Ce fut pour Délima un jour de triomphe que celui où, après avoir
parcouru avec son mari une partie de la ville à la recherche d'une
habitation réalisât l'idéal qu'elle avait rêvé, ils trouvèrent pour un
prix modique, sur la rue St. Joseph, un cottage contenant le nombre
voulu d'armoires et de cabinets, et ayant par devant la petite véranda
que la jeune femme regardait comme indispensable. Aussi fut-elle
très-joyeuse lorsque Armand, qui éprouvait l'aversion ordinaire à son
sexe pur faire les emplettes, lui remit, avant de partir pour son
bureau, une bourse bien remplie et lui donna carte-blanche pour en
dépenser le contenu à son entière discrétion.
Naturellement, le premier soin de Délima fut d'aller chercher madame
Martel. Cette terrible matrone fit le désespoir des commis d'une
douzaine au moins de magasins en marchandant barguignant et changeant
d'idées plusieurs fois avent de conclure des marchés. Sa coopération
fut cependant d'une grande utilité à la jeune femme qui débutait comme
ménagère, car sans l'intervention de sa compagne, Délima guidée par les
mêmes goûts qui l'avaient dirigée dans l'achat de ses robes, aurait mis
les trois quarts de son capital sur un tapis coûteux, embelle de roses
et de lilas, et sur des meubles de salon qui devaient bien faire avec
tapis, mais qui ne convenaient pas plus que ses robes à leur position.
Madame Martel lui ayant demandé aigrement avec quoi, dans ce cas, elle
se proposait d'acheter un poële et des batteries de cuisine, elle
consentit à regret à se contenter d'articles moins dispendieux. Pendant
qu'elle examinait d'un air mécontent le droguet, la table et les chaises
unis mais confortables que sa tante avait choisis, celle-ci lui dit:
--C'est dans tous les cas, ma fille, une amélioration assez notable sur
les planchers nus et les chaises empaillées que l'on voit dans les
meilleures chambre de la vieille ferme de Saint-Laurent.
La jeune femme qui, dans sa grandeur naissante, était presque parvenue à
chasser ces réminiscences comme elle l'avait fait du souvenir du
grand-père qui l'avait élevée, rougit très-fort à ces mots et résolut de
fermer la bouche qu'elle ne rouvrit plus avant qu'elles fussent sorties
du magasin.
Plusieurs jours furent ainsi employés à faire des emplettes. Enfin les
effets arrivèrent, les meubles furent placés et les jeunes mariés
prirent possession de leur logis. Délima triomphait, Armand était content
parce qu'elle l'était elle-même, et madame Martel qui s'était
obligeamment invitée à souper, sous le prétexte de lancer la jeune
ménagère dans sa nouvelle carrière, était pleine d'affabilité et se
disait majestueusement:
--Voilà mon oeuvre!
Bientôt cependant les difficultés surgirent sur la route du ménage.
Chaque jour apportait des découvertes désagréables. D'abord la cuisine
fourmillait de coquerelles et de barbeaux, et Délima avait une telle peur
de ces petits insectes que ses cris retentissaient dans toute la maison
chaque fois qu'elle y descendait. La méthode la mieux répandue pour
débarrasser de ce fléau fut adoptée sur-le-champ, mais on n'en obtint
qu'un succès partiel.
Ensuite la cheminée fumait quelques fois de la manière la plus
capricieuse lorsque le vent changeait de direction; Armand et sa femme
étaient alors menacés d'avoir le même sort que les habitants de Pompéi,
car des masses d'épaisse fumée et de cendres les enveloppaient
lorsqu'ils s'asseyaient à leur coin du feu.
Un _récollet_ (capuchon de cheminée) avait à peine remédié en partie à
cet inconvénient qu'un autre sujet de grief survint. Le toit fit
malheureusement une voie d'eau dans une partie de la maison, et pour
comble d'infortune, l'humidité s'introduisit subtilement dans la
précieuse armoire où Délima avait mis sa belle robe de soie des
dimanches qui fut bariolée et tachetée comme un arabesque. Cette double
mésaventure fut réparée par des améliorations à la couverture et par
l'achat d'une nouvelle robe.
Mais le sort n'avait pas fini ses persécutions. Les rats envahirent
bientôt la cave, et la terreur qu'avaient inspiré les coquerelles et les
barbeaux n'étaient rien en comparaison de celle que créait la présence
de ces nouveaux hôtes. Jamais Délima ne s'aventurait seule dans ce
château-fort de l'ennemi, de sorte qu'Armand était obligé de
l'accompagner dans les pérégrinations qu'elle avait à y faire pour aller
chercher le matériel de leurs repas; cela lui causait tant d'ennui qu'il
eût de beaucoup préféré vivre comme un anachorète, au régime de pain et
de l'eau. On se procura un chat, mais ce petit animal limita ses
exploits à piller la paneterie et à briser une quantité incroyable de
faïences, et on finit par reconnaître qu'il était plus nuisible que les
rats eux-mêmes.
Et pendant ce temps-là, se demandera-t-on, comment Délima se tirait-elle
d'affaire dans la conduite du ménage? Son mari voyait-il la réalité
s'élever jusqu'au niveau des visions dorées dont il s'était bercé?
Le fait est que, dérouté par les décourageantes découvertes que chaque
jour apportait et distrait par les plans et les conjectures qu'il
formait pour faire face à ces embarras, Armand avait à peine remarqué
que les biscuits étaient trop solides et pesant, les viandes brûlées ou
rarement cuites à point, et la soupe un indescriptible mélange de fluide
graisseux dans lequel nageaient les amas de légumes à moitié crûs.
Quand cependant le jeune mari risquait à ce sujet quelques observations,
ce qui lui arrivait d'ailleurs fort rarement, Délima lui demandait,
indignée, comment il voulait qu'elle pût faire la cuisine comme il faut,
entourée comme elle l'était d'horreurs de toutes sortes et aveuglée,
stupéfiée par les cheminées qui fumaient et par les toits percés?
La raison paraissait bonne, du moins Armand voulut bien l'accepter comme
telle; il proposa donc de remédier à cette situation en se procurant
l'aide d'une servante dont l'égalité d'âme résisterait aux terreurs qui
exerçaient une si puissante influence sur les nerfs de Délima. Celle-ci
accepta avec empressement la proposition, et revêtue encore une fois de
ses plus beaux atours, elle entreprit la tâche importante et pleine de
dignité de donner des ordres à une servante.
Mais hélas! Lizette était quelque peu susceptible, et une guerre animée
s'établit bientôt entre la maîtresse et la ménagère. Délima, qui ignorait
totalement ce en quoi consiste la dignité, essayait de suppléer, en se
faisant arrogante et en trouvant constamment à redire, à l'absence
complète chez elle de cette justice calme et de cette parfaite
possession de soi-même si nécessaires à ceux dont la destinée est de
commander.
Aussi, lorsqu'il arrivait le soir chez lui, l'infortuné mari, au lieu
d'avoir à entendre le léger caquet féminin qui est en ces temps et lieu
une chose très-agréable, ou de jouir de ce repos, de cette tranquillité
qui rendent souvent la maison chère au coeur, était condamné d'ennuyeuse
répétitions sur les bévues de Lizette et les outrages incessants dont
elle avait abreuvé sa maîtresse.
--Mais pourquoi donc ne lui donne-tu pas son congé et n'en prends-tu pas
une autre? répondant alors Armand en se passant d'une manière désespérée
la main dans les cheveux.
Mais cela ne faisait pas l'affaire de madame Durand. Elle savait Lizette
une excellente domestique, industrieuse, aimant le travail et honnête;
elle ne voulait que se donner le luxe de gronder.
Pendant ce temps-là les visites de madame Martel devenaient de plus en
plus nombreuses, et sa présence dans le jeune ménage très-fréquente.
L'espèce de honte qu'elle avait laissé voir lors de sa première visite,
après la tempête que nous avons signalée, disparut bientôt et fut
remplacée par des tirades sur l'incompétence et l'inutilité de Lizette,
le tout entremêlé de temps à autre par des avertissements au chef de la
maison.
Un jour que les deux dames discutaient ensemble les défauts de la pauvre
servante. Lizette, qui avait à dessein laissé la porte de la cuisine
entr'ouverte afin de profiter de l'analyse que l'on faisait ainsi de son
caractère, entra dans la salle comme un ouragan et leur déclara qu'il
était facile de voir qu'elles n'avaient pas été habituées à avoir des
domestiques; que elle, Lizette, qui avait vécu avec de vraies dames
avant de venir dans cette maison, pouvait leur dire qu'elle étaient
toutes deux des parvenues, et que pour aucune considération elle ne
consentirait è passer une nuit de plus à leurs ordres.
Là-dessus la jeune maîtresse, qui était revenue du saisissement dans
lequel l'avait jetée cette charge à fond de train, déclara froidement à
la soubrette excitée que si elle mettait à exécution la menace de partir
à si court avis, non-seulement elle perdrait son salaire du mois, mais
que de plus elle recevrait certificat qui l'empêcherait de se faire
employer par qui que ce fût.
A cela Lizette réplique, avec un ton passablement indépendant, que
lorsqu'elle voudrait un certificat elle aurait soin de le demander à
l'une des grandes dames chez lesquelles elle avait demeuré
antérieurement.
Dès le début de la scène, Armand s'était précipitamment retiré dans une
autre chambre dont il avait fermé la porte; cela n'empêcha pas cependant
que les voix des personnes engagées dans la dispute arrivèrent, jusqu'à
lui claires et distinctes. Il ne fut donc pas surpris lorsque, peu
d'instants après, Lizette vint le trouver, et tout en lui déclarant
qu'elle ne voulait plus rester davantage chez lui, elle lui demanda ses
gages, après avoir librement relaté ce qui s'était passé. Comme il avait
eu personnellement connaissance de la provocation qui amenait cet état
De choses, il paya sans rien dire ce qu'elle demandait. Peu après, comme
Il jetait un coup-d'oeil par la fenêtre, il aperçut la servante qui
traversait la rue, son paquet è la main.
Presqu'au même moment Délima entra, haletante, dans la chambre, suivie
de près par madame Martel.
--Assurément, Armand, tu ne lui as pas payé ce mois-ci?
--Sans doute. Pourquoi pas?
--Pourquoi pas?
--Pourquoi pas! n'as-tu pas entendu toutes les insolences qu'elle m'a
dites?... Oui! dis-tu, et tu demandes: pourquoi pas, Armand Durand, vous
n'avez pas le coeur d'un homme, car vous ne seriez pas resté lâchement
ici pendant que là-bas votre femme était insultée, et vous n'auriez pas
payé la misérable qui la vilipendait.
Ici madame Martel fit entendre un gros soupir.
--Mais vous étiez deux contre elle, répondit Armand, et certainement
très-capables pour votre adversaire.
--Ainsi donc, non content de l'encourager par ton silence et ton
abstention, de lui payer les gages qu'elle avait perdus, voici que tu
prends maintenant sa part? demanda la jeune femme avec colère.
Madame Martel fit encore entendre un soupir plus fort que le premier et
toussa brusquement, ce qui était évidemment un préliminaire à la part
active qu'elle se disposait de prendre dans le nouvel engagement qui
commençait. Armand se contenta de saisir ent toute hâte son chapeau et
de sortir, murmurant entre ses dents que d'autres affaires le
réclamaient ailleurs.
Ces affaires auxquelles il avait vaguement fait allusion n'étaient rien
autre chose qu'une promenade en attendant que l'heure fût arrivée pour
lui de se rendre au bureau, où il s'installa bientôt en se félicitant
intérieurement d'avoir à sa disposition un asile aussi sûr et aussi
tranquille.
Cependant le moment d'en partir était venu, et il se disposait à
ramasser quelques livres et papiers qu'il voulait apporter avec lui à la
maison lorsque, à sa grande surprise, il aperçut sa tante Françoise qui
entrait dans le bureau.
Elle était venue à la ville pour des affaires imprévues, et sachant
qu'elle trouverait, à cette heure, Armand à son bureau, elle était venue
l'y trouver afin qu'il l'accompagnât à sa nouvelle demeure; car Délima,
dans la première explosion de gratitude occasionnée chez elle par
l'action généreuse de madame Ratelle qui les avait mis en mesure de
commencer leur ménage, avait insisté avec force pour que cette bonne dame
se retirât chez eux chaque fois qu'elle viendrait à la ville.
Arrivés au confortable petit cottage de la rue St. Joseph, Armand ouvrit
la porte avec son passe-partout, l'esprit tourmenté par de fortes
appréhensions au sujet de la disposition d'esprit où il trouverait sa
femme après les événements tumultueux de la journée.
A vrai dire, ses craintes n'avaient pas approché de la réalité. Les feux
étaient éteints, la maison vide et déserte: Délima étant sortie avec
madame Martel, après s'être concertées ensemble pour punir le mari en
allant passer la soirée hors de la maison et en le laissant aux
ressources de l'habilité d'un pauvre célibataire. Tout était dans le
même état qu'au commencement des hostilités, les meubles en désordre, le
tapis couvert de miettes de pain, de bouts de fil, de papier, et par la
porte qui en était restée à demi-ouverte on pouvait voir dans la cuisine
une table remplie d'assiettes sales, un foyer tout couvert de cendres et
un plancher sur lequel le balai n'avait laissé aucune trace de son
passage.
Le choc que ce spectacle infligea à la tante Françoise, qui aimait tant
l'ordre et la propreté, ne peut se raconter. Mortifié et confondu,
Armand balbutia quelque chose sur ce que Délima avait été obligée de
sortir avec sa cousine, madame Martel, et que leur servante était partie
brusquement,--c'était la première fois que madame Ratelle apprenait
qu'ils avaient une domestique à leur service;--puis il pria sa tante de
s'asseoir pendant qu'il ferait du feu, la seule partie de l'économie
domestique dont il eût une idée un peu claire.
Elle y consentit en silence, et pendant que son regard se promenait de
la taille svelte de son neveu sur laquelle le feu naissant commençait à
jeter ses reflets, à l'affreuse confusion qui l'environnait, ses pensées
se reportaient aux premières années du mariage de son frère et à ses
propres réclamations contre le choix qu'il avait fait. En ce qui
concernait le confort domestique et la conduite du ménage, il y avait
une similitude étrange entre le sort du père et celui du fils; mais elle
reconnut avec douleur que là cessait la parité. Jamais la douce et
aimante Geneviève n'aurait laissé son mari au milieu d'une confusion
comme celle qui régnait en ce moment dans la maison, afin d'aller
ailleurs chercher des amusements pour elle-même; si elle n'avait pas eu
le talent de tenir sa maison dans cet ordre exquis qui donne de
l'attrait même à la chaumière la lus pauvre, du moins elle était
toujours là pour l'accueillir à son retour avec des paroles de douceur,
avec un regard et un sourire d'amour. Madame Ratelle avait une fois
exprimé hardiment à son frère sa désapprobation entière du système ou
plutôt de l'absence de système qui régnait dans son ménage,--car bien
qu'il aimât passionnément sa femme, bien qu'il fût touché de l'entier
dévouement de celle-ci pour lui, il pouvait supporter d'entendre dire
des vérités amères sur son compte;--mais quelle forteresse Armand
avait-il, lui, pour se protéger? En regardant son visage triste et
pensif qui portait les traces du malheur, en se rappelant tout ce dont
elle avait entendu parler, tout ce qu'elle avait vu, elle se répondit à
elle-même avec un serrement de coeur; aucune, aucune!
Non, elle n'augmenterait pas par un seul mot de critique ou de censure
le fardeau qui pesait déjà si lourdement sur son pauvre neveu; et quand,
après avoir terminé sa tâche, il s'approcha d'elle et lui dit avec une
gaieté forcée:
--Au moins, tante Françoise, si nous n'avons pas un bon souper, nous
aurons dans tous les cas un bon feu.
Elle se leva rapidement et répondit en riant:
--Mais, mon cher neveu, nous aurons les deux!
Et s'étant débarrassée de ses vêtements de sortie, elle prit un
essuie-main qui gisait sur une chaise tout près de là, et tout en le
fixant autour d'elle afin de garantir sa robe et en rejetant en arrière
les attaches de mousseline de sa coiffe:
--Maintenant, dit-elle, tu vas voir comme la vieille tante n'a pas
oublié son ancienne besogne.
Nonobstant l'opposition qu'y mit son neveu, elle commença avec célérité
à rétablir en ordre le chaos qui régnait dans la cuisine. Cela fut bien
vite fait, et quelque temps après un excellent souper composé de pain
rôti, de jambon et d'oeufs,--car le garde-manger était convenablement
pourvu--était placé sur la table.
Durant le repas elle le questionna avec intérêt sur les projets qu'il
avait pour l'avenir; elle se montra satisfaite de ce qu'il poursuivait
avec tant d'ardeur ses études légales, mais elle parla peu, très-peu, de
ce qui concernait ses affaires domestiques. Une fois seulement, après un
long silence, elle mit doucement sa main sur la sienne et dit tout bas
en le regardant fixement en face:
--Armand, mon fils, je crains que tu ne sois pas très-heureux!
Il ne lui répondit pas autrement qu'en lui pressant la main et en
détournant légèrement la tête. Un nouveau silence s'établit entr'eux et
dura jusqu'à ce qu'un coup frappé à la porte les fit se lever. Armand
alla ouvrir, et se jeune femme entra, portant sur ses traits réguliers
un air demi revêche, demi provocateur.
--Comment trouve-tu la vie de ménage d'un cieux garçon? demanda-t-elle
avec aigreur. Tu avais tant de sympathie pour Lizette que...
--Tante Françoise est ici! interrompit-il avec gravité.
Honteuse et confuse, Délima se retourna vivement et courut embrasser
madame Ratelle qui la laissa faire froidement sans lui rendre sa
caresse. Elle marmotta quelques excuses et le regret de n'avoir pas su
que sa tante devait venir, car elle serait rentrée plus tôt pour lui
donner le souper.
--Pourquoi, enfant, aurais-tu plus d'attentions et de prévenances pour
moi que tu n'en montres à ton mari? Les titres qu'il y a sont bien plus
grands que les miens.
La jolie bouche de la jeune femme fit la moue, son beau front se
contracta, et elle partit pour aller se déshabiller en secouant
légèrement la tête.
Dans les jours lointains du passé, alors qu'elle s'était montrée si
sévère sur la manière déplorable dont Geneviève conduisait son ménage, la
pauvre tante Françoise avait été loin de penser qu'un jour viendrait où
elle se rappellerait avec douleur ses sourires, son affection et les
qualités qui compensaient chez la première femme de son frère l'absence
des capacités domestiques. Il lui était inutile cependant de se
plaindre, et elle résolut de n'exprimer par aucune parole le chagrin que
lui faisait éprouver l'état des choses actuel. Elle passa deux jours
avec les jeunes gens, car des affaires la forcèrent de rester à la
ville, et pendant ces deux jours elle en vit assez des faits et gestes
de Délima, de la félicité domestique d'Armand, pour souhaiter de n'y
être jamais venue.
La séparation avec sa nouvelle nièce fut un peu orageuse. Elle lui dit
d'un ton calme et sévère combien elle lui trouvait de l'insuffisance
dans toutes les qualités qui distinguent une bonne épouse, et finit par
lui déclarer que dorénavant ses faveurs et ses cadeaux dépendraient
entièrement du degré d'amélioration que se ferait remarquer dans sa
conduite.
Comme la jeune femme s'échauffait et commençait à devenir impertinente,
la tante Ratelle se tut et laissa la maison.
Rodolphe Belfond venait de temps en temps voir son ancien ami de
collège; mais chaque fois la jeune femme, au lieu de laisser son mari
seul avec son ami et jouir ensemble d'un entretien amical, leur tenait
compagnie, et cela vêtue avec élégance exagérée; par ses conversations
insipides et par son affectation plus absurde encore, elle rendait
l'entrevue ennuyeuse pour tous deux. D'autres foais, quand elle était
sous l'influence de la mauvaise humeur, elle s'efforçait de rendre la
situation plus désagréable encore en disputant très fort la nouvelle
servante plus endurante que Lizette, en faisant du brout à tort et à
travers par la brusquerie avec laquelle elle brossait, époussetait et
nettoyait; on eût dit quelle voulait donner l'impression à ses deux
victimes qu'elles gênaient dans la maison.
Heureusement que Belfond n'était ni très-timide ni très-sensible; aussi,
restait-il impassible au milieu de la tempête et se contentait-il de
penser, en contemplant l'attitude irascible de Délima, comme il
adoucirait vite et bien cette jolie petite diablesse s'il était à la
place de son ami, de la faiblesse duquel il s'étonnait, mais qu'il
prenait en profonde commisération tout en la condamnant.
Cependant des inquiétudes plus graves attendaient le jeune ménage.
L'argent donné par madame Ratelle avait été dépensé avec une déplorable
imprévoyance, comme jamais cette bonne dame n'en avait vue.
La seule connaissance de quelque utilité que possédât Délima était celle
des ouvrages à l'aiguille, et elle y excellait; mais bien que les robes,
manteaux et tous les petits articles de fantaisie qu'elle aimait tant
fussent faits par elle, ainsi que le linge de son mari, ce seul détail
d'économie ne pouvait pas suppléer à l'absence absolue de système et de
bonne direction qui se faisait aussi vivement ressentir dans les autres
départements du ménage.
Lorsque la jeune femme demandait de l'argent, Armand lui en donnait
séance tenante sans s'informer de ce qu'elle en voulait faire, sachant
bien que s'il hasardait la moindre question à ce sujet il s'en suivrait
une altercation; mais quand ces constants assauts sur le capital eurent
terriblement diminué leur petite fortune et qu'il eût commencé à parler
de la nécessité de pratiquer l'économie, elle ne fit nulle attention à
ses remontrances, se disant à elle même pour se rassurer que lorsque la
bourse serait vide ils pourraient s'adresser à tante Françoise. Quand ce
temps arrive et que Délima, sans consulter son mari, eût écrit privément
à madame Ratelle une lettre qui lui faisait une peinture effrayante de
leur misère et qui, malgré l'étude et l'attention qu'elle y avait mise,
était une merveille de mauvaise grammaire et d'affreuse orthographe,
elle ne tarda pas à recevoir une réponse courte, vive et décisive.
Madame Ratelle se contentait de lui dire qu'elle leur avait donné déjà
une somme qui administrée avec soin, aurait dû être suffisante pour les
mettre à l'abri de la nécessité de demander de longtemps des secours,
que madame Durand devait apprendre à être moins extravagante dans ses
toilettes et ses dépenses de ménage avant de s'attendre à une
Nouvelle aide de sa part. La lettre exprimait aussi la surprise que la
jeune madame Durand, qui avait été élevée dans l'habitude de la plus
stricte économie, trouvât maintenant si difficile de la pratiquer.
Dans la première explosion de colère provoquée par tant de franchise,
Délima montra la lettre à son mari; mais elle était loin de s'attendre à
l'amertume avec laquelle il lui reprocha d'avoir fait une telle demande
sans el consulter, et le manque d'orgueil et de dignité qui l'avait
conduite à demander des secours de cette manière.
Peu à peu cette partie de la somme qui devait, par son intérêt leur
fournir un petit revenu annuel fut dépensée, Armand en ayant consacré,
malgré la volonté de sa femme, une part è payer des dettes
insignifiantes qu'il avait contractées durant les premiers mois de leur
mariage. Ainsi placé à deux pas de la pauvreté, il jugea que le
retranchement était impérieusement nécessaire; la servante fut renvoyée,
les dépenses pour la toilette et la tale diminuées, et Délima, changeant
tour-à-coup d'un extrême à un autre, passa de la condition de poupée
extravagante à celle d'une femme très-négligente au dernier point.
Naturellement, le caractère participa aussi à ce changement et ce fut
pour le pire; aussi les regards de colère et les ennuyeuses
récriminations sur sa misérable destinée étaient maintenant tout ce
qu'il y avait dans l'infortunée demeure de notre héros.
L'étrenne annuelle de cinquante louis envoyée par madame Ratelle arriva
à temps pour les sauver du besoin immédiat; Armand, après des efforts
désespérés, se procura un peu de copie qui ne lui rapporta qu'une
rémunération insuffisante du rude labeur qu'il s'imposait après les
heures de bureau. Plusieurs articles superflus de ménage, parmi lesquels
s'en trouvaient dont on aurait fort bien se dispenser de faire
l'acquisition furent vendus pour faire face aux exigences du moment, et
aà chacun de ces sacrifices Délima se lamentait comme si on eût blessé
une des fibres de son coeur.
Madame Martel qui était devenue une commensale assidue du logis
joignait, naturellement, ses vigoureuses lamentations à celles de la
jeune femme, branlant la tête outre mesure et soupirant sur un ton
lamentable: oh! ma pauvre, pauvre Délima! C'était au point qu'Armand
pensait en devenir fou. Une fois que sa femme avait été particulièrement
vive dans ses jérémiades et que madame Martel la secondait de son mieux,
le pauvre mari les réduisit l'une et l'autre au silence en se tournant
vers la visiteuse et en l'informant que ce qu'elle avait de mieux à
faire pour la tranquillité de tous était de ramener Délima avec elle et
de la garder jusqu'à ce qu'il eût une demeure plus riche à lui offrir.
Mais cette explosion était un événement rare et l'influence morale
qu'elle eut sur le moment passa bientôt, laissant encore une fois les
adversaires du jeune homme maîtresses du champ de bataille.
Pendant qu'il supportait de son mieux les infortunes qui l'entouraient,
se laissant un jour aller au découragement et renouvelant le lendemain
les résolutions qu'il avait prises de lutter vaillamment contre le sort
et de vaincre si c'était possible, un messager arriva d'Alonville pour
lui dire de s'y rendre sans retard parce que madame Ratelle venait
d'être frappée d'un coup de paralysie et qu'elle se mourait. Atterré et
profondément chagrin de cette affreuse nouvelle, il se prépara à partir
incontinent; de son côté, Délima sut profiter du prétexte des mauvais
chemins et du temps défavorable pour refuser de l'accompagner.
Il arriva à temps pour recevoir la dernière bénédiction de la bonne
tante Françoise, pour cueillir de ses lèvres expirantes quelques
conseils et des paroles de sympathie; un autre coup de l'ennemi
infatigable termina la scène. Aucune expression ne put rendre la
désolation du pauvre Armand en face du cadavre inanimé de sa tante.
Elle avait été le dernier être qui l'eût aimé sur la terre, car sa
confiance dans l'affection de sa femme s'était évanouie depuis
longtemps; son oreille aujourd'hui glacée par la mort était la seule à
laquelle il eût pu confier ses peines et ses projets. L'avenir qui
s'ouvrait maintenant devant lui n'était plus embelle par l'espérance de
rencontrer un coeur sincère qui pût l'aimer.
Quelques mots furent échangés entre lui et Paul, ce dernier faisant
preuve d'embarras et de contrariété, pendant que lui-même était
préoccupé et indifférent. Ce fut là toute leur entrevue.
Après les funérailles auxquelles les deux frères assistèrent côte à
côte, le notaire du village remit à Armand une lettre que madame Ratelle
avait ordonné de lui donner lorsqu'elle serait morte, et il ajouta qu'il
était prêt à lui lire le testament de la défunte.
Portant la date du matin qui avait précédé l'arrivée d'Armand, la lettre
renfermait une écriture tremblante, presqu'illisible, mais témoignait
d'une tendre affection, de sympathie pour ses infortunes, et l'engageait
à puiser des consolations à la source où elle en avait trouvé elle-même
de si abondantes, l'espoir d'une vie future. Elle déclarait qu'à
l'exception de quelque s legs charitables et d'un présent à Paul, elle
faisait d'Armand son légataire universel; mais prévoyant l'extravagance
de Délima et sa propre imprudence dans les affaires d'argent,--ce qui
était amplement prouvé par la prodigalité avec laquelle avait été
dépensée la forte somme qu'elle leur avait donnée,--et craignant que,
si l'héritage était mis à leur disposition sans conditions restrictives
il serait promptement dépensé, les laissant encore une fois la proie de
la pauvreté, elle manifestait le désir qu'Armand ne reçût que l'intérêt
annuel de l'argent qui lui était légué pendant l'espace de sept ans,
après lequel il entrerait dans la jouissance complète de son héritage
sans être entravé par aucune autre condition.
Lorsque de retour chez lui, notre héros eût raconté à sa femme les
détails de la mort de madame Ratelle et les dispositions du testament,
Délima eut peine à cacher son désappointement.
--Seulement cent-vingt louis par année pendant sept ans! répétait-elle
avec un certain mécontentement; juste un peu plus que la somme avec
laquelle nous mourions de faim. Nous avons le temps de mourir tous deux
avant l'expiration du terme convenu.
--Ce ne serais pas un événement très-regrettable! répondit Armand avec
une profonde amertume: assurément, notre vie n'est pas si agréable que
nous puissions la regretter.
--Elle le serait si nous avions beaucoup d'argent, répliqua la jeune
femme.
--Aucune somme d'argent ne pourrait apporter le bonheur dans notre
maison! pensa en lui-même le pauvre Armand.
Mais il ne souffla mot.
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