On ne peut pas convenir que notre héros était aussi studieux et aussi
capable qu'avant son malencontreux mariage: il ne l'était certainement
pas. Qui pourrait dire les rêves brillants qu'il avait caressés pour
s'encourager lui-même au travail? Tout cela s'était changé en une simple
lutte pour le pain quotidien, sans une lueur d'espérance pour l'avenir,
sans un rayon de joie pour le présent. Plus d'une fois M. Lahaise était
inopinément entré dans le bureau et avait trouvé son clerc plongé dans
une sombre rêverie, tandis que sur son pupitre des liasses de documents
qu'on y avait mises pour être assorties ou copiées étaient encore
intactes. Cependant l'avocat avait entendu parler des déboires
domestiques d'Armand, et cela l'avait rendu indulgent à son égard,
sachant que les rares aptitudes du jeune homme lui permettraient de
suppléer plus tard au temps qu'il perdait actuellement.
Le long et ennuyeux hiver, avec ses jours courts et ses longues
veillées, s'écoula lentement et tristement pour Durand: pas une seule
fête sociale, pas une seule petite réunion paisible au coin du feu pour
en égayer la monotonie. Dans le cercle domestique les choses allèrent
de mal en pis au lieu de s'améliorer: la manie de gronder de madame
Martel et la maussade humeur de Délima ne firent qu'augmenter en
proportion de l'invincible patience de leur victime qui, cependant, en
dépit de tout, tint fermement la résolution qu'il avait prise de ne pas
demander d'argent à ses parents ou à ses amis.
Il est certain, toutefois, que l'on ne peut trop bander un arc, ni
remplir un vase outre mesure. Madame Martel était destinée à apprendre
cela à ses dépens.
Après un dîner qu'Armand venait de prendre à la hâte, comme il se
préparait à partir pour le bureau. Délima l'informa d'un air boudeur
qu'elle avait un grand besoin d'argent. Il tira aussitôt de sa poche sa
bourse maigrement remplie et la lui donna.
--Délima, c'est tout ce que j'aurai d'ici au mois prochain, dit-il, mais
je le donne de bon coeur.
La jeune femme prit la bourse, l'ouvrit et en versa le peu qu'elle
contenait sur la table.
--Cela ne peut servir à rien! dit-elle dédaigneusement.
--Mais de quoi as-tu plus spécialement besoin dans le moment?
--D'abord un capot neuf pour toi: celui que tu portes actuellement est
affreusement usé...
--Oh! est-ce tout? interrompit-il. Dieu merci, le mien me passera bien
l'hiver!
--Eh! bien, si ton capot peut faire pour l'hiver, ma vieille pelleterie
en feras pas: elle est tout-à-fait disgracieuse à côté de mon manteau
neuf.
--Oui, c'est vrai, intervint madame Martel. C'est encore plus laid pour
une nouvelle mariée.
--J'en suis bien fâché, mais je crains que tu sois obligée de la porter
tout cet hiver.
--Ah! ça, non, elle ne le fera pas, M. Durand, interrompit la terrible
femme. Pourquoi avez-vous pris une épouse si vous ne pouvez pas
l'habiller décemment?
--Vous oubliez, madame, que vous m'y avez forcé malgré moi, répliqua
Durand qui était en ce moment dans une disposition d'esprit
très-irritée.
--Oui, je puis témoigner que c'est vrai, ajouta M. Martel _sotto
voce_... Absolument comme on a fait pour moi-même!
Sa femme se tourna brusquement vers lui les yeux étincelants de colère,
mais il avait prudemment battu en retraite.
--Tout cela ne répond pas à ma demande, reprit la jeune femme.
--J'y ai déjà répondu: je n'ai pas plus d'argent à te donner pour le
présent.
--Mais vous en auriez beaucoup si votre orgueil vos permettait de vous
adresser à quelques-uns de vos parents qui sont si riches; plutôt que de
faire cela, vous préférez vivre de charité.
Les joues d'Armand devinrent écarlates.
--Comment cela, madame Martel? dit-il; est-ce que je ne vous paie pas
régulièrement la somme que vous avez vous-même fixée pour la pension de
ma femme et la mienne?
--Bah! une somme qui ne paie seulement pas la moitié des dépenses! C'est
pourquoi si vous n'écrivez pas, j'écrirai moi-même et je dirai à votre
tante Françoise, à votre frère Paul et peut-être aussi à la fière dame
de vos anciennes amours, mademoiselle de Beauvoir, oui je leur dirai
comme votre malheureuse femme est pauvre et misérable.
--Vous feriez mieux de vous en abstenir, madame Martel! répliqua Armand
avec un regard inaccoutumé qui aurait dû avertir cette matrone rusée
qu'elle allait trop loin.
Elle n'en fit pas de cas, et s'approchant plus près de lui et le
regardant d'un air de défi, elle répéta:
--Mais je vais le faire. Je ne permettrai pas que moi ou les miens
connaissent le besoin lorsque le griffonnage d'une plume peut amener
l'abondance. Un pauvre gueux plein d'orgueil ne nous en imposera pas,
ou, si nous avons à nous conformer à ses volontés, du moins le monde le
saura.
Armand cédant tout-à-coup à un de ces accès de colère qui s'emparaient
de lui de temps en temps malgré la douceur de son caractère, se
retourna du côté de celle qui le poussait ainsi à bout, et, la
saisissant par l'épaule, il la lança dans la porte ouverte avec une
force qui l'envoya culbuter parmi les pots de géranium qui tombèrent
avec elle pêle-mêle.
--Maintenant, Délima, tu vas de suite empaqueter tes effets et te
préparer à laisser cette maison dans une heure.
--Mais elle ne s'en ira pas avec vous, monstre! cria madame Martel en se
relevant de parmi les débris de pots cassés, de plantes et de terre. Vous
la tueriez comme vous venez presque de me tuer.
--Tu m'entends, Délima? dit notre héros avec un calme sévère.
--Non, je n'irai pas avec toi, sanglota la jeune femme.
--Comme tu voudras, répliqua-t-il avec indifférence.
Et en laissant la chambre pour se rendre dans la sienne il ajouta:
--Je n'ai pas l'intention d'insister sur mes droits.
Il se mit aussitôt en frais d'empaqueter ses effets, ce qui, pour lui,
était une affaire bien simple: elle consistait à jeter dans des coffres
ses hardes, ses livres, ses brosses, dans l'ordre qu'ils lui tombaient
sous la main. Au bout d'une demi-heure il avait terminé sa tâche. Il se
rappela alors qu'au commencement de la dernière orageuse entrevue il
avait donné sa bourse à Délima. Qu'allait-il faire? Heureusement qu'il
possédait quelques piastres qu'il avait mises de côté pour payer un
compte de livres de lois récemment achetés et sachant que le libraire
l'attendrait, il résolut de s'en servir pour les besoins du moment.
Il regarda sa montre; trois quarts d'heure s'étaient déjà écoulés. Comme
il avait dit à sa femme qu'il attendrait une heure, il résolut de ne
partir qu'à l'expiration de ce temps. Si elle préférait l'accompagner,
il serait satisfait; si elle se décidait à rester, il ne dirait pas un
mot pour l'en dissuader. Il regarda encore sa montre: quatre, trois,
deux minutes; enfin l'heure était écoulée. Il prenait donc son chapeau,
lorsque la porte s'ouvrit lentement et sa femme entra, la figure rouge
et les larmes aux yeux.
--Viens-tu avec moi, Délima? lui dit-il.
--Oui!
--Alors habille-toi vitement, car nous n'avons pas de temps à perdre. Je
vais aller chercher une carriole.
--Où irons nous? soupira-t-elle, complètement subjuguée en s'affaissant
sur une chaise.
--Ne sois donc pas inquiète. Nous pouvons aisément trouver une bonne
pension pour le prix que nous payons ici. J'ai en vue une maison
paisible et respectable; je vais de suite essayer d'y prendre des
arrangements et je reviendrai te chercher. Pendant ce temps-là tu
pourras faire ta malle.
En sortant il ne fit point madame Martel, mais il rencontra le bonhomme
qui avait reçu instruction de guetter Armand et d'essayer si c'était
possible, de l'amener à des sentiments plus doux.
--Quoi! qu'est-ce que ceci. Armand? Vraiment, vous ne pensez pas à nous
laisser?
--Oui! M. Martel, et je regrette sensiblement que ce soit dans d'aussi
désagréables circonstances.
--Prenez, Armand, quelque temps pour vous décider: ne partez pas
immédiatement.
--Rien au monde me ferait rester seulement une nuit de plus.
--Allons, allons! qu'est-ce que veulent dire, plus ou moins, quelques
mots un peu vifs? Ma femme est déjà désolée de ce qui s'est passé et
consent à faire la paix si vous le voulez bien.
--Je n'ai pas d'objection à cette dernière proposition, car je suis
extrêmement fâché de la violence que j'ai déployée pendant la dispute;
mais ma résolution est irrévocablement prise: nous partons.
--Et je n'en suis pas non plus surpris, dit Martel en passant
traîtreusement à l'ennemi. Vous avez beaucoup souffert, et maintenant
que vous avez secoué vos chaînes, je ne m'étonne pas que vous n'ayez
plus le désir de les reprendre. Vous avez terriblement épouvanté la
bonne femme; mais comme heureusement, vous ne lui avez pas fait de mal,
je ne vous en veux pas. Elle dit qu'elle pensait que vous aviez le coeur
d'une souris, mais elle trouve maintenant que vous avez celui d'un lion.
--Je décline le compliment si c'en est un qu'on me fait: je me sens
honteux d'avoir montré ces exploits de coeur de lion... Mais le temps
presse, il faut que je parte. Cependant avant de vous laisser, je dois
vous remercier, M. Martel, bien sincèrement et de tout mon coeur, pour
toutes les bontés que vous m'avez témoignées durant le temps que j'ai
passé sous votre toit.
André toussa.
--Que le bon Dieu vous bénisse, Armand répondit-il avec une émotion
visible dans la voix. Depuis le commencement jusqu'à la fin, vous avez
agi comme un vrai gentilhomme J'espère que la petite Délima se montrera
digne de vous!
En moins d'une heure Durand revint chercher sa femme qui, tout éplorée,
embarqua dans le _sleigh_ sans proférer une seule parole, car elle avait
déjà fait ses adieux à la famille.
Arrivés à leur nouvelle résidence, laquelle paraissait rangée et
confortable, Armand procéda à prendre possession de leur petit mais
propre appartement en dépaquetant et en pendant ses hardes, en mettant
ses livres et ses papiers à leurs places respectives. Pendant ce
temps-là, Délima était assise sur un coffre, inconsolable, éclatant de
temps en temps en de nouveaux sanglots.
Lorsqu'on sonna la cloche pour le thé, elle refusa avec indignation de
prendre de ce rafraîchissement, en sorte qu'Armand descendit seul. Le
repas était certainement une amélioration sur ceux très mesquins qu'on
lui avait servis dans ces derniers temps, et il fit l'agréable réflexion
que dorénavant il pourrait les prendre en paix sans avoir à essuyer un
feu roulant de reproches et de récriminations. Il n'y avait que quatre
autres pensionnaires: deux vieilles filles qui étaient soeurs, unies
dans leur toilette et affectées dans leur parler, et un couple
tranquille d'un certain âge avec lequel, cependant, l'hôtesse babillarde
et souriante tenait une conversation assez vive. Lorsqu'Armand retourna
à sa chambre il la trouve en quelque sorte triste, le feu s'était
éteint. A force de pleurer Délima s'était endormie dans un fauteuil, et
comme les rayons de la bougie frappaient en plein sa pâle figure sur
laquelle on voyait les traces des larmes, son coeur s'attendrit en dépit
des constantes provocations qu'il avait reçues d'elle. Elle paraissait
si jeune, si fragile et maintenant elle dépendait entièrement de lui!
Il fit du feu, chercha l'hôtesse pour lui demander si elle aurait la
bonté de faire monter une tasse de thé à madame Durand qui était malade,
ce à quoi on consentit volontiers; puis il monta réveiller sa femme.
Après qu'on lui eût apporté la tasse de thé, elle la refusa de nouveau
et recommença ses pleurs entremêlés d'accès de chagrin sur son triste
sort et sa malheureuse condition.
Après avoir essayé infructueusement de la consoler, voyant qu'elle
redoublait ses lamentations, il lui dit d'un air grave:
--Puisque tu te trouves si misérable, je ne vois, Délima, qu'un seul
parti à prendre; tu vas retourner chez madame Martel, car selon les
apparences, il n'y a que là que tu puisses être heureuse. Je donnerai
tant que je pourrai pour ton entretien et j'augmenterai la somme
aussitôt que j'en serai capable. Il est trop tard ce soir, mais tu
pourras partir demain matin.
--Je ne ferai rien de la sorte, interrompit vivement la jeune femme,
quoique je pense que tu en serais bien content: tu trouverais peut-être
que c'est un bon débarras.
Piquée au vif par cette pensée, elle se leva brusquement et commença à
arranger sa toilette en désordre et à placer les quelques effets qu'elle
avait apportés avec elle, madame Martel ui ayant promis que le reste
serait prêt quand elle l'enverrait chercher.
Lorsqu'Armand revint du bureau, le lendemain, il fut agréablement surpris
de trouver sa chère moitié assise dans le salon avec sa couture et
causant avec une des pensionnaires. Il fut de plus très-content
d'apprendre de sa bouche qu'elle se trouvait plus heureuse et mieux que
chez madame Martel.
Maintenant, si Armand eût eu un caractère plus déterminé, s'il eût été
capable de poursuivre par une certaine fermeté dans ses manières et ses
résolutions, la victoire domestique qu'il venait de remporter, tout
aurait pu aller passablement bien; mais malheureusement, tel ne fut pas
le cas. Madame Martel venait fréquemment, quelque temps après, à leur
nouvelle résidence; Délima passait une grande partie du temps à lui
remettre ses visites, et Armand n'intervint nullement. Les conséquences
morales de ces relations furent très-perceptible dans le caractère de sa
jeune femme qui devint plus indépendant et plus exigeant. Elle
paraissait croire que le seul but de la vie était de s'habiller avec le
plus de soin et avec autant d'extravagance que possible.
De son côté, Armand poursuivait avec persévérance ses obligations de
bureau, quoique parfois il ne pouvait se défendre d'un sentiment de
triste découragement. Depuis qu'il avait reçu la lettre de Paul lui
offrant de l'argent il n'avait pas eu d'autre relations avec lui. Au
jour de l'an il reçut un petit billet de sa tante Ratelle, contenant un
présent de cinquante louis. On ne lui parlait pas de sa femme dans cette
missive, et on ne lui exprimait aucun désir de faire sa connaissaance.
Madame Ratelle avait, malheureusement, reçu d'une bonne autorité une
connaissance exacte de son caractère et avait appris de cette manière
que l'acquisition qu'avait fait son infortuné neveu en était une
pitoyable, sans valeur et sans mérite.
Délima cajola si bien son mari qu'elle obtint bientôt les cinquante
louis, et au lieu de les employer, du moins en partie, è payer quelques
dettes que le jeune ménage avait contractées elle s'acheta une garniture
neuve de pelleterie et un costume dont l'élégance rivalisait avec les
toilettes de mademoiselle de Beauvoir elle-même. Madame Martel ne fut
pas oubliée dans cet inégal partage des étrennes de la tante Ratelle:
elle eut pour sa part un joli manteau neuf.
Au bout de quelques mois la jeune femme qui, dans le principe, avait été
si enchantée de la vie de pension, en fut entièrement dégoûtée. Les
pensionnaires étaient si peu complaisants pour elle, la bourgeoise si
grossière et désagréable qu'elle n'osait seulement pas lui demander un
verre d'eau entre les repas, elle-même si fatiguée de toujours manger,
s'asseoir et de vivre sous la constante surveillance d'étrangers,
qu'elle en était venue à la conclusion qu'elle aimerait mieux mourir de
faim dans un petit logement à elle,--ne fut-ce qu'un grenier--plutôt que
de rester dans cette situation.
Comme de raison, madame Martel était au fond de tout ce murmure et ce
mécontentement. Ce rusé brandon de discorde trouvait que dans ses visites
à la jeune femme elle n'avait pas assez de liberté et n'tait pas reçue
comme elle l'aurait aimé. Impossible de se passer le luxe d'une
délicieuse tasse de thé et d'une de ces longues veillées terminées par
un souper chaud. En un mot, il valait autant que Délima fût à
Saint-Laurent pour le profit et le plaisir que sa compagnie lui
rapportait. Aiguillonnée par des conseils si intéressés, la jeune madame
Durand se rendit bientôt désagréable et haïssable aux autres
pensionnaires; son affectation et ses airs de supériorité servirent de
risée. Tous les soirs, lorsque notre héros arrivait du bureau, elle
avait un nouveau grief à conter une nouvelle histoire de dureté et
d'oppression à lui communiquer; si bien qu'insensiblement, il finit par
redouter son arrivée à la maison de pension autant qu'autrefois au
domicile madame Martel. De temps à autre elle changeait son histoire et
insistait sur le bonheur qu'ils goûteraient dans un chez-soi, quelque
humble qu'il fût, sur l'économie et l'habileté qu'elle déploierait dans
la direction de son ménage. Le tableau était engageant, et Armand se
surprit souvent à se demander comment il pourrait le réaliser si son
orgueil et son indépendance lui permettraient jamais de solliciter de la
tante Ratelle de l'aide pour mettre son projet ne pratique.
Le sort vint à son secours et arrangea l'affaire en lu ménageant une
rencontre avec sa tante Françoise qui était venue à la ville pour la
première fois depuis la mort de son frère Paul Durand. Armand ayant sa
jeune femme à son bras se rencontre face à face avec elle au moment où
elle sortait d'un de ces magasins sombres et bas, comme alors il en
existait encore quelques-uns à Montréal. Le jeune homme qui se rappelait
toutes ses bontés pour lui, était charmé de la rencontre et il
démontrait clairement par ses manières et ses paroles tout le plaisir
qu'il en éprouvait. La froideur que madame Ratelle avait d'abord montrée
se fondit bientôt sous le charme enchanteur de son accueil affectionné
et sous les pressantes sollicitation du jeune couple de vouloir bien les
suivre et partager l'hospitalité de leur pension. Elle refusa en les
remerciant; mais les invita à aller prendre le dîner avec elle à
l'hôtel paisible et respectable où elle était descendue.
L'invitation fut de suite acceptée, et tout se passa d'une manière
satisfaisante. Inutile d'ajouter que madame Ratelle vit avec infiniment
de déplaisir les coûteuses fourrures et l'élégant manteau qui
accoutraient ls femme d'un pauvre étudiant en Droit, mais Délima
paraissait si jeune,--pour atteindre ce but elle avait repris les
manières entraînantes qui la caractérisaient avant son mariage--que la
tante Françoise sentit se dissiper promptement les préjugés qu'elle
avait conçus contre elle. Avec une naïveté que la vieille dame sut
apprécier, la nièce parla de l'ardent désir qui n'animait d'avoir une
demeure à elle, n'oubliant pas en même temps de faire valoir les rêves
brillants qu'elle faisait sur la perfection avec laquelle elle tiendrait
leur ménage.
--Mais, observa sèchement la tante Ratelle en répondant à cette
rapsodie, je ne puis pas me représenter une dame aussi richement habillée
que vous l'êtes se débattant parmi les pots et les chaudrons, et
confectionnant les cornichons et les confitures. Vous seriez bien mieux
dans une salon!
--Ah! tante Françoise, reprit Délima en adoptant de suite le titre avec
lequel Armand parlait à sa tante, je m'habille si richement parce que je
n'ai pas autre chose à faire. Combien ce serait différent si j'avais un
petit logement à moi: je pourrais alors m'occuper d'autres choses que de
parures et de toilettes.
Madame Ratelle n'ajouta rien, et lorsque les jeunes gens partirent elle
demanda à son neveu de revenir le soir afin d'avoir une conversation
avec lui.
Comme de raison, il se rendit volontiers à cette invitation, et la nuit
était passablement avancée lorsque se termina leur entrevue. Ils avaient
eu beaucoup à se dire, mais le jeune homme s'était montré dans le cours
de cette longue conversation d'une étonnante discrétion au sujet de ses
embarras domestiques aussi bien que de toutes les machinations qu'on
avait mises en oeuvre pour le faire marier.
En lui donnant des nouvelles d'Alonville elle lui dit que Paul demeurait
toujours dans la maison paternelle, mais était devenu extraordinairement
sombre et taciturne, et que sa prospérité en agriculture avait
considérablement diminué. Il ne paraissait pas penser au mariage,
quoique, s'il en eût eu quelque disposition, il aurait pu choisir parmi
les plus jolies filles de la paroisse. Il n'avait jamais fait allusion à
Armand, non plus qu'aux événements qui étaient survenus à la mort de
leur père, quoique cela lui donnât è penser, à elle, que son esprit en
était plus absorbé et que c'était probablement pour cette raison qu'il
cherchait des consolations dans les stimulants, avec une fréquence qui
la remplissait d'inquiétude et d'appréhension.
Madame Ratelle lui parla ensuite de ses propres affaires et lui demanda
s'il désirait aussi vivement que sa femme d'avoir un logement à eux. La
pensée des plaintes ennuyeuses et les incessantes tirades que Délima lui
faisait subir tous les soirs lui fit répondre dans l'affirmative. La
tante Françoise accueillit évidemment sa réponse avec faveur car en
elle-même elle craignait que la vie indolente que menait la jeune mariée
pourrait lui communiquer des idées d'oisiveté et de dépenses qui la
rendraient plus tard incapable de prendre la conduite d'un ménage.
La conclusion de tout ceci fut qu'Armand serait immédiatement mis en
possession du legs que son père avait laissé à sa tante. Une partie de
ce legs, sagement placée, rapporterait un intérêt raisonnable, tandis
qu'on en déduirait une comme suffisante pour monter une maison, quoique
sur la plus petite échelle possible.
--J'espère, mon neveu, que notre décision a été très-prudente, dit
gravement la tante Ratelle au moment où ils se séparèrent. On pourrait
peut-être dire qu'il aurait été plus sage de laisser les affaires telles
qu'elles étaient, mais tu es à présent un homme marié, à qui l'on peut
certainement confier la direction de ses propres affaires. Dans tous les
cas, deux qualités te son éminemment nécessaires: l'économie et la
fermeté; aies soin que ni l'une ni l'autre ne te manquent.
----