III

--Vous me croirez si vous voulez, mes chers amis, continua Pierre après

avoir fait circuler le punch autour de la table: la perspective de ce

mariage ne m'effrayait pas du tout.

--Parbleu! une si jolie femme! fit-on de loin.

--Jolie, oui, mais pas commode... une peu dans le genre de son cheval,

qui ruait d'une façon si obéissante! Mais dans ce moment là je n'y

pensais pas. D'ailleurs, c'était l'heure du dîner. Clémentine s'envola,

je la suivis. Elle grimpait bien mieux que moi cet espèce d'escalier en

casse-cou dont je vous ai parlé, et je ne la retrouvai qu'à table,

tirant les oreilles à sa plus jeune soeur, qui poussait des cris de

paon. Ma tant eut beaucoup de peine à rétablir un semblant de calme dans

cet intérieur agité par le vent d'une tempête perpétuelle,--au mors,

s'entend. Le silence se fit devant les assiettes pleines de soupe trop

grasse, que le cuisinier de ce château fait à la perfection. Ma bonne

tante, qui est maigre comme un clou, se délectait.

--Oh! la bonne soupe! disaient-elle de temps en temps.

Ma fiancée, d'un air innocent, dégraissait la sienne par petites

cuillerées dans l'assiette de son voisin, le prêtre de la paroisse,

invité, ce jour-là à l'occasion de je ne sais quelle fête. Le brave

homme ne s'en apercevait pas, absorbé qu'il était dans l'explication

épineuse d'un litige clérical. Nous étouffions tous nos rires. Enfin ma

tante s'aperçut du manège de sa fille.

--Oh! fi! l'horreur! s'écria-t-elle.

--J'ai fini, maman! répondit ma fiancée en se hâtant d'avaler son

potage.

Elle posa su cuiller sur son assiette et promena sur l'assemblée un

regard satisfait.

Cette conduite aurait dû me donner à réfléchir. Et bien! non. Je trouvai

Clémentine adorable. Elle ne prenait peut-être pas tout à fait assez au

sérieux le changement qui s'était fait dans son existence, mais elle

était si bien comme cela!

Après dîner, on joua aux _gorelki._ Chacun prit sa chacune, et les

couples s'alignèrent. Vous connaissez ce jeu: celui qui n'a pas trouvé

de partenaire est chargé de donner le signal et de courir après les

autres. Je cherchais Clémentine pour lui donner la main, lorsqu'elle

apparut tenant par le collier un énorme chien de Terre-Neuve qu'elle

adore, et qui s'appelle Pluton.

--Qu'est-ce que vous voulez faire de cette bête, lui dis-je.

--C'est mon cavalier! répondit-elle en se rangeant avec son chien dans

la file des couples.

--Vous? fit-elle en me riant au nez. C'est vous qui "brûlerez"!

De fait, j'étais le dernier, et il n'y avait plus de dames. A la grande

joie des gens sérieux restés sur le balcon, je pris la tête de la file

et je donnai le signal en frappant des mains. Le premier couple situé

derrière moi se sépara, et, passant de chaque côté de ma personne,

essaya de se rejoindre en avant. Je feignis de vouloir saisir la jeune

fille, mais sans beaucoup d'enthousiasme, et le couple haletant, réuni

de nouveau, retourna à la queue pour attendre son tour. Je fis de même

avec plusieurs autres: c'était Clémentine qu'il me fallait, et j'étais

curieux de voir ce qu'elle ferait de son chien quand je l'aurais

attrapée.

Un coup d'oeil furtif m'avertit que c'était à elle de courir. Je frappai

dans mes mains: Une deux, trois! Une boule noire passa à ma droite, un

nuage blanc à ma gauche. Je me dirigeai vers le nuage blanc, mais au

moment où j'allais l'atteindre...

--Pille, Pluton! cria ma fiancée.

Pluton s'accrocha désespérément aux pans de mon surtout d'uniforme.

Je me mis à tournoyer, pensant faire lâcher prise à mon adversaire; mais

celui-ci avait coutume de n'obéir qu'à un mot magique dont je n'avais

pas le plus léger souvenir. Moitié riant, moitié fâché, je cessai de

tournoyer, et je regardai l'assistance. Ils riaient tous à se pâmer.

Les jeunes officiers qui écoutaient ce récit ne se faisaient pas non

plus faute de rire. Pierre, très-sérieux, reprit son discours après un

court silence.

--Clémentine s'était laissée tomber par terre et riait plus que tous les

autres ensemble. Entre deux crises, ma tante, qui n'en pouvait plus, lui

criait: Fais donc lâcher pluton!

--Je ne peux pas!... répondait ma fiancée en riant de plus belle.

--Eh bien! lui dis-je, ne vous gênez pas! Quand vous aurez fini...

Et je tentai de m'asseoir aussi sur le gazon; mais Pluton grommelant me

tira si énergiquement, que je fus obligé de rester debout. Enfin

Clémentine reprit son sérieux et dit à son chien:

--C'est bon Pluton!

L'animal docile, desserra les dents et vint se coucher près d'elle.

C'est comme ça qu'elle élevait les bêtes.

Les officiers applaudirent vivement à la péroraison de leur

camarade.--Après? après? cria-t-on de toutes parts.

Pierre promena sur l'assemblée et reprit:

--Il n'y eut pas moyen de parler avec elle ce soir-là. D'ailleurs je lui

gardait un peu rancune du procédé du chine. J'allai donc me coucher en

me promettant de lui faire entendre raison quand elle serait ma femme.

Le lendemain matin, il n'était pas encore sept heures, j'entendis une

pluie de sable, mêlé de fin gravier tomber contre mes vitres. Je sautai

à la fenêtre, je l'ouvris et j'entendis un éclat de rire s'enfuir au

loin sous les grandes allées du vieux jardin. Je fus vite habillé et

vite arrivé au fond de ce mystérieux fouillis de verdure... Rien!

Je cherchai dans tous les bosquets, dans toutes les retraites... Rien!

Et de temps en temps un rire argentin me défiait à travers les

charmilles.

Enfin, comme je commençais à avoir envie de retourner à la maison

prendre mon café,--car j'étais à jeun,--je vis, entre deux alisiers, le

visage mutin de ma fiancée. Je bondis vers elle, et, non sans me piquer

un peu les doigts, je la saisis par la taille.

Ah! mes amis!... je n'avais pas eu le temps de sentir palpiter son coeur

sous ma main, que je reçus...j'en rougis jusqu'à mon dernier jour... je

reçus un maître soufflet!

Pierre, penaud, regarda son auditoire, qui manquait absolument de

gravité. Le comte Sourof souriait d'un air content.

--Ah! ça vous amuse! reprit le héros de la fête. Eh bien! moi, ça ne

m'amusa pas. Ce n'est pas gentil, lui dis-je; est-ce qu'un fiancé n'a

pas le droit d'attraper sa fiancée quand elle lui fait des niches?

--Non! me répondit-elle toute rouge de colère; et, si tu recommences, je

le dirai à maman.

--Mais ma chère, quand nous serons mariés...

--Eh bien! fit-elle avec un aplomb qui me renversa, ce n'est pas une

raison pour être grossier, quand on est marié! Jeu de main, jeu de

vilain!

Elle me tira la langue, messieurs; elle me tira positivement la langue

et me tourna le dos. Je ne tentai pas de la suivre.

J'étais assis depuis cinq minutes dans la salle à manger, devant ma

tasse de café à la crème, bien parfumé, et je savourais avec délices les

petits pains au beurre tout chauds qu'on ne fait nulle part aussi bien

que chez ma tante... lorsque je vis entrer Clémentine. Nous étions les

premiers à cette heure matinale.

Fort grave, encore un peu rouge de sa récente colère, elle s'assit à

côté de moi, se fit donner une tasse de café et tira à elle le sucrier.

La vieille gouvernante à tête de brebis, qui a vainement essayé

d'éduquer toute dette band indisciplinée, poussa un soupir, n'essaya pas

de protester et regarda ailleurs. Les doigts de Clémentine fouillaient

dans le sucrier d'argent avec de petits tintements très-joyeux;--elle

avait mis soigneusement les pinces de côté. Délibérément, elle jeta un

morceau de sucre dans sa tasse, puis, du même air tranquille, un autre

morceau dans la mienne.

--Mais, cousine, lui dis-je, mon café est sucré.

--Cela ne fait rien, répondit-elle sans se troubler; et deux autres

morceaux de sucre tombèrent dans mon pauvre café. Elle remplis sa propre

tasse jusqu'à la faire déborder, puis tendit le sucrier vide à la

gouvernante. Je commençais à deviner son projet.

--Il n'y en a plus! dit-elle. Allez en chercher, je vous prie.

La pauvre gouvernante poussa un autre soupir--c'était le fond de sa

conversation--et sortit avec les clefs.

--Pierre, dit Clémentine, pardonnez-moi!

Je la regardai: elle avait vraiment l'air sérieux.

--Je ne vous en veux pas, lui répondis-je, à condition que vous ne

recommencerez pas.

--Ni vous non plus, fit-elle vivement. Marché fait.

Messieurs, qu'auriez-vous dit à ma place?

--Marché fait, répondis-je.

Elle frappa joyeusement des mains.

--Ah, la bonne vie que nous allons mener, dit-elle. Quel dommage que

vous partiez demain... Mais vous reviendrez bientôt?

--Certainement fis-je avec conviction.

La journée se passa très-agréablement. Mes mains avaient de temps en

temps des velléités soigneusement réprimées de rôder autour de ma

cousine; mais, à cela près, tout alla fort bien. Ma tante ne gronda se

fille que deux ou trois fois; ses autres filles, d'ailleurs, ne lu

laissèrent pas beaucoup le loisir de s'occuper d'elle. Malgré cela, je

ne pus échanger une parole en particulier avec Clémentine, qui

s'arrangeait toujours pour avoir quelqu'un en tiers dans nos rencontres.

La fille de Dosia · 第 5 / 25 题