II

--Je ne vous dirai point dans quelle maison vivait la cousine que j'ai

enlevée, ni combien elle avait de soeurs; cela pourrait vous mettre sur

la voie, et je préfère laisser peser le soupçon sur ces dix-neuf Grâces

ou Muses, è votre choix. Je vous dirai seulement que ma cousine...

Palmyre...

--Palmyre n'est pas un nom russe! cria une vois.

--Disons Clémentine, alors!

--Clémentine non plus n'est pas russe!

Raison de plus, riposta Pierre, puisque je ne veux pas vous dire son

nom. Ma cousine Clémentine vient d'avoir dix-sept ans, et c'est la plus

mal élevée d'une famille où toutes les demoiselles sont mal élevées. La

cause de cette déplorable éducation est assez singulière. Ma tante

Eudoxie,--je vous préviens que ce n'est pas son nom,--ma tant pour

premier enfant une fille admirablement laide. Désolée de voir cette

fleur désagréable s'épanouir à son foyer, elle s'appliqua à l'orner de

toutes les vertus qui peuvent embellir une femme. Mais ma tante

Prascovie...

--Eudoxie! fit un cornette...

--Virginie! reprit imperturbablement Mourief. Ma tante Virginie n'a pas

la main heureuse. Quand il lui arrive de saler des concombres, elle met

généralement trop de sel, et quand ce sont des confitures, parfois elle

n'y met pas assez de sucre. Cette fois elle traita sa fille comme les

concombres, mais à cette différence près c'est du sucre dont elle mit

trop. Bref, pour parler clair, elle éleva si bien sa fille aînée, elle

lui inculpa tant de vertus et de perfections, que la chère créature

devint intolérable. Sa douceur chrétienne la rendait plus déplaisante

que tout le vinaigre d'une conserve... Excusez, mes amis, ces

comparaisons culinaires; mais si vous saviez quel soin professe pour les

conserves chez ma tante Pulchérie!... Enfin ma cousine première était si

parfaite, que ma tante, au désespoir, déclara que son second enfant, qui

se fit beaucoup attendre, par parenthèse, s'élèverait tout seul. Ainsi

en fut-il. Ma tante reçut du ciel une jolie collections de filles qui se

sont élevées chacune à sa guise, et je vous réponds que, dans la

collection, il y en a d'assez curieuses.

--Peut-on les voir? fit un officier.

--Non, mon tendre ami.

--Pour de l'argent, insista un autre.

--Pas même gratis, répliqua Pierre. Or ma cousine Clémentine est la plus

mal élevée de toutes,--jugez un peu. Je ne vous citerai qu'un détail, il

vous donnera une idée du reste: lorsque à table on présente un entremets

de son goût, elle fait servir tout le monde avant elle; puis, au moment

où le domestique lui offre le plat, elle passe son doigt rose sur

l'extrémité de sa langue de velours et fait le simulacre de décrire un

cercle sur le bord du plat avec son doigt mignon.--"A présent, dit-elle,

personne ne peut plus en vouloir, et tout est pour moi."

--Oh, fit l'assistance scandalisée.

--Et elle mange tout, car c'est une jolie fourchette, je vous en

réponds. Voilà donc la cousine que j'ai enlevée. Vous me demanderez

peut-être pourquoi,--quand dans la collection de mes cousines il y en a

d'autres certainement moins mal élevées, même parmi ses

soeurs,--pourquoi j'ai préféré celle-là. Mais c'est qu'elle a un

avantage: elle est jolie comme un coeur.

--Blonde? dit un curieux.

--Châtain clair, avec des yeux bleus et des cils longs comme ça.

Pierre indiqua son bras jusqu'à la saignée.

--Grande?

--Toute petite, avec des pieds et des mains imperceptibles, une taille

fine,--fine comme un fil;--et de l'esprit... oh de l'esprit.

--Plus que toi? fit le comte Sourof, redevenu de belle humeur.

--Les femmes ont toujours plus d'esprit que les hommes, fit

sentencieusement Pierre Mourief. Il y a des hommes qui veulent faire

croire le contraire, mais...

Il passa deux ou trois fois son index devant son nez avec un geste

négatif fort éloquent. Tout le mess battit des mains.

--Or continua le héros, ma cousine adore l'équitation. Et de fait, elle

a raison, car à cheval, elle est divine. Elle monte un grand diable de

cheval, haut comme le cheval du colonel, mais plus maigre; et de ces

chevaux secs qui ruent, vous savez? Celui-là ne dément pas les

traditions de sa race: il rue à tout propos et sans propos. Il faut voir

alors Clémentine, perchée sur cette machine fantastique, s'incliner

gracieusement en avant à chaque ruade. Pendant que cette bête de

l'Apocalypse fait feu des quatre pieds, ma cousine a l'air aussi à son

aise que si elle vous offrait une tasse de thé.

--Et, c'est une maîtresse femme, ta cousine, fit observer un officier.

--Oh, oui, s'écria Pierre, vous le verrez bien. Or, il y a à peu près

six semaines, c'était au commencement de mai, j'étais assis sur un de

ces bancs qu'on a dans les jardins, vous savez? une très-longue planche

posée à ses deux extrémités de façon à fléchir sous le poids du corps...

--Oui, une balançoire à mouvement vertical.

--Justement. J'étais assis là-dessus, aidant à ma digestion par un

exercice mesuré, me balançant légèrement de bas en haut et de haut en

bas, comme un bonhomme suspendu à un fil de caoutchouc. Il tombait des

chenilles d'un gros arbre qui ombrageait cette balançoire,--je les vois

encore,--lorsque j'entendis un grand fracas de portes vitrées.

--Oh! me dis-je, une vitre cassée!

Je prête l'oreille. Non! la vitre n'était pas cassée.--Sauvé! merci mon

Dieu, pensai-je en reprenant ma cigarette.

J'avais à peine proféré cette oraison jaculatoire, que j'aperçus un

tourbillon blanc qui dégringolait le long du perron. Il faut vous dire

que ce perron est composé de neuf marches si hautes, qu'on se cogne les

genoux contre le menton quand on les monte. Jugez un peu s'il est facile

de les descendre. Le tourbillon blanc arrive sur le gazon, m'aperçoit,

s'arrête effaré, reprend sa course et se jette dans mes bras si fort,

que je manque de tomber à la renverse de l'autre côté du banc.

--Oh, mon cousin, je suis bien malheureuse, me dot Clémentine en

pleurant à chaudes larmes.

Je l'avais reçue dans mes bras, je n'osai l'y retenir: les fenêtres de

la maison nous regardaient d'un air furibond. Je l'assis sur le banc

auprès de moi et je repris ma place. J'avais perdu ma cigarette dans la

bagarre.

--Contez-moi vos peines, ma cousine, lui dis-je.

Elle est toujours jolie; mais, quand elle pleure, elle a quelque chose

de particulièrement attrayant.

--Maman me fera mourir de chagrin, me dit-elle en se frottant les yeux

de toutes ses forces avec son mouchoir, dont elle avait fait un tout

petit tampon, gros comme un dé à coudre. Elle ne veut plus que je monte

Bayard.

--Votre grand cheval? fis-je un peu interloqué.

--Oui, mon pauvre Bayard, il m'aime tant. Il est si doux.

Sur ce point, j' n'étais pas de l'avis de Clémentine, mais je gardai un

silence prudent.

--Maman lui en veut, je ne sais pourquoi... Pour me contrarier, je

crois. Eh bien, oui, il rue quelquefois; mais qui est-ce qui est

parfait?

Je m'inclinai devant cette vérité philosophique.

--Hier, il était de mauvaise humeur; notre juge de pais est venu avec

nous à pied jusqu'au bois...

--Je le sais, je vous accompagnais.

--Ah, oui. Eh bien, arrivé au fossé de sable, Bayard s'est mis è ruer,

et le juge de paix a été couvert de poussière. Ah, ah, fit Clémentine

déjà consolée, en éclatant de rire; mon Dieu, qu'il était drôle. En

a-t-il mangé, du sable. Ça l'empêchera de parler à ses pauvres paysans,

qu'il malmène. Et maman est furieuse. Elle dit que Bayard est une

vilaine bête, et qu'il faut lui faire traîner le tonneau... vous savez,

le tonneau pour aller chercher de l'eau de source, là-bas, dans la

vallée?

--Oui, oui, je sais.

--J'espère bien que lorsqu'on l'attellera il se dépêchera de tout casser

et qu'il défoncera le tonneau.

--Ah.

--Maman aura beau dire, Bayard n'est pas une vilaine bête. Et puis, s'il

a rué hier, ce n'est pas sa faute...

--Ah, ce n'est pas sa faute? fis-je en regardant Clémentine à la

dérobée.

--Non, dit-elle bravement c'est moi qui l'ai fait ruer. Ça m'amuse: je

le lui ai appris.

--Vous avez trouvé un écolier docile, lui dis-je, ne sachant que

répondre.

--Oh, oui, il était peut-être un peu disposé de naissance, mais il est

très-obéissant.

--Pour cela... ajoutai-je.

Clémentine n'y fit pas attention.

--Je le déteste, ce juge de paix, reprit-elle. Savez-vous pourquoi?

--Non, ma cousine.

--Eh bien, c'est un prétendu. C'est pour cela que maman est si fâchée.

Un petit frisson de jalousie me mordit le coeur. Jusque-là, je n'avais

regardé Clémentine que comme une enfant absurde et charmante; mais

l'ombre de ce juge de paix venait de bouleverser mes idées.

--Un prétendu pour vous? lui dis-je.

--Pour moi, ou pour Sophie, ou pour Lucrèce, ou pour... (Elle nomma

encore quelques soeurs.) C'est un prétendu en général, vous comprenez,

mon cousin.

L'idée de ce prétendu "en général" était moins effrayante. Cependant, je

ne retrouvai pas ma tranquillité. Clémentine, tout à fait calmée, avait

mis en branle notre balançoire élastique, et le bout de son pied mignon,

effleurant la terre de temps en temps, nous communiquait une impulsion

plus vive. Machinalement, je me mis à l'imiter, et pendant un moment

nous nous balançâmes sans mot dire.

--Dites donc, mon cousin, fit tout à coup Clémentine, est-ce qu'on se

marie dans les gardes à cheval?

--Mais oui, ma cousine, on se marie... certainement! Pas beaucoup, mais

enfin...

--Pas beaucoup? répéta Clémentine en fixant sur moi ses jolis yeux bleus

encore humides de larmes.

--C'est-à-dire qu'il y a beaucoup d'officiers qui ne se marient pas, ou

qui quittent le régiment lors de leur mariage; mais il y a aussi des

officiers mariés.

Clémentine continuait à se balancer; moi aussi. Une grosse chenille

tombe sur ses cheveux.

--Permettez, ma cousine, lui dis-je; vous avez une chenille sur la tête.

Elle inclina sa jolie tête vers moi, et je m'efforçai de dégager cette

sotte chenille des cheveux frisés et rebelles où elle s'accrochait. Ce

n'était pas tâche aisée; la maudite créature rentrait et sortait ses

pattes d'une façon si malencontreuse que j'avais grand'peur de tirer ces

beaux cheveux châtains. Mes mains, d'ailleurs étaient fort maladroites.

Je réussis pourtant.

--Voilà qui est fait, ma cousine, lui dis-je.

Je me sentais fort rouge. Elle n'avait pas bronché.

--Merci! dit-elle.

Et nous recommençâmes à nous balancer.

Je ne sais quel lutin se mêlait de nos affaires;--une seconde chenille

tomba, cette fois sur l'épaule de Clémentine. Je la saisis sans crier

gare, et j'eus le temps de sentir la peau tiède et souple sous la

mousseline de son corsage.

--Il en pleut donc? dit-elle tranquillement en levant les yeux vers

l'arbre.

--Allons-nous-en, lui dis-je, mû par une certaine envie de l'entraîner

dans les allées désertes et ombragées du vieux jardin.

--Mais non, dit-elle; c'est très-amusant de se balancer. S'il tombe des

chenilles, mous me les ôterez.

--Je ne demande pas mieux, ma cousine, répondis-je.

En même temps je touchai la terre du pied et nous voilà repartis. Hop!

hop!

Au bout d'un moment, Clémentine me dit sans lever les yeux:

--Est-il vrai, mon cousin, que je sois si méchante?

--Mais non... lui répondis-je. Vous êtes seulement un peu... fantasque.

--Maman me dit que je suis détestable, et que personne ne peut m'aimer.

--Oh! par exemple! fis-je avec chaleur.

--Vous m'aimez, vous? dit-elle ingénument, en plongeant ses yeux droit

dans les miens.

--Oui, je vous aime! m'écriai-je tout éperdu.

Les chenilles, Bayard, le juge de paix et cette balançoire endiablée

m'avaient fait perdre la tête.

--Là! quand je le disais! fit Clémentine triomphante. Eh bien! mon

cousin, épousez-moi.

Je vous avoue, mes amis, que, quand je repense à cette matinée, je suis

absolument honteux de ma sottise...

--Il n'y a pas de quoi, dit tranquillement Sourof.

--Tu trouves, toi? Eh bien, je ne suis pas de ton avis, mais j'avais

perdu la tête, vous dis-je...

--Oui, je t'épouserai, chère enfant, m'écriai-je en arrêtant si

brusquement le mouvement de notre balançoire, que nus faillîmes tomber

tous les deux le nez en avant. Je la retins en passant un bras autour de

sa taille; mais elle se dégagea doucement, posa le pied à terre, et hop,

hop.

--Quand? me dit-elle.

--Quand tu voudras. O Clémentine, comment n'ai-je pas compris que je

t'aimais?

Je lui en débitai comme ça pendant un quart d'heure. Elle m'écoutait

tranquillement et souriait d'un air ravi.

--Nous irons à Pétersbourg, disait-elle.

--Oui, ma chérie, et au camp.

--Au camp? Ce doit être bien amusant!

Un éclat de rire interrompit l'orateur.

--Est-ce de moi, messieurs, ou d'elle que vous riez? fit Pierre en se

levant.

Il avait arrosé son récit d'un certain nombre de verres de punch, et ses

yeux n'annonçaient pas des dispositions trop pacifiques.

--C'est que je n'entends pas qu'on rie ni de l'un ni de l'autre!

continua-t-il.

Sourof le tira par la manche.

--C'est du camp que nous rions! lui dit-il. Continue!

--Bon! fit Mourief. C'est que ce n'est pas risible au moins!

--Non, non, va toujours!

--Eh bien! messieurs nous voilà fiancés. Seulement, me dit Clémentine,

n'en parle pas à maman: tu sais quel est son esprit de

contradiction;--nous en parlerons quand il sera temps... Fort bien; mais

j'avais oublié que mon congé allait finir et que je partais le

surlendemain.

La fille de Dosia · 第 4 / 25 题