Sous ses dehors de gravité, Platon avait été saisi d'un soudain désir de
prendre de plus amples informations sur le compte de Dosia Zaptine, et
ce désir devint si vif, qu'il profita du premier jour de liberté pour
aller rendre à sa soeur sa visite amicale.
Il trouva la princesse assise sur une simple chaise de Vienne en bois
tourné, vêtue de clair, mais habillée dès le matin, lisant assidûment un
gros livre dont elle coupait les feuillets à mesure.
--Sois le bienvenu, dit-elle en apercevant son frère dans l'encadrement
de la porte; je pensais à toi.
Platon s'approcha, baisa la belle main blanche qui lui était tendue, et
échangea un bon baiser avec sa soeur; la princesse ne mettait aucune
espèce de poudre de riz et son frère pouvait l'embrasser sans
crainte;--puis il s'assit auprès d'elle.
Le petit salon, tendu de perse chatoyante, fond vert d'eau, était meublé
de quelques chaises cannelées; une table d'acajou, assez rococo, en
encombrait le milieu; deux fauteuils pour les paresseux, un petit
canapé, une grande glace un peu verdâtre,--comme c'est l'ordinaire dans
les maisons de campagne de Tsarkoé-Sélo,--tel était le mobilier de cette
retraite modeste; et pourtant tout y respirait une sérénité, une ampleur
qui ne venaient certes pas de l'ameublement. Peut-être les massifs
d'arbustes en fleur, disposés partout où il s'était trouvé de la place,
y apportaient-ils de la sérénité,--et peut-être étai-ce la grâce
tranquille de la princesse qui y mettait l'ampleur.
--Prends un fauteuil, dit Sophie à son frère.
--Et toi?
--Moi, j'abhorre les fauteuils; c'est bon pour les paresseux ou pour les
voyageurs qui viennent du camp visiter leur soeur chérie. Je n'habite
jamais que des chaises.
Platon s'allongea moelleusement dans le fauteuil vert d'eau.
--Les fauteuils ont pourtant du bon, dit-il, surtout quand on a fait à
cheval une vingtaine de verstes. Qu'est-ce que tu lisais?
--L'_Intelligence_, de Taine.
--Et deux volumes in-octavo! fit Platon. O Sophie! tu m'éblouis par ta
raison. Quand tu auras fini, tu me les passeras.
--Tiens! fit tranquillement la princesse en poussant le premier volume à
travers la table.
Et elle se remit à couper les pages avec son petit couteau d'ivoire.
--Pourquoi te dépêches-tu tant à ce travail maussade? dit le jeune
homme. Rien n'est plus déplaisant que ce grincement de papier.
--C'est pour avoir fini, mon grand frère, répondit Sophie en riant.
Elle coupa rapidement les dernières pages, puis reposa le volume sur la
table.
--Enfin! dit-elle avec satisfaction. As-tu déjeuné?
--Non.
--Veux-tu quelque-chose?
--Quand tu déjeuneras, je t'aiderai vaillamment, pais je puis attendre.
La princesse sonna, donna quelques ordres, puis, prenant une tapisserie,
revient à sa place. Platon la suivait des yeux.
--Il y a longtemps que je te connais, dit-il en souriant, et tu
m'étonnes toujours. Quand est-ce que tu ne fais rien?
--Quand je dors, répondit la princesse en riant. Et encore il m'arrive
parfois de rêver... Et toi, dis-moi un peu pourquoi tu t'es si fort
pressé de me rendre ma visite?
--Parce que j'avais envie de te voir, fit Platon en jouant avec le gland
du fauteuil.
--Et puis?
Le jeune homme leva les yeux et vit passer une ombre de raillerie dans
ceux de sa soeur.
--Tu es sorcière, Sophie! dit-il en se levant.
--Qu'ai-je deviné, cette fois?
--C'est toi qui le diras. Si tu allais te tromper, ce serait bien
amusant; je n'ai garde de perdre cette chance.
--Tu es venu prendre des renseignements sur Dosia Zaptine, fit
tranquillement la princesse. D'ailleurs, j'ai prévenu ta demande, et je
me suis informée. Tu peux me demander ce que tu voudras, mes réponses
sont prêtes.
Platon, qui se promenait à travers le salon, s'arrêta devant elle et se
croisa les mains derrière le dos.
--Sais-tu que tu es dangereuse avec ta perspicacité? lui dit-il d'un ton
moitié sérieux, moitié enjoué.
--Dangereuse? Pas pour toi, mon sage frère! répondit-elle du même ton.
--Eh bien! que vas-tu me dire? fit-il en reprenant son fauteuil et sa
gaieté.
--Pose les questions, je répondrai.
--Soit! D'abord qui est Dosia Zaptine?
--Fédocia Savichna Zaptine est la fille d'un général-major en retraite,
mort depuis cinq ans. Elle a un nombre considérable de soeurs, je ne
sais plus au juste combien...
--Pierre Mourief en sait mieux le compte, interrompit Platon.
--Vraiment? Ça fait le plus grand honneur à ce jeune homme! Je ne
croyais pas trouver en lui l'étoffe d'un calculateur.
--Oh! fit Platon avec bonhomie, il sait compter jusqu'à six; et encore
quand il s'agit de cotillons.
--Tu me rassures, répondit la princesse avec son calme habituel. Eh
bien! mettons que Dosia ait cinq ou six soeurs. Sa mère est née
Morlof;--bonne noblesse;--la famille n'est pas dépourvue de fortune et
il n'y a pas d'héritier mâle. Est-ce là ce qu'il te fallait en fait de
renseignement?
--A peu près. Seconde question: le portrait que Pierre à tracé d'elle
est-il exact?
--Je te ferai préalablement observer que je ne sais pas quel portrait a
tracé M. Pierre,--mais il doit être exact, puisque sur une simple
indication j'ai reconnu l'original.
--Alors, fit-il après un court silence, elle est très-mal élevée?
--Absolument! Elle tire pas mal le pistolet; c'est son père qui lui a
appris ce noble amusement en la faisant tirer pendant un été entier dans
une vieille casquette d'uniforme qui leur servait de cible; Dosia
pouvait avoir une dizaine d'années. Son professeur est mort, mais la
casquette est restée, avec le goût de pistolet. Je me rappelle avoir vu,
un certain printemps Dosia arroser des poids de senteur,--qu'elle avait
plantés dans une assiette à soupe,--au moyen de cette casquette-cible,
tellement criblée de trous, qu'elle pouvait servir d'arrosoir.
Ici Platon ne put conserver son sérieux, et la princesse lui tint
compagnie,.
--Et le reste? fit-il quand il eut recouvré la parole.
--Et le reste? Il y a à prendre et à laisser. J'ai dans l'idée qu'elle
sait imparfaitement la géographie: elle m'a adressé sur Baden Baden des
questions qui m'ont fait soupçonner qu'elle croyait cette ville située
sur les bords du Niagara. Maintenant je ne suis pas sûre qu'elle mette
le Niagara en Amérique. Blondin lui a singulièrement brouillé les idées
avec ses pérégrinations; Blondin était son héros à l'époque où la
casquette lui servait d'arrosoir. Elle rêvait de se promener à cheval
sur une corde tendue en travers du Ladoga... elle m'a même demandé si ce
serait très-difficile. Je lui ai répondu que le difficile ne serait pas
de se promener, mais de décider le cheval.
--Le cheval qui rue?
--Ah! tu le connais? Oui, le cheval qui rue, ou même un autre.
--En effet, dit Platon, ce ne serait pas facile. Elle a donc renoncé à
son projet?
--Après quelques essais infructueux sur un ligne tracée par terre, elle
a dû renoncer à son rêve, non sans un grand crève-coeur,--elle a dévoré
un tas énorme de gros volumes dans la bibliothèque de son père; mais ces
lectures n'ont pas modifié ses idées sur la géographie. Elle écrit très
correctement les quatre langues, russe, allemande, française,
anglaise;--elle joue du piano très-bien, quand elle veut, mais elle ne
veut pas toujours; elle dessine la caricature avec un talent rare et
ignore absolument les premiers principes de l'arithmétique.
--C'est complet! dit le jeune homme avec un soupir. Mais quelle espèce
de personne est donc sa mère?
--La femme la plus posée, la plus méthodique, la plus sérieuse qui se
puisse voir: maigre, maladive, un peu mélancolique, ignorante comme une
carpe et pleine de foi dans la perfection des gouvernantes
étrangères,--ce qui explique un peu l'éducation bizarre de Dosia.
--Et les autres soeurs?
--Ce sont de sages personnes, très rangées, pédantes même... Explique
qui pourra ces anomalies. Un farfadet a dû se glisser dans le berceau de
Dosia le jour qu'elle est née; en le cherchant bien, on le trouverait
peut-être dans ses tresses ou dans les plis de sa robe.
--Et le moral? fit Platon redevenu soucieux.
Le moral est excellent, il rachète le reste.
Les yeux du jeune officier exprimèrent une série d'interrogation si
éloquentes que la princesse se mit à rire.
--Je crois, dit-elle, que M. Pierre a calomnié sa charmante cousine;
s'ils se sont querellés, il est certain qu'il n'a pas eu le dessus, car
Dosia a un caquet de premier ordre. Mais de moral, je le répète, n'en
est pas moins excellent. Cette petite fille a très-bon coeur,--non pas
ce bon coeur qui consiste à donner è tort et à travers ce qu'on possède;
mais elle a le coeur généreux et paye de sa personne à l'occasion. Je
l'ai vue, en temps de fièvre, porter des secours à ses paysans, comme
une vaillante qu'elle est. Je l'ai vue se jeter à l'eau pour repêcher un
petit marmouset de quatre à cinq ans qui s'était avancé trop loin en
prenant un ban, et que le courant emportait: elle nage comme un poisson,
par parenthèse; mais tout habillée, ce n'est pas réjouissant. Elle est
bonne, très-bonne... aussi bonne qu'insupportable, ajouta la princesse
en riant.
--Je te crois sans peine, dit Platon. Ces natures toutes de contrastes
violents sont également susceptibles du mal et de bien... Mais la
morale, qu'en faisons-nous dans tout cela?
--Dosia est l'honneur même, répondit la princesse. C'est la vraie fille
de son père.
Platon avait repris sa marche dans le salon. Sa physionomie s'était
assombrie. Il garda le silence.
--Tu sais sur son compte quelque chose de plus que moi, dit
affirmativement la princesse en le regardant.
--Oui!... Et cela me chagrine, car cette enfant, avec ses défauts,
semble fort intéressante...
Et Platon confia à sa soeur les confidences caractéristiques de Pierre
Mourief.
--C'est fâcheux, dit la princesse quand son frère eut fini. Mais je ne
vois là qu'un enfantillage...
--Sans doute, reprit Platon, cependant, pour celui qui l'épousera, cet
enfantillage n'est pas sans conséquence.
La princesse ne répondit rien. La chose envisagée sous ce jour était en
effet sérieuse.
Heureusement, on annonça le déjeuner, et la conversation prit un autre
cours.
La journée s'écoula. Le soir venu, au moment où Platon se préparait à
monter en selle, sa soeur l'arrête.
--Es-tu curieux de voir Dosia? lui dit-elle.
Platon réfléchit un moment.
--Certainement, répondit-il. Elle me fait l'effet d'un écureuil charmant
et un peu farouche.
--Bien! nous aurons des régates dans six semaines, je l'inviterai,--sans
sa mère,--et tu la verras dans tout son beau.
Platon prit congé de sa soeur et galopa bientôt vers le camp.
--C'est dommage! se dit-il tout pensif en secouant la tête.
--C'est dommage! répéta-t-il une seconde fois au bout d'un quart
d'heure.
Surpris lui-même de cette persistance d'une même idée, il s'interrogea
et s'aperçut qu'il pensait à Dosia Zaptine.
X
--Y a-t-il longtemps que tu n'as vu ta soeur? demanda Pierre Mourief à
son ami, deux ou trois jours après cette visite.
--Non. Pourquoi?
Pierre hésita un moment.
--Tu as dû lui donner une idée bien étrange et peu flatteuse de mon
individu; les quelques mots que tu lui as dits au sujet de ma cousine
Dosia n'ont pas pu lui faire augurer beaucoup de mon intelligence...
Pluton se mit à rire.
--Détrompe-toi, mon cher! ma soeur ne condamne pas les gens pour si peu;
je ne crois pas qu'elle ait pris mauvaise opinion de toi... D'ailleurs,
rien n'est plus facile que de t'en assurer.
--Comment cela? fit Pierre, dont le visage se couvrit d'une rougeur
joyeuse.
--En m'accompagnant dimanche. Je dois déjeuner avec elle; nous partirons
de bonne heure; avant la chaleur, et tu pourras t'expliquer en long et
en large sur le chapitre de tes errements.
Pierre, enchanté, remercia son ami, demanda si la princesse excuserait
la poussière du voyage, si ce n'était pas très-impoli, et sur tous ces
points se laissa rassurer le plus facilement du monde, car il ne
demandait que cela.
Le comte Sourof était très-réservé dans les présentations qu'il faisait
à sa soeur. Jusque-là bien peu de ses camarades avaient été admis à
l'honneur d'aborder la belle princesse Koutsky. Cette réserve venait
d'un sentiment naturel des convenances; il ne sied pas que la maison
d'une veuve soit pleine de jeunes gens. En invitant Mourief à
l'accompagner, le comte Platon s'était donc départi de ses habitudes; si
on l'eût interrogé, ce sage eût peut-être perdu une parcelle de sa
sérénité; il est à craindre qu'il n'eût témoigné une ombre d'humeur à
l'intrus qui se mêlait de questions si délicates. Au fond, le comte
Platon avait engagé Pierre Mourief à déjeuner chez sa soeur parce qu'il
s'en remettait à la pénétration de celle-ci pour tirer du jeune officier
tous les éclaircissements désirables au sujet de son escapade avec Dosia
Zaptine.
Dosia était devenue insensiblement le sujet de toutes ses rêveries
inconscientes. Les cheveux ébouriffés, les bottines mordorées et les
yeux rieurs de cette capricieuse flottaient devant ses yeux comme s'il
l'eût connue. Il pensait à elle avec regret, comme à un jeune animal
élevé avec soin, avec tendresse, et volé au moment où il commençait à
faire honneur à son éducation. Il n'avait jamais vu cette petite fille
intraitable, et il la plaignait comme s'il l'eût aimée enfant; il la
plaignait d'avoir, si jeune, un souvenir qu'elle voudrait plus tard
pouvoir effacer de sa vie au prix de tous les sacrifices...
Le dimanche venu, les jeunes gens prirent la route de Tsarkoé-Sélo, en
calèche, pour éviter la poussière. Platon se taisait. Pierre avait peine
à l'imiter et se contenait pourtant, de peur de paraître indiscret. Au
fond il grillait d'adresser à son ami les questions les plus diverses
sur ce qui concernait la princesse Sophie. Enfin, il n'y put tenir.
--Est-ce que ta soeur est bel esprit? demanda-t-il à Platon. Je suis si
ignorant!
--Si tu es ignorant, mon don, répondit tranquillement le jeune officier,
fit-toi à ma soeur pour combler les lacunes de ton éducation. Elle te
prêtera des livres, ne t'adressera pas une question et te renverra
penaud, pénétré du désir de t'instruire,--avec un gros bouquin sous le
bras. C'est l'usage de la maison. J'y passe comme les autres.
Et soulevant le pan de son grand manteau d'ordonnance, Platon laissa
entrevoir le volume de l'_Intelligence_, bien et dûment recouvert d'un
journal français.
--Elle t'a prêté cela fit avidement Mourief; montre-le moi!
--Oh! tu peux le feuilleter et même le lire à discrétion: tu n'y
comprendras rien.
Pierre ouvrit en effet le livre à deux ou trois endroits différents et
le rendit à son ami avec un visage piteux et défait qui amène un sourire
sur les lèvres de Platon.
--Mais alors dit le pauvre garçon, la princesse va me trouver
horriblement bête?
--Oh! que non! répondit son ami. Elle ne pense pas que, pour n'être pas
une bête, on doive comprendre d'emblée les livres qui exigent des études
préparatoires Vous vous entendrez très-bien. Elle n'est pas bas bleu le
moins du monde; tu verras!
La calèche s'arrête devant le petit perron, et deux minutes plus tard,
Pierre se trouvait assis en face de son ami, dans le second fauteuil
vert d'eau comme s'il la connaissait depuis dix ans. Les gros volumes
avaient disparu avec le couteau à papier, et quelques romans modernes
rôdaient seuls sur la table d'acajou rococo.
On déjeuna gaiement; la belle argenterie, le fin cristal mousseline, les
radis roses, la nappe étincelante, les bouquets de fleurs qui se
cachaient dans tous les coins, les yeux de velours et la robe blanche de
la princesse Sophie formaient un ensemble harmonieux, bine pondéré, où
les couleurs éclatantes et douces se faisaient une opposition savante
et, en apparence, naturelle. La princesse était passée maîtresse dans
l'art de composer un tableau d'intérieur avec les objets qui
l'environnaient. C'était peut-être ce qui donnait à son logis un charme
indicible qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs.
Après une conversation décousue et enjouée sut les mille sujets qui
circulent dans un même monde, la chaleur du soleil ayant diminué, vers
quatre heures, la princesse proposa une promenade dans le parc.
Ils entrèrent par la porte monumentale en fonte, édifiée par Alexandre
Ier, sur laquelle on lit, d'un côté, une inscription russe en lettres
d'or, et de l'autre, en français: _A mes chers compagnons d'armes._
Aussitôt, la fraîcheur de la verdure et l'ombre des beaux tilleuls
séculaires les environnèrent doucement, leur donnant l'impression d'une
vie nouvelle.
Laissant à leur droite le palais et les parterres, ils s'enfoncèrent
dans les grandes allées dont le vert foncé change avec les heures du
jour. Le lac, par échappées, brillait comme un bon rempli de vif argent.
La coupole dorée du bain turc, qui s'avance en promontoire, apparut un
instant, rutilante et baignée de soleil. Puis l'ombre les environna de
nouveau, et ils avancèrent lentement dans les allées sinueuses si bien
sablées qu'elles ont l'air d'un joujou anglais, et protégées par une
verdure si épaisse qu'on dirait une forêt inviolée.
Ils trouvèrent un banc et s'assirent dans une sorte de rond-point
environné d'une balustrade de pierre, où sans doute L'ancienne cour se
réunissait, sous Catherine pour diviser ou pour goûter,--mais de nos
jours désert et presque négligé.
Ce lieu avait une certaine grandeur mélancolique: les arbres autour
paraissaient plus vieux et plus vénérables qu'ailleurs, et, du reste,
les vieilles pierres quelque part que ce soit, semblent toujours avoir
quelque chose à vous conter.
Depuis le matin, les trois promeneurs avaient pensé plus d'une fois à la
fantasque Dosia,--en ce moment même peut-être occupée à s'aveugler
consciencieusement, les yeux fixés sur le lac Ladoga,--peut-être aussi
préparant quelque mystification inénarrable à n'importe quel
personnage,--le plus sérieux étant le meilleur en pareil cas. Mais
personne n'avait prononcé son nom.
--Je voudrais bien avoir du lait, dit tout à coup la princesse. Y a-t-il
loin d'ici à la maison du garde?
--Dix minutes, répondit le comte.
--Eh bien! mon ami, fais-nous apporter du lait. Je meurs de soir.
Mourief se leva, empressé.
--Permettez princesse, fit-il, j'irai.
Elle le retint du geste.
--Non, monsieur, vous êtes mon hôte, dit-elle avec la grâce qui lui
était particulière. Mon frère prendra cette peine.
Platon s'éloigna aussitôt à grandes enjambées. Il avait compris que,
seule avec le jeune homme, sa soeur amènerait bien plus facilement les
confidences, et qu'à son retour il trouverait Pierre disposé à se
confesser sans réserve.
En effet, on apercevait encore sa casquette parmi les troncs d'arbres,
lorsque la princesse, souriant à demi, dit brusquement au jeune
officier:
--Que vous a donc fait votre cousine Dosia, pour que vous ayez si piètre
opinion de ses mérites?
--Ce qu'elle m'a fait, princesse?... s'écria l'infortuné.
Il s'arrêta net, puis reprit après une demi-seconde de réflexion:
--Elle a failli me faire faire une sottise dont je me serais repenti
toute ma vie.
--J'adore les sottises! répondit Sophie avec son sourire engageant.
Racontez-moi cela!
En quelques mots Pierre lui raconta l'escapade et le retour de sa
cousine sous le toit maternel. La princesse l'écoutait toujours avec un
demi-sourire.
--Voyons, monsieur Pierre, lui dit-elle quand il reprit haleine,--car
dans sa colère il s'était animé,--si elle n'avait pas voulu revenir à la
maison, qu'auriez-vous fait?
--Je l'aurais amenée à ma mère, comme je lui avais dit. Et quel savon
j'aurais reçu! Encore dois-je des remerciement à cette tête folle pour
m'avoir épargné cet orage-là.
--Votre famille n'eût pas été satisfaite de ce choix?
--Certes non! Mais vous princesse, vous qui la connaissez, à ce que je
vois, aimeriez vous à la voir des vôtres?
--Oh! moi, dit Sophie, je n'ai pas qualité pour juger ces choses-là!
D'abord je trouve Dosia délicieuse avec tous ses défauts,--et pour je la
mettrais bien vite à la raison si je l'avais seulement un an avec moi;
et enfin je ne l'épouserai pas, ajouta-t-elle en riant, ce qui change la
position du tout.
--Je ne l'épouserai pas non plus, Dieu merci! s'écria Pierre en levant
les yeux au ciel, dans le transport de sa reconnaissance.
--Mais dites-moi, monsieur, si votre famille avait refusé son
consentement? Il me semble que Dosia est votre cousine à un degré assez
proche pour que le mariage vous soit interdit par l'Eglise?
--J'avais pensé à cela, en effet, répondit le jeune homme. Eh bien!
j'aurais donné ma démission, et nous nous serions mariés à l'étranger.
Il est avec le ciel des accommodements.
--Vous auriez encouru le risque d'une disgrâce?
--Mon Dieu, il l'aurait bien fallu! Une fois que je l'avais enlevée!
--Vous l'auriez épousée malgré tout?
Pierre regarda la princesse avec quelque surprise.
--Puisque je l'avais enlevée! répéta-t-il lentement.
La princesse baissa les yeux, savoura un moment la joie très-délicate et
suprême de rencontrer une âme absolument droite et honnête. Elle voulut
approfondir encore cette jouissance.
--Et vous ne l'aimiez pas follement?
--Franchement, non. Je ne l'aimais pas du tout, je le vois maintenant.
Je sens qu'il faut autre chose que la beauté et l'esprit pour inspirer
un véritable amour.
--Ah! vous avez fait cette découverte? dit en souriant la princesse.
Pierre garda le silence et rougit. Heureusement Sophie n'eut pas l'idée
de lui demander depuis quand, car il eût été bien honteux d'avouer que
cette conviction datait de l'instant même.
--Vous auriez épousé Dosia sans l'aimer, sachant qu'elle ne pourrait pas
vous procurer le vrai bonheur?
--Mais, princesse, puisque je l'avais enlevée! répéta Pierre pour la
troisième fois.
Sophie tendit la main au jeune officier.
--Allons, monsieur Pierre, dit-elle, vous êtes un preux! mais,
ajouta-t-elle en retirant sa main, bénissez le ciel de n'avoir pas
poussé l'épreuve jusqu'au bout. Il est heureux pour elle et pour vous
que l'affaire se soit terminée si brusquement, car si elle n'est pas la
femme de vos rêves, vous n'êtes pas non plus le mari qui lui convient.
--A quel infortuné, à quel condamné à perpétuité destineriez-vous cette
fantasque jeune personne?
--Ah! voilà! fit la princesse avec son sourire énigmatique; je n'en sais
rien, mais pour guider cette barque indocile, il faudrait un pilote plus
sage que vous.
Platon arrivait, suivi d'un paysan qui portait dans un panier du lait et
des verres. On se rafraîchit, et le paysan s'en retourna.
Ou moment où la princesse se levait pour continuer sa promenade:
--Vous êtes bien sûr, dit-elle à Pierre, que le retour de Dosia chez sa
mère ne vous a pas laissé de regrets?
--Le plus inexprimable soulagement, princesse, la joie la plus intime et
la plus profonde! Je n'ai jamais si bien dormi que cette nuit-là.
--Heureuse prérogative d'une bonne conscience, dit la princesse en
s'adressant à son frère. Tu vois devant toi, Platon, l'homme qui n'a
jamais connu le remords! Admire-le!...
--Ah! princesse, soupira Pierre, si vous saviez quel bien-être c'était
de penser que je l'avais échappé de si près! Grand Dieu! je frémis quand
je pense au danger que j'ai couru.
Ils reprirent en plaisantant le chemin du logis, contents tous les
trois, pour des motifs très-différents. Le contentement le plus sérieux
était celui de Sophie. La princesse, en effet, passait sa vie à chercher
de belles âmes, et, quand elle en trouvait, ce qui ne lui arrivait pas
souvent, il se chantait dans son coeur un concert à ravir les anges du
paradis. Ce jour-là, le concert fut particulièrement brillant.
On ne sait quelles paroles mystérieuses échangèrent Sophie et son frère
dans un aparté, mais tout le long de la route, en revenant au camp,
Platon ne fit que fredonner des airs d'opéra. Pierre Mourief ne dit pas
un mot et fuma huit cigarettes.