--Je ne vous dirai point dans quelle maison vivait la cousine que j'ai
enlevée, ni combien elle avait de soeurs; cela pourrait vous mettre sur
la voie, et je préfère laisser peser le soupçon sur ces dix-neuf Grâces
ou Muses, è votre choix. Je vous dirai seulement que ma cousine...
Palmyre...
--Palmyre n'est pas un nom russe! cria une vois.
--Disons Clémentine, alors!
--Clémentine non plus n'est pas russe!
Raison de plus, riposta Pierre, puisque je ne veux pas vous dire son
nom. Ma cousine Clémentine vient d'avoir dix-sept ans, et c'est la plus
mal élevée d'une famille où toutes les demoiselles sont mal élevées. La
cause de cette déplorable éducation est assez singulière. Ma tante
Eudoxie,--je vous préviens que ce n'est pas son nom,--ma tant pour
premier enfant une fille admirablement laide. Désolée de voir cette
fleur désagréable s'épanouir à son foyer, elle s'appliqua à l'orner de
toutes les vertus qui peuvent embellir une femme. Mais ma tante
Prascovie...
--Eudoxie! fit un cornette...
--Virginie! reprit imperturbablement Mourief. Ma tante Virginie n'a pas
la main heureuse. Quand il lui arrive de saler des concombres, elle met
généralement trop de sel, et quand ce sont des confitures, parfois elle
n'y met pas assez de sucre. Cette fois elle traita sa fille comme les
concombres, mais à cette différence près c'est du sucre dont elle mit
trop. Bref, pour parler clair, elle éleva si bien sa fille aînée, elle
lui inculpa tant de vertus et de perfections, que la chère créature
devint intolérable. Sa douceur chrétienne la rendait plus déplaisante
que tout le vinaigre d'une conserve... Excusez, mes amis, ces
comparaisons culinaires; mais si vous saviez quel soin professe pour les
conserves chez ma tante Pulchérie!... Enfin ma cousine première était si
parfaite, que ma tante, au désespoir, déclara que son second enfant, qui
se fit beaucoup attendre, par parenthèse, s'élèverait tout seul. Ainsi
en fut-il. Ma tante reçut du ciel une jolie collections de filles qui se
sont élevées chacune à sa guise, et je vous réponds que, dans la
collection, il y en a d'assez curieuses.
--Peut-on les voir? fit un officier.
--Non, mon tendre ami.
--Pour de l'argent, insista un autre.
--Pas même gratis, répliqua Pierre. Or ma cousine Clémentine est la plus
mal élevée de toutes,--jugez un peu. Je ne vous citerai qu'un détail, il
vous donnera une idée du reste: lorsque à table on présente un entremets
de son goût, elle fait servir tout le monde avant elle; puis, au moment
où le domestique lui offre le plat, elle passe son doigt rose sur
l'extrémité de sa langue de velours et fait le simulacre de décrire un
cercle sur le bord du plat avec son doigt mignon.--"A présent, dit-elle,
personne ne peut plus en vouloir, et tout est pour moi."
--Oh, fit l'assistance scandalisée.
--Et elle mange tout, car c'est une jolie fourchette, je vous en
réponds. Voilà donc la cousine que j'ai enlevée. Vous me demanderez
peut-être pourquoi,--quand dans la collection de mes cousines il y en a
d'autres certainement moins mal élevées, même parmi ses
soeurs,--pourquoi j'ai préféré celle-là. Mais c'est qu'elle a un
avantage: elle est jolie comme un coeur.
--Blonde? dit un curieux.
--Châtain clair, avec des yeux bleus et des cils longs comme ça.
Pierre indiqua son bras jusqu'à la saignée.
--Grande?
--Toute petite, avec des pieds et des mains imperceptibles, une taille
fine,--fine comme un fil;--et de l'esprit... oh de l'esprit.
--Plus que toi? fit le comte Sourof, redevenu de belle humeur.
--Les femmes ont toujours plus d'esprit que les hommes, fit
sentencieusement Pierre Mourief. Il y a des hommes qui veulent faire
croire le contraire, mais...
Il passa deux ou trois fois son index devant son nez avec un geste
négatif fort éloquent. Tout le mess battit des mains.
--Or continua le héros, ma cousine adore l'équitation. Et de fait, elle
a raison, car à cheval, elle est divine. Elle monte un grand diable de
cheval, haut comme le cheval du colonel, mais plus maigre; et de ces
chevaux secs qui ruent, vous savez? Celui-là ne dément pas les
traditions de sa race: il rue à tout propos et sans propos. Il faut voir
alors Clémentine, perchée sur cette machine fantastique, s'incliner
gracieusement en avant à chaque ruade. Pendant que cette bête de
l'Apocalypse fait feu des quatre pieds, ma cousine a l'air aussi à son
aise que si elle vous offrait une tasse de thé.
--Et, c'est une maîtresse femme, ta cousine, fit observer un officier.
--Oh, oui, s'écria Pierre, vous le verrez bien. Or, il y a à peu près
six semaines, c'était au commencement de mai, j'étais assis sur un de
ces bancs qu'on a dans les jardins, vous savez? une très-longue planche
posée à ses deux extrémités de façon à fléchir sous le poids du corps...
--Oui, une balançoire à mouvement vertical.
--Justement. J'étais assis là-dessus, aidant à ma digestion par un
exercice mesuré, me balançant légèrement de bas en haut et de haut en
bas, comme un bonhomme suspendu à un fil de caoutchouc. Il tombait des
chenilles d'un gros arbre qui ombrageait cette balançoire,--je les vois
encore,--lorsque j'entendis un grand fracas de portes vitrées.
--Oh! me dis-je, une vitre cassée!
Je prête l'oreille. Non! la vitre n'était pas cassée.--Sauvé! merci mon
Dieu, pensai-je en reprenant ma cigarette.
J'avais à peine proféré cette oraison jaculatoire, que j'aperçus un
tourbillon blanc qui dégringolait le long du perron. Il faut vous dire
que ce perron est composé de neuf marches si hautes, qu'on se cogne les
genoux contre le menton quand on les monte. Jugez un peu s'il est facile
de les descendre. Le tourbillon blanc arrive sur le gazon, m'aperçoit,
s'arrête effaré, reprend sa course et se jette dans mes bras si fort,
que je manque de tomber à la renverse de l'autre côté du banc.
--Oh, mon cousin, je suis bien malheureuse, me dot Clémentine en
pleurant à chaudes larmes.
Je l'avais reçue dans mes bras, je n'osai l'y retenir: les fenêtres de
la maison nous regardaient d'un air furibond. Je l'assis sur le banc
auprès de moi et je repris ma place. J'avais perdu ma cigarette dans la
bagarre.
--Contez-moi vos peines, ma cousine, lui dis-je.
Elle est toujours jolie; mais, quand elle pleure, elle a quelque chose
de particulièrement attrayant.
--Maman me fera mourir de chagrin, me dit-elle en se frottant les yeux
de toutes ses forces avec son mouchoir, dont elle avait fait un tout
petit tampon, gros comme un dé à coudre. Elle ne veut plus que je monte
Bayard.
--Votre grand cheval? fis-je un peu interloqué.
--Oui, mon pauvre Bayard, il m'aime tant. Il est si doux.
Sur ce point, j' n'étais pas de l'avis de Clémentine, mais je gardai un
silence prudent.
--Maman lui en veut, je ne sais pourquoi... Pour me contrarier, je
crois. Eh bien, oui, il rue quelquefois; mais qui est-ce qui est
parfait?
Je m'inclinai devant cette vérité philosophique.
--Hier, il était de mauvaise humeur; notre juge de pais est venu avec
nous à pied jusqu'au bois...
--Je le sais, je vous accompagnais.
--Ah, oui. Eh bien, arrivé au fossé de sable, Bayard s'est mis è ruer,
et le juge de paix a été couvert de poussière. Ah, ah, fit Clémentine
déjà consolée, en éclatant de rire; mon Dieu, qu'il était drôle. En
a-t-il mangé, du sable. Ça l'empêchera de parler à ses pauvres paysans,
qu'il malmène. Et maman est furieuse. Elle dit que Bayard est une
vilaine bête, et qu'il faut lui faire traîner le tonneau... vous savez,
le tonneau pour aller chercher de l'eau de source, là-bas, dans la
vallée?
--Oui, oui, je sais.
--J'espère bien que lorsqu'on l'attellera il se dépêchera de tout casser
et qu'il défoncera le tonneau.
--Ah.
--Maman aura beau dire, Bayard n'est pas une vilaine bête. Et puis, s'il
a rué hier, ce n'est pas sa faute...
--Ah, ce n'est pas sa faute? fis-je en regardant Clémentine à la
dérobée.
--Non, dit-elle bravement c'est moi qui l'ai fait ruer. Ça m'amuse: je
le lui ai appris.
--Vous avez trouvé un écolier docile, lui dis-je, ne sachant que
répondre.
--Oh, oui, il était peut-être un peu disposé de naissance, mais il est
très-obéissant.
--Pour cela... ajoutai-je.
Clémentine n'y fit pas attention.
--Je le déteste, ce juge de paix, reprit-elle. Savez-vous pourquoi?
--Non, ma cousine.
--Eh bien, c'est un prétendu. C'est pour cela que maman est si fâchée.
Un petit frisson de jalousie me mordit le coeur. Jusque-là, je n'avais
regardé Clémentine que comme une enfant absurde et charmante; mais
l'ombre de ce juge de paix venait de bouleverser mes idées.
--Un prétendu pour vous? lui dis-je.
--Pour moi, ou pour Sophie, ou pour Lucrèce, ou pour... (Elle nomma
encore quelques soeurs.) C'est un prétendu en général, vous comprenez,
mon cousin.
L'idée de ce prétendu "en général" était moins effrayante. Cependant, je
ne retrouvai pas ma tranquillité. Clémentine, tout à fait calmée, avait
mis en branle notre balançoire élastique, et le bout de son pied mignon,
effleurant la terre de temps en temps, nous communiquait une impulsion
plus vive. Machinalement, je me mis à l'imiter, et pendant un moment
nous nous balançâmes sans mot dire.
--Dites donc, mon cousin, fit tout à coup Clémentine, est-ce qu'on se
marie dans les gardes à cheval?
--Mais oui, ma cousine, on se marie... certainement! Pas beaucoup, mais
enfin...
--Pas beaucoup? répéta Clémentine en fixant sur moi ses jolis yeux bleus
encore humides de larmes.
--C'est-à-dire qu'il y a beaucoup d'officiers qui ne se marient pas, ou
qui quittent le régiment lors de leur mariage; mais il y a aussi des
officiers mariés.
Clémentine continuait à se balancer; moi aussi. Une grosse chenille
tombe sur ses cheveux.
--Permettez, ma cousine, lui dis-je; vous avez une chenille sur la tête.
Elle inclina sa jolie tête vers moi, et je m'efforçai de dégager cette
sotte chenille des cheveux frisés et rebelles où elle s'accrochait. Ce
n'était pas tâche aisée; la maudite créature rentrait et sortait ses
pattes d'une façon si malencontreuse que j'avais grand'peur de tirer ces
beaux cheveux châtains. Mes mains, d'ailleurs étaient fort maladroites.
Je réussis pourtant.
--Voilà qui est fait, ma cousine, lui dis-je.
Je me sentais fort rouge. Elle n'avait pas bronché.
--Merci! dit-elle.
Et nous recommençâmes à nous balancer.
Je ne sais quel lutin se mêlait de nos affaires;--une seconde chenille
tomba, cette fois sur l'épaule de Clémentine. Je la saisis sans crier
gare, et j'eus le temps de sentir la peau tiède et souple sous la
mousseline de son corsage.
--Il en pleut donc? dit-elle tranquillement en levant les yeux vers
l'arbre.
--Allons-nous-en, lui dis-je, mû par une certaine envie de l'entraîner
dans les allées désertes et ombragées du vieux jardin.
--Mais non, dit-elle; c'est très-amusant de se balancer. S'il tombe des
chenilles, mous me les ôterez.
--Je ne demande pas mieux, ma cousine, répondis-je.
En même temps je touchai la terre du pied et nous voilà repartis. Hop!
hop!
Au bout d'un moment, Clémentine me dit sans lever les yeux:
--Est-il vrai, mon cousin, que je sois si méchante?
--Mais non... lui répondis-je. Vous êtes seulement un peu... fantasque.
--Maman me dit que je suis détestable, et que personne ne peut m'aimer.
--Oh! par exemple! fis-je avec chaleur.
--Vous m'aimez, vous? dit-elle ingénument, en plongeant ses yeux droit
dans les miens.
--Oui, je vous aime! m'écriai-je tout éperdu.
Les chenilles, Bayard, le juge de paix et cette balançoire endiablée
m'avaient fait perdre la tête.
--Là! quand je le disais! fit Clémentine triomphante. Eh bien! mon
cousin, épousez-moi.
Je vous avoue, mes amis, que, quand je repense à cette matinée, je suis
absolument honteux de ma sottise...
--Il n'y a pas de quoi, dit tranquillement Sourof.
--Tu trouves, toi? Eh bien, je ne suis pas de ton avis, mais j'avais
perdu la tête, vous dis-je...
--Oui, je t'épouserai, chère enfant, m'écriai-je en arrêtant si
brusquement le mouvement de notre balançoire, que nus faillîmes tomber
tous les deux le nez en avant. Je la retins en passant un bras autour de
sa taille; mais elle se dégagea doucement, posa le pied à terre, et hop,
hop.
--Quand? me dit-elle.
--Quand tu voudras. O Clémentine, comment n'ai-je pas compris que je
t'aimais?
Je lui en débitai comme ça pendant un quart d'heure. Elle m'écoutait
tranquillement et souriait d'un air ravi.
--Nous irons à Pétersbourg, disait-elle.
--Oui, ma chérie, et au camp.
--Au camp? Ce doit être bien amusant!
Un éclat de rire interrompit l'orateur.
--Est-ce de moi, messieurs, ou d'elle que vous riez? fit Pierre en se
levant.
Il avait arrosé son récit d'un certain nombre de verres de punch, et ses
yeux n'annonçaient pas des dispositions trop pacifiques.
--C'est que je n'entends pas qu'on rie ni de l'un ni de l'autre!
continua-t-il.
Sourof le tira par la manche.
--C'est du camp que nous rions! lui dit-il. Continue!
--Bon! fit Mourief. C'est que ce n'est pas risible au moins!
--Non, non, va toujours!
--Eh bien! messieurs nous voilà fiancés. Seulement, me dit Clémentine,
n'en parle pas à maman: tu sais quel est son esprit de
contradiction;--nous en parlerons quand il sera temps... Fort bien; mais
j'avais oublié que mon congé allait finir et que je partais le
surlendemain.