--S'il n'y a pas d'indiscrétion, monsieur, fit la princesse après les
premières banalités inévitables, dites-moi pourquoi mon frère vous
octroie une telle supériorité dur vos camarades de régiment?
Pierre se mit à rire.
--Demandez-le-lui, madame, répondit-il. S'il veut vous le dire, je
ratifie son jugement.
--On peut tout dire à ma soeur, fit Platon d'un air moitié fier, moitié
railleur; ce n'est pas pour rien qu'on l'a baptisée Sophie. On aurait
aussi bien pu la baptiser Muette, car elle ne répète jamais rien.
Pierre s'inclina respectueusement, sans cesser de sourire.
--Fais ce qu'il te plaira, dit-il à son ami; toi aussi, tu es si sage,
si sage... Vraiment, madame, ajouta-t-il en se tournant vers la
princesse, assise en face de lui, je ne mérite pas de me trouver en si
parfaite société; je ne reconnais pas digne...
--Raconte-moi ce qu'il a fait. Platon, dit la princesse à son frère.
Tout cela, ce sont des faux-fuyants pour éviter une confession terrible,
je le soupçonne. Vous avez tort, monsieur, reprit-elle en s'adressant à
Mourief, la confession purifie d'autant mieux que parfois elle suggère
un moyen de réparer une erreur.
--Ah! madame, je n'oserai jamais...
--Je vais donc parler à ta place, fit Platon, qui avait son idée.
Imagine-toi, ma chère soeur, que l'autre jour, pour célébrer dignement
le vingt-troisième anniversaire de sa naissance, le lieutenant Mourief,
ici présent, s'est grisé...
--Oh! grisé! protesta Pierre. Egayé, tout au plus!
--...En notre compagnie, continua Sourof. Tu peux bien te douter que si
j'y assistais, le mal n'était pas grave. Mais il était si gai, qu'il
nous a raconté tout au long les fantaisies d'une jeune fille fort mal
élevée et que, pour ma part, sans la connaître, je trouve charmante.
Pierre fit une moue significative.
--Voyons, dit Platon, est-elle charmante, ou non?
--Charmante, charmante... En théorie, oui... mais...
--Elle est fort mal élevée? demanda la princesse.
--Horriblement.
--Jolie et de bonne famille?
--Oui, princesse, l'un et l'autre sont incontestables.
--C'est Dosia Zaptine! dit la princesse après une seconde de réflexion.
Les deux jeunes gens se mirent à rire. Pierre s'inclina.
--Madame, dit-il je rends hommage à votre sagesse vraiment supérieure.
Près de vous, Zadig n'est qu'un écolier.
--Comment as-tu deviné? Je ne savais pas qu'une telle personne existât
sous la lune.
--Il n'y a qu'une Dosia au monde, répondit sentencieusement la
princesse, et il était réservé à M. Mourief d'être son prophète.
Maintenant, messieurs, si vous voulez revenir chez vous avant la
retraite, je vous conseille de ne pas perdre de temps, car vos jambes ne
valent pas celles de mes trotteurs.
Deux minutes après, la calèche de la princesse disparaissait dans un
nuage de poussière, et les jeunes reprenaient le chemin du camp.
--Oh! répondit son camarade par manière de consolation, quand on l'a vue
une fois, on ne l'oublie plus!... Platon, pourquoi ne m'avais-tu jamais
parlé de ta soeur?
--Est-ce qu'on parle de la perfection? répondit Sourof de ce ton moitié
railleur, moitié sérieux, qui lui était habituel. Elle apparaît, et l'on
est ébloui, voilà!
--C'est vrai! répondit Pierre très-sérieux.
Et ils causèrent chevaux jusqu'au moment de se quitter.