IV

Le lendemain était le jour de mon départ. Dès le matin, après avoir

commandé mes chevaux pour huit heures du soir, je descendis au jardin

pour essayer de causer avec ma fiancée, et j'allai me poster sur cette

fameuse balançoire témoin de nos serments.

Je me demandais depuis un quart d'heure, par désoeuvrement, lorsqu'elle

descendit le terrible perron et vint s'asseoir auprès de moi.

La circonstance était solennelle; néanmoins, ma jeune fiancée toucha la

terre du pied comme Antée, et hop, nous voilà en l'air.

--Je pars ce soir, lui dis-je sautillant en mesure sur la planche.

--En effet, répondit-elle sans trop de mélancolie; et quand

reviendras-tu?

--C'est à toi de me le dire, répliquai-je. Tu m'as défendu de parler à

ta mère.

--Oui, fit Clémentine d'un air pensif, sans cesser toutefois de nous

balancer; elle ferait de beaux cris si elle savait que je suis fiancée.

Il faut attendre que Liouba soit mariée.

Je ne pus retenir une exclamation désolée. Liouba était la fille aînée

dont les perfections sans nombre avaient poussé ma pauvre tante à la

résolution désespérée de laisser ses enfants s'élever eux-mêmes.

--Liouba. Seigneur Dieu. Autant vaut parler des calendes grecques.

--Tu crois? fit Clémentine d'un air soucieux. Eh bien. Lucrèce, au

moins...

Lucrèce avait vingt-trois ans, et son oeil gauche regardais son nez

depuis le jour de sa naissance.

--Ce n'est pas beaucoup plus consolant, dis-je en secouant la tête.

--Eh bien! quand tu voudras! fit ma fiancée avec une résignation

sereine. Tout de suite si tu veux.

Je réfléchis et je me dis qu'avant de faire une démarche aussi

importante l fallait bien consulter un peu mes parents.

--Non, pas tout de suite, lui répondis-je: on ne traite pas ces

choses-là au pied levé. Tu m'écriras,--à la caserne des gardes à cheval,

tu sais?

--Oui, c'est entendu.

--Et tu vas me laisser partir comme ça, sans un pauvre petit baiser?

Elle me regarda de travers.

--Tu m'embrasseras, dit-elle, quand nous aurons baisé les saintes

images.

Cette allusion à la cérémonie de nos fiançailles ne me causa pas toute

la joie que j'étais en droit d'en attendre. Néanmoins, je ne fis point

la grimace, et je proférai quelques paroles appropriées è la

circonstance. Clémentine m'écoutait en se balançant, et ce balancement,

auquel je participais sans le vouloir, retirait, je dois l'avouer, un

peu de chaleur à mes protestations. Cependant, grâce aux jolis yeux et

aux joues roses de ma cousine, je sentais renaître mon éloquence,

lorsque Clémentine bondit à terre, me laissant sur la balançoire, fort

interloqué, je l'avoue. Je faillis tomber de la secousse, et, pendant

que je reprenais pied, elle était déjà loin.

J'entendis, deux minutes après, les gammes chromatiques les plus

lamentables rouler d'un bout à l'autre du piano sous les doigts de fer

de ma fantasque cousine, et je renonçai à l'espoir d'une conversation

plus sérieuse.

Je me trompais cependant: le ciel me réservait une surprise. Une heure

avant le dîner, la maison jouissait de la plus douce tranquillité, à ce

point que deux ou trois fois la gouvernante inquiète s'était dérangée

pour s'assurer qu'il n'était arrivé aucun malheur: je fumais ma

cigarette sous la marquise, quand j'entendis des cris aigus retentir à

l'étage supérieur.

La gouvernante disparut. La voix de ma tante se fit entendre, dominant

le tumulte par un formidable:--C'est trop fort, à la fin, mademoiselle.

Prévoyant une explication de famille, et naturellement doué d'une

répugnance instinctive pour ces sortes de choses, je m'éloignai

discrètement et je m'enfonçai dans les charmilles du vieux jardin.

J'avais fait deux ou trois fois le tour du labyrinthe et je n'avais

rencontré que des colimaçons, lorsque j'entendis des pas précipités, des

froissements de verdure, et mon nom crié à demi-voix par ma fiancée en

personne.

Je m'arrêtai, je criai:--Ici.... Et, une minute après, Clémentine,

palpitante, se jeta dans mes bras, comme l'avant-veille. Mais, craignant

un second soufflet, je m'abstins de la serrer sur mon coeur.

--Emmène-moi, dit-elle en fondant en larmes.

Je tirai mon mouchoir de poche,--elle avait perdu le sien,--et j'essuyai

ses yeux. Peine inutile, elle avait là deux robinets de fontaine. Quand

le mouchoir fut tout à fait mouillé, elle l'étendit sur un buisson pour

le faire sécher, et ses larmes s'arrêtèrent d'elles-mêmes.

Nous avions gagné un petit kiosque moisi, qui formait le centre du

labyrinthe. C'était une Espèce de couvercle porté sur huit colonnes

depuis longtemps dévorées par la mousse. Le plâtre tombé par morceaux

laissait voir la brique de cette laide architecture. Une peuplade

nombreuses grenouilles, choquées par notre intrusion dans leur paisible

domaine, sautillait çà et là d'un air menaçant.

Clémentine, qui n'aimait pas les grenouilles, s'assit à la turque sur un

des bancs de pierre placés entre les colonnes et ramassa soigneusement

ses jupes autour d'elle. Elle avait l'air d'une petite idole hindoue

bien gentille,--sans multiplication de bras ni de têtes.

--Qu'est-ce qu'il y a? lui dis-je enfin.

--Il y a que ma mère me fera mourir de chagrin, répondit ma cousine en

pleurant à nouveau.

--Je n'ai plus de mouchoir, lui fis-je observer avec douceur.

Elle essuya ses yeux dans un pli de sa robe et reprit son calme.

--Je suis la plus malheureuse des filles, dit-elle en se croisant les

bras.

Comment faisait-elle pour garder l'équilibre, c'est ce que je me demande

encore.

--Ma mère a juré de me faire mourir de désespoir.

--Qu'est-ce qu'elle t'a fait, ma pauvre chérie? lui dis-je en m'asseyant

tout près d'elle.

Elle rangea un peu les plis de sa jupe, se recroisa les bras et

continua.

--C'est un système. Avant-hier, c'était Bayard; aujourd'hui, c'est

Pluton; demain, ce sera toi, probablement. Tous ceux que j'aime, s'écria

Clémentine en levant ses yeux indignés vers le petit couvercle en

briques moisies qui nous abritait.

L'association entre Pluton, Bayard et moi ne me flattait que

médiocrement; mais la fin de la phrase était un heureux correctif. Je

témoigné une sorte de reconnaissance par un tendre regard, et Clémentine

reprit en hochant la tête avec véhémence:

--Oui, ce matin, ils n'ont pas eu honte d'atteler Bayard au tonneau. Mon

noble Bayard à ce méprisable tonneau. Aussi je lui ai fait: Kt. kt. et

il a tout défoncé. Je te l'avais bien dit.

Je ne pus garder mon sérieux à l'idée de ce spectacle, dont j'avais été

privé grâce à la fâcheuse nécessité de ranger ma valise. Clémentine

gagnée par mon hilarité, montra ses petites dents blanches dans un éclat

de rire muet, puis reprenant sa gravité et son discours:

--J'avais besoin de me venger, dit-elle. Le cocher avait dit qu'on

ferait un autre brancard beaucoup plus long et qu'alors Bayard aurait

beau ruer, une fois attelé il ne pourrait plus rien casser... Il n'est

pas bête, le cocher, fit-elle en se tournant brusquement vers moi.

--Non, il n'est pas bête, répétai-je d'un air convaincu.

J'étais décidé à dire comme elle.

--Mais il est méchant, reprit ma fiancée, puisqu'il a trouvé moyen de

réduire mon brave Bayard au vil métier de porteur d'eau. Je voulais donc

me venger... Tu sais que je couche dans la chambre de ma soeur Lucrèce?

--Non, je ne le savais pas.

--Eh bien, c'est la vérité. Or, elle déteste les chiens en général, et

mon chien Pluton en particulier. Alors, pendant qu'elle faisait la

sieste sur son lit, j'ai été chercher Pluton, je lui ai mis des chiffons

autour des pattes,--il s'est laissé faire: il est si bon, c'est un

agneau...

J'avais bien des raisons pour ne pas adorer cet agneau-là, mais je les

gardai pour moi.

--Alors, continua-t-elle, vois-tu d'ici Pluton avec des bottes fourrées,

montant l'escalier? Je le tenais par le collier et je lui disais à

l'oreille: Tout beau. Il marchait bien doucement, et nous sommes entrés

dans la chambre. Je lui ai montré mon lit. Il a tant d'esprit, il a

compris tout de suite, et il a sauté dessus. Ma soeur a un peu remué,

mais elle ne s'est pars réveillée. C'est ce que je voulais. J'ai tourné

la tête de Pluton du côté de la chambre:--ça, par exemple, ça n'a pas

été facile;--je l'ai couché sur l'oreiller, je lui ai passé une

camisole, je lui ai jeté un châle sur le corps, et après avoir

démailloté ses belles grosses pattes noires, je les ai allongées sur le

matelas. Jamais tu n'as vu douceur pareille. Ah, si les gens valaient

mon chien, le monde irait bien mieux.

J'acquiesçai d'un signe. Elle continua.

--J'ai donné mes ordres à Pluton et je suis allée m'asseoir près de la

fenêtre avec mon ouvrage. Comme Lucrèce ne se réveillait pas, j'ai

toussé un peu. Elle ouvre les yeux, se retourne, et tout près d'elle,

couché sur mon lit, à ma place, elle voit la figure noire de Pluton qui

la regardait en tirant la langue. Il avait chaud, tu comprends, sous ce

châle... Si tu savais comme elle a crié!

Je riais de si bon coeur, que Clémentine devint toute triste.

--Oui, oui, dit-elle, c'est très-drôle, mais elle a appelé maman, qui

est venue; on a voulu battre mon Pluton! Il s'est levé, il a déchiré ma

camisole, il a grogné, montré les dents, et maman a décidé qu'on

l'enverra à la métairie que nous avons à cinquante verstes d'ice...

l'exil! pauvre Pluton!... Et moi, que vais-je devenir? On rosse Bayard,

on exile mon chien, et tu t'en vas!

Elle recommença de pleurer, et cette fois je ne lui offris pas de

mouchoir: j'étais ému de sa douleur sincère, bien qu'il fût difficile de

reconnaître la part qui m'en revenait entre son cheval et son chien.

Elle sauta à bas de son banc, tenant toujours sa robe un peu relevée, de

crainte des grenouilles. Ses jolis petits pieds, chaussés d'étroites

bottines mordorées, brillaient comme du bronze sur le vieux pavé.

--Emmène-moi! dit-elle. Je ne veux pas rester ici!

--Mais, ma chérie!... lui dis-je.

--Emmène-moi! dit-elle en frappant de son petit pied doré.

--Je ne puis pas ainsi...

--Enlève-moi! on enlève les jeunes filles dans les romans, et on les

épouse. Tu m'amèneras à tes parents; ils me connaissent bien! Ton père

m'aime beaucoup. Enlève-moi!

--Mais, ma mignonne...

--Tu ne veux pas? C'est donc que tu nem'aimes pas! Oh! le monstre, qui a

menti! Eh bien! moi, je ne rentrerai pas dans cette méchante maison où

l'on crie toute la journée, où l'on se dispute, où l'on ne m'aime pas...

je m'en irai!

--Où? lui dis-je.

Sa colère m'amusait et me touchait à la fois.

Elle me parut tout à coup grandir d'une coudée; ses yeux lancèrent un

éclair, un vrai regard de femme, non d'enfant.

--Là! dit-elle en allongeant le bras vers la rivière qui brillait au

soleil, à quelque pas de nous.

Elle avait dit ce met si sérieusement, que je frissonnai.

--Non, ma chérie! lui dis-je en lui caressant la main bien timidement:

non, je ne veux pas.

--Emmène moi, alors! fit-elle en se tournant vers moi, toute pâle, les

yeux gros de larmes.

Ses lèvres avaient l'expression d'un enfant boudeur qui veut qu'on le

caresse et qu'on se réconcilie avec lui.

--Eh bien! oui! lui dis-je, à moitié fou...

Cette expression caressante, ces yeux pleins de prière m'avaient

ensorcelé.

--Merci! fit-elle en sautant de joie. Ce soir?

--Oui, ce soir à huit heures.

--Je t'attendrai au bout du jardin. Pars comme à l'ordinaire, et au bout

du jardin fais arrêter ton tarantass. Je te rejoindrai.

Nous n'étions pas loin de Pétersbourg: quelques heures de poste nous en

séparaient. Je me dis que je la mènerais chez ma mère, aussitôt

arrivé... Le sort en était jeté, j'épouserais Clémentine.

Elle me serra joyeusement les mains, puis s'arrête, prêtant l'oreille:

la cloche sonnait le dîner. Elle m'envoya un baiser du bout de ses

doigts mignons et disparut, toujours relevant sa robe de peur des

grenouilles.

Je fis une sotte figure pendant le dîner. Je n'osais affronter les

regards de ma tante, qui me comblait d'attentions et de bons morceaux.

Elle eut la bonté prévoyante de faire mettre un poulet rôti dans mon

tarantass. L'idée de ce poulet que je mangerais clandestinement avec sa

fille m'inspirait des remords au point d'arrêter les bouchées dans ma

gorge, ce que voyant ma tante fit joindre au poulet un gros morceau de

tarte pour souper.

Le regard de ma fiancée suivit joyeusement la tarte, et, audace indigne!

elle me cligna de l'oeil! Cette jeune fille n'avait pas idée de mes

tourments!... Enfin vint le soir, et l'heure du départ. Ton tarantass,

attelé de trois chevaux de poste, arriva tout sonnant et grelottant

devant le perron. Ma tante me bénit; toutes mes cousines me souhaitère

un bon voyage, je grimpai dans mon équipage, dont, à la surprise

générale, je fis lever la capote, malgré la beauté de la soirée; je

m'assis, et,--fouette cocher!--je laissai derrière moi la demeure

hospitalière envers laquelle je me montrais si ingrat.

V

Pierre Mourief s'interrompit et promena son regard sur le mess. Deux ou

trois officiers vaincus par le nombre des flacons vidés, sommeillaient

placidement; le reste de l'assemblée attendait avec curiosité la fin de

son récit.

Le comte Sourof devenu fort grave, regardait Pierre dans le blanc des

yeux.

--Je vous ennuie? fit celui-ci d'un air innocent.

--Non, non, continue, dit Sourof de sa voix calme.

--Ah! je t'y prends. Vous êtes témoins, messieurs et amis, que c'est

Sourof qui m'a dit de continuer; je l'avais prédit! Vous en prenez note?

--Oui! oui! lui répondit-on de tous côtés.

Le jeune comte sourit.

--Eh bien! je te le dis une fois de plus, continue! dit-il de bonne

grâce.

Pierre lui fit le salut militaire et reprit son récit après avoir mis sa

chaise à l'envers pour s'asseoir à califourchon.

--Je tournai le coin du jardin, suivant qu'il m'avait été ordonné, et je

fis arrêter mon équipage. Personne! Un instant je crus que cette

proposition d'enlèvement n'avait été qu'une aimable mystification de ma

charmante cousine, et je ne saurais dire qu'à cette idée mon coeur

éprouvât une douleur bien vive; mais je faisais injure à Clémentine. Je

la vis accourir dans l'allée, un petit paquet à la main: elle ouvrit la

porte palissadée qui donnait sur la route, et, d'un saut, bondit dans la

calèche. Je sautai auprès elle.

--Touche! dis-je à mon postillon, Finnois flegmatique qui s'était

endormi sur son siège pendant cette pause.

Quand vous aurez une femme à enlever, mes amis, je vous recommande de

prendre un cocher finnois; ces gens-là dorment toujours, ne tournent pas

seulement la tête et ne se rappellent jamais rien. Au fait, vous savez

cela aussi bien que moi, et ma recommandation était inutile.

Mon postillon se secoua, secoua aussi les rênes sur le dos de ses bêtes,

fit entendre un sifflement mélancolique, et nous voilà partis.

Dès que je fus remis "d'une alarme si chaude", je me tournai vers ma

fiancée. Elle me mit dans les mains son petit paquet.

--Tiens, dit-elle, pose ça quelque part.

--Qu'est-ce que c'est? lui demandai-je en palpant des objets ronds;

l'enveloppe était un fin bouchoir de batiste noué aux quatre coins.

--Ce sont des provisions de bouche pour la route, me répondit-elle.

Je dénouai le mouchoir, curieux de savoir ce que Clémentine appelait des

provisions de bouche. Je trouvai une longue tranche de pain noir, coupée

en deux et repliée sur elle-même, avec du sel gris au milieu,--et deux

oranges.

La situation était si grave, que cette découverte me laissa sérieux.

--J'ai volé les oranges à la femme de charge, dit-elle, et le pain noir

à la cuisine. Je voulais prendre aussi des confitures, mais je n'ai pas

trouvé dans quoi les mettre.

--Ça n'aurait pas été bien commode, lui fis-je observer, et puis nous

n'avons pas de pain blanc.

--Oh! fit Clémentine, les confitures, ça se mange sans pain!

Il n'y avait rien à répondre. Aussi je gardai le silence.

Nous roulions,--pas très-vite; les chevaux qui nous traînaient avaient

évidemment couru au moins une poste le jour même. Singulier enlèvement!

Une jeune fille qui emporte pour tout bagage un mouchoir de batiste,--et

des chevaux qui ne peuvent pas courir!

--Va donc plus vite! dis-je en tapant dans le dos de mon Finnois pour le

réveiller.

--Ça ne se peut pas, Votre Honneur! répondit-il d'un air ensommeillé, en

se tournant à demi vers nous. Le cheval de gauche a perdu un fer, et la

jument de brancard boîte depuis deux ans. Mauvais chevaux, Votre

Honneur, il n'y a rien à faire!

Puisqu'il n'y avait rien à faire, je me rassis dépité. Clémentine riait:

--C'est très-amusant! disait-elle. Comme c'est amusant!

Notez qu'il faisait encore très-clair, et que nous croisions à tout

moment des paysans qui revenaient du travail. Ils ôtaient leur chapeau

et restaient bouche béante è nous regarder sur le bord de la route.

Clémentine leur faisait de petits signes de tête fort bienveillants.

--Mais, ma chère, lui dis-je, tu veux donc qu'on coure après nous?

--Oh! il n'y a pas de danger! fit-elle en secouant le tête. Pourquoi

veux-tu que ces gens aillent raconter chez nous que je me promène avec

toi sur la route! Et puis, quand ils le diraient, on croirait que c'est

une de mes folies.

C'était vrai pourtant! mon excellente tante était si loin de me

soupçonner, que, lui eût-on dit que je fuyais avec sa fille sur la route

de Pétersbourg, elle n'eût pas daigné y attacher d'importance.

Cette pensée m'avait amoindri à mes propres yeux. Nous traversions une

forêt peu éloignée de la maison de ma tante; il n'y avait plus de

paysans sur la route, le soleil était couché, les rossignols chantaient

à plein gosier dans le taillis, mon Finnois dormait comme un loir;--je

me sentis plein d'audace, et je résolus de profiter des avantages que me

donnait ma situation.

--Cher ange... dis-je à Clémentine en me rapprochant, non sans une

infinité de précautions.

Clémentine fouillait dans sa poche avec une inquiétude évidente.

--Qu'y a-t-il? lui demandai-je en interrompant mon bel exorde.

--J'ai oublié mon porte-monnaie! fit-elle avec désespoir.

--C'est un détail. Combien y avait-il dans ton porte monnaie?

--Soixante-quinze kopecks, répondit-elle en tournant vers moi ses grands

yeux pleins de trouble.

--Ce n'est pas une fortune; ma mère te donnera un autre porte-monnaie,

lui dis-je par manière de consolation.

--C'est ma tante Mourief qui va être étonnée! s'écria Clémentine en

frappant des mains. Quelle surprise. J'adore les surprises.

Ma mère aussi adorait les surprises, mais je n'étais pas sûr que celle

que nous lui préparions fût de son goût.

Pour chasser ce doute importun, je me rapprochai encore un peu de ma

jolie fiancée, et je glissai tout doucement un bras derrière elle. Comme

elle se tenait droite, elle ne s'en aperçût pas. J'en profitai pour

m'emparer de sa main gauche: elle me laissa faire, parce que je

regardais attentivement ses bagues.

--Ma chère petite femme, lui dis-je, comme nous serons heureux.

--Oh, oui, répondit-elle; tu feras venir Bayard et Pluton, n'est-ce pas?

Maman ne te les refusera pas.

Certes non, ma tante ne les refuserait pas, et c'est précisément ce qui

me chagrinait, car ces deux animaux trop bien dressés m'opposeraient

sans aucun doute une rivalité redoutable dans le coeur de ma fiancée.

Enfin, je passai outre.

--Nous vivrons toujours ensemble, nous ne nous quitterons plus... Est-ce

que tu m'aimes, Clémentine?

--Mais oui, fit-elle avec une sorte de pitié. Voilà déjà deux fois que

tu me le demandes. Combien de fois faudra-t-il te le dire?

Evidemment, ma cousine et moi, nous n'avions de commun, en ce moment,

que les coussins de notre équipage; nous vivions dans deux mondes

complètement étrangers l'un à l'autre.

Je me hasardai à brûler mes vaisseaux. J'enlaçai Clémentine de mon bras

droit, je l'attirai à moi et j'appliqué un baiser bien senti sur ses

cheveux... Mais, au moment où mes lèvres touchaient son visage, sa main

droite, restée libre malheureusement, s'aplatissait sur le mien avec un

bruit si retentissant, que le Finnois, réveillé en sursaut, se hâta de

faire claquer ses rênes sur les dos de son attelage.

--Clémentine, fis-je irrité, c'est le second.

--Et ce sera comme ça toutes les fois que tu seras impertinent! me

répondit-elle avec la vaillantise d'un jeune coq déjà expert dans les

combats.

--Mais que diable! fis-je, fort mécontent, ce n'est pas pour autre chose

qu'on se marie. Quand on ne veut pas se laisser embrasser, on ne se fait

pas enlever.

Clémentine devint ponceau,--honte ou colère, je n'en sais rien. J'étais

extraordinairement monté, et je la regardais d'un air furieux.

--Ah, on ne se fait pas enlever. Ah, c'est pour m'embrasser que tu

m'enlèves. Eh bien, attends, ce ne sera pas long.

Elle avait détaché le tablier du tarantass et se préparait à sauter à

terre, au risque de se casser quelque chose: je la retins, non sans

peine, et mes mains, nouées autour de sa taille,--non par tendresse, je

vous le jure, mais pour la protéger,--reçurent plus d'une égratignure

dans la bagarre. Elle se défendait comme un lionceau en bas âge, mais

avec une vigueur surprenante.

A la fin, vaincue, elle se laissa tomber sur le coussin.

--Je n'ai que ce que je mérite, fit-elle d'un air sombre. Mais c'est une

indignité. Un galant homme ne se conduit pas ainsi.

J'avais tiré mon mouchoir et J'étanchais les gouttelettes de sang qui

venaient à la surface de mes égratignures.

Je lui montrai la batiste marbrée de petites taches roses.

--Est-ce que tu crois, dis-je qu'une demoiselle bien élevée se conduit

ainsi?

--C'est bien fait, répliqua-t-elle, et je recommencerai tous les jours.

--Tous les jours?

--Toutes les fois que tu seras grossier.

--Alors, ma chère, lui dis-je, ce n'est pas la peine de nous marier.

Nous pouvons nous quereller sans cela.

--Bien entendu. Adieu, je m'en vais. Bon voyage.

Elle allait sauter... Je la calmai d'un mot.

--Retourne à la maison, j'ai oublié quelque chose, dis-je à mon Finnois,

que tout ce tapage n'avait réveillé qu'à demi.

Il grogna bien un peu, mais la promesse d'un rouble de pourboire donna

des ailes à la jument boiteuse, et nous roulâmes bientôt vers la maison

de ma tante, tous deux fort bourrus, et chacun dans notre coin.

L'angle du jardin apparut bientôt. J'allais déposer Clémentine où je

l'avais prise, elle fit un geste négatif.

--Eh bien, dit-elle, que penserait-on de moi? Il faut que tu me ramènes

au perron.

--Mais on me demandera des explications.

--Dis ce que tu voudras: la vérité, si tu veux.

Elle se rencogna, maussade. Chose très-singulière, nous n'étions plus

fiancés, et nous n'avions pas cessé de nous tutoyer. A vrai dire,

c'était une habitude de nos jeunes années, que nous avions eu beaucoup

de peine à perdre: on n'est pas cousins pour rien.

La tarantas s'arrêta devant le perron, à l'ébahissement général de toute

la maisonnée, accourue au bruit des roues. Ma tante dominait toute la

famille de sa haute stature, exhaussée de sa maigreur phénoménale.

--Mon Dieu, Pierre, qu'est-ce qu'il y a? s'écria la digne femme

bouleversée.

--Ma cousine m'avait fait un bout de conduite, je vous la ramène.

Clémentine descendit prestement et s'enfuit dans sa chambre pour éviter

les reproches de sa mère sur son manque de convenance.

--Elle t'a dérangé de ta route, Pierre, me dit mon excellente tante;

pardonne-lui, c'est une enfant mal élevée.

--Je n'ai rien à lui pardonner, ma tante, répondis-je de mon mieux: mais

il est bien vrai que c'est une enfant.

Je repartis aussitôt, plus léger qu'une plume, je m'endormis et n'ouvris

plus les yeux jusqu'à Pétersbourg. Vous me demandiez ce que j'avais fait

de ma cousine après l'avoir enlevée? Voilà ce que j'en ai fait, et si

Platon y trouve à redire, je suis prêt à accepter ses reproches.

Platon était le comte Sourof, qu'on plaisantait souvent de ce prénom, si

bien d'accord avec sa sagesse et sa philosophie souriante.

--Platon n'y voit rien à redire, répliqua celui-ci, mais ton histoire

est excellente, et tu nous as bien amusés. Je te vote une plume

d'honneur.

--Assez bavardé. Des cartes, cria un de ceux qui avaient dormi.

On apporta des cartes et des rafraîchissements. Le reste de la soirée

s'écoula comme toutes les soirées de ce genre.

La fille de Dosia · 第 6 / 25 题