeur ne condamne pas les gens pour si peu;

je ne crois pas qu'elle ait pris mauvaise opinion de toi... D'ailleurs,

rien n'est plus facile que de t'en assurer.

--Comment cela? fit Pierre, dont le visage se couvrit d'une rougeur

joyeuse.

--En m'accompagnant dimanche. Je dois déjeuner avec elle; nous partirons

de bonne heure; avant la chaleur, et tu pourras t'expliquer en long et

en large sur le chapitre de tes errements.

Pierre, enchanté, remercia son ami, demanda si la princesse excuserait

la poussière du voyage, si ce n'était pas très-impoli, et sur tous ces

points se laissa rassurer le plus facilement du monde, car il ne

demandait que cela.

Le comte Sourof était très-réservé dans les présentations qu'il faisait

à sa soeur. Jusque-là bien peu de ses camarades avaient été admis à

l'honneur d'aborder la belle princesse Koutsky. Cette réserve venait

d'un sentiment naturel des convenances; il ne sied pas que la maison

d'une veuve soit pleine de jeunes gens. En invitant Mourief à

l'accompagner, le comte Platon s'était donc départi de ses habitudes; si

on l'eût interrogé, ce sage eût peut-être perdu une parcelle de sa

sérénité; il est à craindre qu'il n'eût témoigné une ombre d'humeur à

l'intrus qui se mêlait de questions si délicates. Au fond, le comte

Platon avait engagé Pierre Mourief à déjeuner chez sa soeur parce qu'il

s'en remettait à la pénétration de celle-ci pour tirer du jeune officier

tous les éclaircissements désirables au sujet de son escapade avec Dosia

Zaptine.

Dosia était devenue insensiblement le sujet de toutes ses rêveries

inconscientes. Les cheveux ébouriffés, les bottines mordorées et les

yeux rieurs de cette capricieuse flottaient devant ses yeux comme s'il

l'eût connue. Il pensait à elle avec regret, comme à un jeune animal

élevé avec soin, avec tendresse, et volé au moment où il commençait à

faire honneur à son éducation. Il n'avait jamais vu cette petite fille

intraitable, et il la plaignait comme s'il l'eût aimée enfant; il la

plaignait d'avoir, si jeune, un souvenir qu'elle voudrait plus tard

pouvoir effacer de sa vie au prix de tous les sacrifices...

Le dimanche venu, les jeunes gens prirent la route de Tsarkoé-Sélo, en

calèche, pour éviter la poussière. Platon se taisait. Pierre avait peine

à l'imiter et se contenait pourtant, de peur de paraître indiscret. Au

fond il grillait d'adresser à son ami les questions les plus diverses

sur ce qui concernait la princesse Sophie. Enfin, il n'y put tenir.

--Est-ce que ta soeur est bel esprit? demanda-t-il à Platon. Je suis si

ignorant!

--Si tu es ignorant, mon don, répondit tranquillement le jeune officier,

fit-toi à ma soeur pour combler les lacunes de ton éducation. Elle te

prêtera des livres, ne t'adressera pas une question et te renverra

penaud, pénétré du désir de t'instruire,--avec un gros bouquin sous le

bras. C'est l'usage de la maison. J'y passe comme les autres.

Et soulevant le pan de son grand manteau d'ordonnance, Platon laissa

entrevoir le volume de l'_Intelligence_, bien et dûment recouvert d'un

journal français.

--Elle t'a prêté cela fit avidement Mourief; montre-le moi!

--Oh! tu peux le feuilleter et même le lire à discrétion: tu n'y

comprendras rien.

Pierre ouvrit en effet le livre à deux ou trois endroits différents et

le rendit à son ami avec un visage piteux et défait qui amène un sourire

sur les lèvres de Platon.

--Mais alors dit le pauvre garçon, la princesse va me trouver

horriblement bête?

--Oh! que non! répondit son ami. Elle ne pense pas que, pour n'être pas

une bête, on doive comprendre d'emblée les livres qui exigent des études

préparatoires Vous vous entendrez très-bien. Elle n'est pas bas bleu le

moins du monde; tu verras!

La calèche s'arrête devant le petit perron, et deux minutes plus tard,

Pierre se trouvait assis en face de son ami, dans le second fauteuil

vert d'eau comme s'il la connaissait depuis dix ans. Les gros volumes

avaient disparu avec le couteau à papier, et quelques romans modernes

rôdaient seuls sur la table d'acajou rococo.

On déjeuna gaiement; la belle argenterie, le fin cristal mousseline, les

radis roses, la nappe étincelante, les bouquets de fleurs qui se

cachaient dans tous les coins, les yeux de velours et la robe blanche de

la princesse Sophie formaient un ensemble harmonieux, bine pondéré, où

les couleurs éclatantes et douces se faisaient une opposition savante

et, en apparence, naturelle. La princesse était passée maîtresse dans

l'art de composer un tableau d'intérieur avec les objets qui

l'environnaient. C'était peut-être ce qui donnait à son logis un charme

indicible qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs.

Après une conversation décousue et enjouée sut les mille sujets qui

circulent dans un même monde, la chaleur du soleil ayant diminué, vers

quatre heures, la princesse proposa une promenade dans le parc.

Ils entrèrent par la porte monumentale en fonte, édifiée par Alexandre

Ier, sur laquelle on lit, d'un côté, une inscription russe en lettres

d'or, et de l'autre, en français: _A mes chers compagnons d'armes._

Aussitôt, la fraîcheur de la verdure et l'ombre des beaux tilleuls

séculaires les environnèrent doucement, leur donnant l'impression d'une

vie nouvelle.

Laissant à leur droite le palais et les parterres, ils s'enfoncèrent

dans les grandes allées dont le vert foncé change avec les heures du

jour. Le lac, par échappées, brillait comme un bon rempli de vif argent.

La coupole dorée du bain turc, qui s'avance en promontoire, apparut un

instant, rutilante et baignée de soleil. Puis l'ombre les environna de

nouveau, et ils avancèrent lentement dans les allées sinueuses si bien

sablées qu'elles ont l'air d'un joujou anglais, et protégées par une

verdure si épaisse qu'on dirait une forêt inviolée.

Ils trouvèrent un banc et s'assirent dans une sorte de rond-point

environné d'une balustrade de pierre, où sans doute L'ancienne cour se

réunissait, sous Catherine pour diviser ou pour goûter,--mais de nos

jours désert et presque négligé.

Ce lieu avait une certaine grandeur mélancolique: les arbres autour

paraissaient plus vieux et plus vénérables qu'ailleurs, et, du reste,

les vieilles pierres quelque part que ce soit, semblent toujours avoir

quelque chose à vous conter.

Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pensé plus d'une fois à la

fantasque Dosia,--en ce moment même peut-être occupée à s'aveugler

consciencieusement, les yeux fixés sur le lac Ladoga,--peut-être aussi

préparant quelque mystification inénarrable à n'importe quel

personnage,--le plus sérieux étant le meilleur en pareil cas. Mais

personne n'avait prononcé son nom.

--Je voudrais bien avoir du lait, dit tout à coup la princesse. Y a-t-il

loin d'ici à la maison du garde?

--Dix minutes, répondit le comte.

--Eh bien! mon ami, fais-nous apporter du lait. Je meurs de soir.

Mourief se leva, empressé.

--Permettez princesse, fit-il, j'irai.

Elle le retint du geste.

--Non, monsieur, vous êtes mon hôte, dit-elle avec la grâce qui lui

était particulière. Mon frère prendra cette peine.

Platon s'éloigna aussitôt à grandes enjambées. Il avait compris que,

seule avec le jeune homme, sa soeur amènerait bien plus facilement les

confidences, et qu'à son retour il trouverait Pierre disposé à se

confesser sans réserve.

En effet, on apercevait encore sa casquette parmi les troncs d'arbres,

lorsque la princesse, souriant à demi, dit brusquement au jeune

officier:

--Que vous a donc fait votre cousine Dosia, pour que vous ayez si piètre

opinion de ses mérites?

--Ce qu'elle m'a fait, princesse?... s'écria l'infortuné.

Il s'arrêta net, puis reprit après une demi-seconde de réflexion:

--Elle a failli me faire faire une sottise dont je me serais repenti

toute ma vie.

--J'adore les sottises! répondit Sophie avec son sourire engageant.

Racontez-moi cela!

En quelques mots Pierre lui raconta l'escapade et le retour de sa

cousine sous le toit maternel. La princesse l'écoutait toujours avec un

demi-sourire.

--Voyons, monsieur Pierre, lui dit-elle quand il reprit haleine,--car

dans sa colère il s'était animé,--si elle n'avait pas voulu revenir à la

maison, qu'auriez-vous fait?

--Je l'aurais amenée à ma mère, comme je lui avais dit. Et quel savon

j'aurais reçu! Encore dois-je des remerciement à cette tête folle pour

m'avoir épargné cet orage-là.

--Votre famille n'eût pas été satisfaite de ce choix?

--Certes non! Mais vous princesse, vous qui la connaissez, à ce que je

vois, aimeriez vous à la voir des vôtres?

--Oh! moi, dit Sophie, je n'ai pas qualité pour juger ces choses-là!

D'abord je trouve Dosia délicieuse avec tous ses défauts,--et pour je la

mettrais bien vite à la raison si je l'avais seulement un an avec moi;

et enfin je ne l'épouserai pas, ajouta-t-elle en riant, ce qui change la

position du tout.

--Je ne l'épouserai pas non plus, Dieu merci! s'écria Pierre en levant

les yeux au ciel, dans le transport de sa reconnaissance.

--Mais dites-moi, monsieur, si votre famille avait refusé son

consentement? Il me semble que Dosia est votre cousine à un degré assez

proche pour que le mariage vous soit interdit par l'Eglise?

--J'avais pensé à cela, en effet, répondit le jeune homme. Eh bien!

j'aurais donné ma démission, et nous nous serions mariés à l'étranger.

Il est avec le ciel des accommodements.

--Vous auriez encouru le risque d'une disgrâce?

--Mon Dieu, il l'aurait bien fallu! Une fois que je l'avais enlevée!

--Vous l'auriez épousée malgré tout?

Pierre regarda la princesse avec quelque surprise.

--Puisque je l'avais enlevée! répéta-t-il lentement.

La princesse baissa les yeux, savoura un moment la joie très-délicate et

suprême de rencontrer une âme absolument droite et honnête. Elle voulut

approfondir encore cette jouissance.

--Et vous ne l'aimiez pas follement?

--Franchement, non. Je ne l'aimais pas du tout, je le vois maintenant.

Je sens qu'il faut autre chose que la beauté et l'esprit pour inspirer

un véritable amour.

--Ah! vous avez fait cette découverte? dit en souriant la princesse.

Pierre garda le silence et rougit. Heureusement Sophie n'eut pas l'idée

de lui demander depuis quand, car il eût été bien honteux d'avouer que

cette conviction datait de l'instant même.

--Vous auriez épousé Dosia sans l'aimer, sachant qu'elle ne pourrait pas

vous procurer le vrai bonheur?

--Mais, princesse, puisque je l'avais enlevée! répéta Pierre pour la

troisième fois.

Sophie tendit la main au jeune officier.

--Allons, monsieur Pierre, dit-elle, vous êtes un preux! mais,

ajouta-t-elle en retirant sa main, bénissez le ciel de n'avoir pas

poussé l'épreuve jusqu'au bout. Il est heureux pour elle et pour vous

que l'affaire se soit terminée si brusquement, car si elle n'est pas la

femme de vos rêves, vous n'êtes pas non plus le mari qui lui convient.

--A quel infortuné, à quel condamné à perpétuité destineriez-vous cette

fantasque jeune personne?

--Ah! voilà! fit la princesse avec son sourire énigmatique; je n'en sais

rien, mais pour guider cette barque indocile, il faudrait un pilote plus

sage que vous.

Platon arrivait, suivi d'un paysan qui portait dans un panier du lait et

des verres. On se rafraîchit, et le paysan s'en retourna.

Ou moment où la princesse se levait pour continuer sa promenade:

--Vous êtes bien sûr, dit-elle à Pierre, que le retour de Dosia chez sa

mère ne vous a pas laissé de regrets?

--Le plus inexprimable soulagement, princesse, la joie la plus intime et

la plus profonde! Je n'ai jamais si bien dormi que cette nuit-là.

--Heureuse prérogative d'une bonne conscience, dit la princesse en

s'adressant à son frère. Tu vois devant toi, Platon, l'homme qui n'a

jamais connu le remords! Admire-le!...

--Ah! princesse, soupira Pierre, si vous saviez quel bien-être c'était

de penser que je l'avais échappé de si près! Grand Dieu! je frémis quand

je pense au danger que j'ai couru.

Ils reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents tous les

trois, pour des motifs très-différents. Le contentement le plus sérieux

était celui de Sophie. La princesse, en effet, passait sa vie à chercher

de belles âmes, et, quand elle en trouvait, ce qui ne lui arrivait pas

souvent, il se chantait dans son coeur un concert à ravir les anges du

paradis. Ce jour-là, le concert fut particulièrement brillant.

On ne sait quelles paroles mystérieuses échangèrent Sophie et son frère

dans un aparté, mais tout le long de la route, en revenant au camp,

Platon ne fit que fredonner des airs d'opéra. Pierre Mourief ne dit pas

un mot et fuma huit cigarettes.

La fille de Dosia · 第 10 / 25 题