--Vous me croirez si vous voulez, mes chers amis, continua Pierre après
avoir fait circuler le punch autour de la table: la perspective de ce
mariage ne m'effrayait pas du tout.
--Parbleu! une si jolie femme! fit-on de loin.
--Jolie, oui, mais pas commode... une peu dans le genre de son cheval,
qui ruait d'une façon si obéissante! Mais dans ce moment là je n'y
pensais pas. D'ailleurs, c'était l'heure du dîner. Clémentine s'envola,
je la suivis. Elle grimpait bien mieux que moi cet espèce d'escalier en
casse-cou dont je vous ai parlé, et je ne la retrouvai qu'à table,
tirant les oreilles à sa plus jeune soeur, qui poussait des cris de
paon. Ma tant eut beaucoup de peine à rétablir un semblant de calme dans
cet intérieur agité par le vent d'une tempête perpétuelle,--au mors,
s'entend. Le silence se fit devant les assiettes pleines de soupe trop
grasse, que le cuisinier de ce château fait à la perfection. Ma bonne
tante, qui est maigre comme un clou, se délectait.
--Oh! la bonne soupe! disaient-elle de temps en temps.
Ma fiancée, d'un air innocent, dégraissait la sienne par petites
cuillerées dans l'assiette de son voisin, le prêtre de la paroisse,
invité, ce jour-là à l'occasion de je ne sais quelle fête. Le brave
homme ne s'en apercevait pas, absorbé qu'il était dans l'explication
épineuse d'un litige clérical. Nous étouffions tous nos rires. Enfin ma
tante s'aperçut du manège de sa fille.
--Oh! fi! l'horreur! s'écria-t-elle.
--J'ai fini, maman! répondit ma fiancée en se hâtant d'avaler son
potage.
Elle posa su cuiller sur son assiette et promena sur l'assemblée un
regard satisfait.
Cette conduite aurait dû me donner à réfléchir. Et bien! non. Je trouvai
Clémentine adorable. Elle ne prenait peut-être pas tout à fait assez au
sérieux le changement qui s'était fait dans son existence, mais elle
était si bien comme cela!
Après dîner, on joua aux _gorelki._ Chacun prit sa chacune, et les
couples s'alignèrent. Vous connaissez ce jeu: celui qui n'a pas trouvé
de partenaire est chargé de donner le signal et de courir après les
autres. Je cherchais Clémentine pour lui donner la main, lorsqu'elle
apparut tenant par le collier un énorme chien de Terre-Neuve qu'elle
adore, et qui s'appelle Pluton.
--Qu'est-ce que vous voulez faire de cette bête, lui dis-je.
--C'est mon cavalier! répondit-elle en se rangeant avec son chien dans
la file des couples.
--Vous? fit-elle en me riant au nez. C'est vous qui "brûlerez"!
De fait, j'étais le dernier, et il n'y avait plus de dames. A la grande
joie des gens sérieux restés sur le balcon, je pris la tête de la file
et je donnai le signal en frappant des mains. Le premier couple situé
derrière moi se sépara, et, passant de chaque côté de ma personne,
essaya de se rejoindre en avant. Je feignis de vouloir saisir la jeune
fille, mais sans beaucoup d'enthousiasme, et le couple haletant, réuni
de nouveau, retourna à la queue pour attendre son tour. Je fis de même
avec plusieurs autres: c'était Clémentine qu'il me fallait, et j'étais
curieux de voir ce qu'elle ferait de son chien quand je l'aurais
attrapée.
Un coup d'oeil furtif m'avertit que c'était à elle de courir. Je frappai
dans mes mains: Une deux, trois! Une boule noire passa à ma droite, un
nuage blanc à ma gauche. Je me dirigeai vers le nuage blanc, mais au
moment où j'allais l'atteindre...
--Pille, Pluton! cria ma fiancée.
Pluton s'accrocha désespérément aux pans de mon surtout d'uniforme.
Je me mis à tournoyer, pensant faire lâcher prise à mon adversaire; mais
celui-ci avait coutume de n'obéir qu'à un mot magique dont je n'avais
pas le plus léger souvenir. Moitié riant, moitié fâché, je cessai de
tournoyer, et je regardai l'assistance. Ils riaient tous à se pâmer.
Les jeunes officiers qui écoutaient ce récit ne se faisaient pas non
plus faute de rire. Pierre, très-sérieux, reprit son discours après un
court silence.
--Clémentine s'était laissée tomber par terre et riait plus que tous les
autres ensemble. Entre deux crises, ma tante, qui n'en pouvait plus, lui
criait: Fais donc lâcher pluton!
--Je ne peux pas!... répondait ma fiancée en riant de plus belle.
--Eh bien! lui dis-je, ne vous gênez pas! Quand vous aurez fini...
Et je tentai de m'asseoir aussi sur le gazon; mais Pluton grommelant me
tira si énergiquement, que je fus obligé de rester debout. Enfin
Clémentine reprit son sérieux et dit à son chien:
--C'est bon Pluton!
L'animal docile, desserra les dents et vint se coucher près d'elle.
C'est comme ça qu'elle élevait les bêtes.
Les officiers applaudirent vivement à la péroraison de leur
camarade.--Après? après? cria-t-on de toutes parts.
Pierre promena sur l'assemblée et reprit:
--Il n'y eut pas moyen de parler avec elle ce soir-là. D'ailleurs je lui
gardait un peu rancune du procédé du chine. J'allai donc me coucher en
me promettant de lui faire entendre raison quand elle serait ma femme.
Le lendemain matin, il n'était pas encore sept heures, j'entendis une
pluie de sable, mêlé de fin gravier tomber contre mes vitres. Je sautai
à la fenêtre, je l'ouvris et j'entendis un éclat de rire s'enfuir au
loin sous les grandes allées du vieux jardin. Je fus vite habillé et
vite arrivé au fond de ce mystérieux fouillis de verdure... Rien!
Je cherchai dans tous les bosquets, dans toutes les retraites... Rien!
Et de temps en temps un rire argentin me défiait à travers les
charmilles.
Enfin, comme je commençais à avoir envie de retourner à la maison
prendre mon café,--car j'étais à jeun,--je vis, entre deux alisiers, le
visage mutin de ma fiancée. Je bondis vers elle, et, non sans me piquer
un peu les doigts, je la saisis par la taille.
Ah! mes amis!... je n'avais pas eu le temps de sentir palpiter son coeur
sous ma main, que je reçus...j'en rougis jusqu'à mon dernier jour... je
reçus un maître soufflet!
Pierre, penaud, regarda son auditoire, qui manquait absolument de
gravité. Le comte Sourof souriait d'un air content.
--Ah! ça vous amuse! reprit le héros de la fête. Eh bien! moi, ça ne
m'amusa pas. Ce n'est pas gentil, lui dis-je; est-ce qu'un fiancé n'a
pas le droit d'attraper sa fiancée quand elle lui fait des niches?
--Non! me répondit-elle toute rouge de colère; et, si tu recommences, je
le dirai à maman.
--Mais ma chère, quand nous serons mariés...
--Eh bien! fit-elle avec un aplomb qui me renversa, ce n'est pas une
raison pour être grossier, quand on est marié! Jeu de main, jeu de
vilain!
Elle me tira la langue, messieurs; elle me tira positivement la langue
et me tourna le dos. Je ne tentai pas de la suivre.
J'étais assis depuis cinq minutes dans la salle à manger, devant ma
tasse de café à la crème, bien parfumé, et je savourais avec délices les
petits pains au beurre tout chauds qu'on ne fait nulle part aussi bien
que chez ma tante... lorsque je vis entrer Clémentine. Nous étions les
premiers à cette heure matinale.
Fort grave, encore un peu rouge de sa récente colère, elle s'assit à
côté de moi, se fit donner une tasse de café et tira à elle le sucrier.
La vieille gouvernante à tête de brebis, qui a vainement essayé
d'éduquer toute dette band indisciplinée, poussa un soupir, n'essaya pas
de protester et regarda ailleurs. Les doigts de Clémentine fouillaient
dans le sucrier d'argent avec de petits tintements très-joyeux;--elle
avait mis soigneusement les pinces de côté. Délibérément, elle jeta un
morceau de sucre dans sa tasse, puis, du même air tranquille, un autre
morceau dans la mienne.
--Mais, cousine, lui dis-je, mon café est sucré.
--Cela ne fait rien, répondit-elle sans se troubler; et deux autres
morceaux de sucre tombèrent dans mon pauvre café. Elle remplis sa propre
tasse jusqu'à la faire déborder, puis tendit le sucrier vide à la
gouvernante. Je commençais à deviner son projet.
--Il n'y en a plus! dit-elle. Allez en chercher, je vous prie.
La pauvre gouvernante poussa un autre soupir--c'était le fond de sa
conversation--et sortit avec les clefs.
--Pierre, dit Clémentine, pardonnez-moi!
Je la regardai: elle avait vraiment l'air sérieux.
--Je ne vous en veux pas, lui répondis-je, à condition que vous ne
recommencerez pas.
--Ni vous non plus, fit-elle vivement. Marché fait.
Messieurs, qu'auriez-vous dit à ma place?
--Marché fait, répondis-je.
Elle frappa joyeusement des mains.
--Ah, la bonne vie que nous allons mener, dit-elle. Quel dommage que
vous partiez demain... Mais vous reviendrez bientôt?
--Certainement fis-je avec conviction.
La journée se passa très-agréablement. Mes mains avaient de temps en
temps des velléités soigneusement réprimées de rôder autour de ma
cousine; mais, à cela près, tout alla fort bien. Ma tante ne gronda se
fille que deux ou trois fois; ses autres filles, d'ailleurs, ne lu
laissèrent pas beaucoup le loisir de s'occuper d'elle. Malgré cela, je
ne pus échanger une parole en particulier avec Clémentine, qui
s'arrangeait toujours pour avoir quelqu'un en tiers dans nos rencontres.