Le comte Platon Sourof avait une soeur, la princesse Sophie Koutsky,
aussi raisonnable, aussi sensée que lui-même. De toute sa vie, elle
n'avait fait qu'une folie, commis qu'une imprudence, celle d'épouser à
dix-sept ans un mari malade, qu'elle aimait tendrement, qu'elle avait
soigné avec tout le dévouement possible, et qui l'avait laissée veuve au
bout de dix-huit mois.
--Vous ne faites jamais de bêtises, ma chère, lui avait dit à ce sujet
la grande-duchesse N... dont elle était la filleule; mais il paraît que
vous avez l'intention de régler d'un seul coup tout votre passé et tout
votre avenir, en fait de folies.
Sophie s'était contentée de sourire et de baiser respectueusement la
main de son auguste marraine. Huit jours après le prince Koutsky un
rayon de bonheur sur son visage émacié par les fièvres, conduisait à
l'église celle qui voulait bien partager sa triste vie pour le peu de
temps qu'elle devait encore durer.
--Si Koutsky était riche, passe encore, disait un gros général
d'artillerie aussi intelligent que ses boulets de canon. Mais il n'a pas
le sou! Que peut-elle aimer dans ce fiévreux?
--Le sacrifice! lui jeta bien en face une belle enthousiaste de vingt
ans.
Le général s'inclina d'un air aimable et balbutia un compliment; mais il
n'avait pas compris, et il n'était pas le seul.
Sophie Koutsky soigna en effet son mari jusqu'au dernier moment, le mit
des ses mains dans le cercueil, prit le deuil de veuve et continua à
vivre aussi calme aussi raisonnable que jamais.
Ce qu'elle avait recherché dans le mariage était, en effet cette soif du
martyre qui tourmente les grandes âmes. Elle avait aimé Koutsky parce
qu'il était malade et condamné à mourir bientôt; elle avait vu une bonne
oeuvre à faire en donnant à ce mourant les joies du foyer domestique,
d'un intérieur harmonieux, d'une tendresse infatigable et dévouée.
Si son mari n'eût pas pris les fièvres au Turkestan en servant son pays,
elle eût peut-être été moins généreuse; mais dans de telles
circonstances il lui semblait payer sa dette à l'humanité et à son pays
tout ensemble.
Quand elle quitta le noir pour le lilas, on lui demanda ce qu'elle
comptait faire.
--Vivre un peu pour mon plaisir, répondit-elle.
En effet, depuis trois ou quatre ans qu'elle était veuve, on la voyait à
peu près partout où une honnête femme peut se montrer seule. Grâce à
cette dignité simple, à cette aisance tranquille et calmante, pour ainsi
dire, qui lui servait d'égide, sa grande jeunesse n'avait pas été un
obstacle à sa liberté.
La famille avait d'abord parlé de la nécessité d'un chaperon, mais la
princesse, sans s'en offusquer d'ailleurs avait repoussé cette idée.
--Mon chaperon serait ou une vieille femme véritablement digne de
respect,--et en ce cas il me faudrait la ménager et ls soigner, ce qui
me couperait les ailes--ou une demoiselle de compagnie nullement
vénérable, que je pourrais traîner partout à ma suite, mais dont la
protection ne serait pas sérieuse. Alors, à quoi bon? Laissez-moi comme
je suis, et si je fais quelque sottise, nous en reparlerons.
Cette façon sommaire de régler les questions de convenance avait d'abord
un peu ému la famille; puis "Sophie était si sage" que les bonnes gens
avaient cessé de s'occuper de ses petites fantaisies innocentes.
Le prince Koutsky n'avait pas laissé grand'chose à sa veuve; mais Sophie
était riche de son chef, et sa fortune bien ordonnée lui permettait de
vivre grandement. Son principal plaisir, en été consistait à surprendre
de temps en temps quelques bonnes amies en venant passer une journée
avec elles, dans les environs, et parfois il lui arrivait de venir
jusqu'au camp rendre visite à son frère, qu'elle aimait beaucoup et qui
la comprenait mieux que pas un être au monde.
Deux ou trois jours après l'indiscrétion de Pierre Mourief, la belle
princesse Sophie vint voir le comte Sourof. Ses chevaux seuls pouvaient
se plaindre de son humeur errante, car elle leur imposait de longues
courses; mais c'étaient de vaillantes bêtes, à la fois belles et
solides, et la course de Tsarkoé-Sélo, où elle habitait pendant l'été,
jusqu'au camp de Krasnoé, n'était pas assez longue pour les mettre sur
les dents.
La princesse passa la journée avec son frère, assista aux exercices,
dîna avec lui dans son isba, et, vers le soir, la calèche à quatre
places dont elle se servait dans ces sortes d'occasions s'avança devant
la petite maisonnette en bois.
Mourief passait en ce moment. Ses occupations l'avaient tenu écarté de
cette partie du camp pendant la journée; et, ne connaissant pas la
princesse, il ignorait à qui appartenait ce bel équipage. Une curiosité
provoquée peut-être moins par l'attelage de choix que par la
propriétaire de ces biens, lui fit ralentir le pas.
Sourof, reconduisant sa soeur, sortit de l'isba.
La beauté et l'expression charmantes du visage de la princesse, sa
grande tournure, sa distinction exquise frappèrent le jeune lieutenant.
Sophie venait de s'asseoir dans la calèche; son frère, appuyé sur la
portière, causait avec elle; il aperçut le visage légèrement étonné de
Pierre, qui se retournait pour voir encore cette belle personne, et,
souriant, il lui fit un signe d'appel.
Mourief rebroussa chemin et vint se ranger auprès de son ami.
--Ma chère Sophie, dit le comte, tu es la plus sage des femmes: tu seras
peut-être bien aise de faire la connaissance du plus fou de nos jeunes
braves... Le lieutenant Pierre Mourief, mon ami; la princesse Koutsky,
ma soeur.
Pierre s'inclina profondément. La princesse regarda un instant son frère
et le néophyte.
--Venez me faire un bout de conduite, messieurs; vous ne devez pas être
gens à redouter deux ou trois verste de chemin à pied.
Les deux jeunes gens obéirent, et l'attelage partit d'un trot égal et
parfait.