Le lendemain était un dimanche, Pierre goûtait encore les douceurs d'un
lit peu moelleux, quand le comte Platon entra dans sa cabane et vint
s'asseoir auprès de son oreiller.
Le jeune officier bâilla deux ou trois fois, s'étira de toutes ses
forces et tendit la main à son ami.
--J'ai la tête un peu lourde lui dit-il, j'aurai trop dormi.
--Non, fit Platon en souriant, tu as trop bu.
--Moi. Oh, peut-on calomnier ainsi un pauvre officier, innocent comme
notre mère Eve.
--Après le péché?
--Avant.
--Soit, mettons que tu n'as pas trop bu... tu as trop parlé.
--Hein? fit Pierre en se mettant sur son séant. J'ai trop parlé?
Qu'est-ce que j'ai dit? J'ai dit des bêtises?
--Pas précisément. Tu as raconté une certaine histoire d'enlèvement qui,
si elle est vraie...
--Ah, s'écria Pierre, j'ai parlé de ma cousine Dosia.
--Tu as parlé d'une cousine Clémentine, tu as eu l'habileté de ne pas
trahir son vrai nom; mais, mon pauvre ami, tu as fait de cette jeune
fille un portrait si original et si ressemblant, que le moins habile la
reconnaîtrait.
Pierre, désolé se balançait tristement, le visage caché dans ses deux
mains.
--Animal, s'écria-t-il, triple sot... Et... qu'est-ce que j'ai bien pu
dire.
Platon lui esquissa en quelque mots le récit de la veille.
--Ah, soupira Pierre satisfait, je n'ai pas brodé au moins. Je n'ai dit
que l'exacte vérité... _In vino veritas..._ Et tu m'as laissé aller,
toi, la Sagesse?
--Comment veux-tu arrêter un homme un peu gris qui s'amuse à amuser les
autres? Tu as eu un succès fou avec ton histoire...
Le front de Pierre s'éclaircit: on n'est jamais fâché d'apprendre qu'on
a eu un succès fou, lors même qu'on ne s'en souvient pas, et lors même
qu'on a dû ce succès à des moyens légèrement répréhensibles.
--Il faut tâcher de réparer cette étourderie, continua Platon en voyant
le bon effet de son discours.
--Oui, mais comment?
Etant d'accord sur la fin, les deux jeunes gens débattirent les moyens
et se séparèrent au bout d'un quart d'heure.
Le soir même, après dîner, au moment où les plus pressés allaient
déserter le mess, Platon fit un signe, et on apporta un grand bol de
punch flambant,--de format beaucoup plus modeste pourtant que celui de
la veille.
--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écrièrent les officiers.
Quelques-uns, prêts à partir, subissant l'attraction, revinrent sur
leurs pas.
--Cela veut dire, messieurs, fit Platon d'un air confus, que j'ai perdu
mon pari et que je m'exécute.
--Quel pari?
--Mourief avait parié qu'il inventerait de toutes pièces un petit roman,
aussi bien qu'un littérateur à tous crins. J'avais soutenu le contraire.
Il nous a amusés et séduits hier soir avec son histoire d'enlèvement.
J'ai perdu. Je m'exécute.
--Oh, séduits, séduits, s'écria un des jeunes gens en se rapprochant. Tu
n'as pas tant perdu ton pari que tu veux bien le dire, car, pour moi, je
n'ai pas cru un mot de cette aventure.
--Ni moi! dit un second.
--Ni moi! proféra un troisième. C'était trop joli pour être vrai!
Cette dernière réflexion mit du baume sur l'amour-propre de Mourief, qui
commençait à s'endolorir.
--Et puis, conclut un quatrième, quel est l'homme assez modeste pour
raconter une histoire où il joue un rôle si peu brillant? On est plus
chatouilleux quand il s'agit de soi-même!
Pierre échangea un sourire avec son ami.
La conversation, une fois détournée de la véritable piste, s'égara de
plus en plus, et le punch disparut au milieu de la gaieté générale.
L'heure venue, les deux jeunes gens reprirent ensemble le chemin de
leurs baraques. L'air était chargé d'une senteur aromatique
particulière, celle des bourgeons de peuplier nouvellement éclos. Cette
belle nuit de juin, presque sans ombres, ne provoquait sans doute pas
aux confidences, car ils marchèrent silencieux jusqu'au moment de se
séparer.
--Ta cousine Dosia est-elle vraiment si mal élevée? dit tout è coup
Platon au moment d'entrer dans sa baraque.
--Ah! mon cher, je ne sais pas au juste ce que j'ai dit, mais tout cela
est fort au-dessous de la vérité; il m'aurait fallu parler vingt-quatre
heures sans désemparer pour te donner une idée à peu près exacte de
cette fantasque demoiselle.
--Fantasque, soit! dit Platon en souriant; mais fort originale, et
très-vertueuse, à coup sûr, malgré son escapade.
--Originale, certes; vertueuse, encore plus! J'ai de bonnes raisons pour
m'en souvenir, répondit Pierre en passant légèrement la main sur sa
joue. Tu parles d'or, la Sagesse!
--Bonsoir fit Platon en lui tendant la main.
--Bonsoir! répondit Pierre, qui s'en alla d'un pas agile et souple.
Platon le regarda s'éloigner, réfléchit un moment, puis rentra dans sa
petite isba et s'endormit sans perdre une minute à de plus longues
réflexions.