XVII

Encore quelques mois de luttes ennuyeuses, de combats contre la pauvreté

et les troubles domestiques, puis un autre changement s'opéra dans le

drame. Le brave et intelligent avocat Lahaise, dans le bureau duquel

Armand avait étudié, tomba malade, et après plusieurs variations du mieux

au pire, il paya sa dette à la nature. Notre héros fut très profondément

affecté par cette dernière épreuve. Il lui semblait que tous ceux qui

l'avait aimé ou lui avaient porté quelqu'intérêt lui étaient enlevés

l'un après l'autre; mais il oubliait qu'ils étaient d'un âge mûr et que

dans l'ordre de la nature il était de toute éventualité de s'attendre à

leur mort: il sentait seulement le vide immense que laissait dans sa vie

et ses espérances chacune de ces morts.

Après les funérailles de M. Lahaise il resta pendant plusieurs jours à

la maison, solitaire et inactif, donnant pour prétexte qu'il copiait des

documents de lis; mais, en réalité, il s'abandonnait de plus en plus au

découragement qui l'assaillait. Etait-ce l'apathie ou la maladie? Il ne

pouvait dire; mais une singulière aversion pour la profession qu'il avait

embrassée s'emparait de lui, et il pensait qu'il lui était tout-à-fait

inutile de perdre son temps à se chercher un autre patron sous les

auspices duquel il pût continuer ses études légales. Il se demandait à

lui-même comment il pouvait se résoudre à perdre un temps si précieux à

acquérir une science qui, peut-être, ne lui rapporterait jamais rien. En

supposant même qu'il continuât ses études et qu'il subît avec succès son

examen,--chose que devenait tout-à-fait douteuse dans état

d'abattement et de désespoir où il était plongé,--qui l'assurait que les

clients lui viendraient et qu'on lui donnerait des causes? En mettant

les choses au mieux, cela ne pouvait arriver avent plusieurs mois, et

pendant ce temps-là les dettes, les désagréments et les difficultés le

serraient de près, et la hideuse pauvreté était lè, comme un spectre

assise à son foyer.

Par une sombre matinée d'orage, il s'était levé la tête remplie de

toutes ces pensées qui s'acharnaient à lui avec une inflexible ténacité.

Sans prêter d'attention aux reproches que lui faisait Délima au sujet de

sa paresse apparente, ni à ses fortes lamentations sur son sort, il

restait assis, la tête appuyée sur ses mains, immobile comme une statue,

pendant de longues et ennuyeuses heures, sans concevoir ni plans ni

projets, mais se laissant aller à un morne désespoir. Tout-à-coup une

main légère s'appuya sur son épaule et une voix amie--celle de

Belfond--résonna à son oreille.

--Holà, Armand, disait-elle, tu viens de faire un somme! A deux reprises

je t'ai dit bonjour et je n'ai pas encore reçu de réponse.

Armand leva les yeux avec un sourire forcé, et il essayait évidemment à

inventer une réponse lorsque la voix aigüe de Délima se fit entendre.

--Il a vraiment choisi un vilain temps pour dormir en plein jour lorsque

c'est à peine si nous avons, dans la maison assez d'argent pour nous

procurer à dîner. Si je n'étais pas là, il dépenserait la plus grande

partie de l'argent du mois à payer des dettes, comme si nous avions les

moyens!

--Hier matin j'ai vendu ma montre, et il n'est pas possible que le prix

que j'en ai obtenu ait tout passé pour les chétifs repas que nous avons

faits depuis ce temps-là, répondit le jeune mari d'un air abattu.

Délima ne put s'empêcher de rougir. Elle n'attendait pas autant de

franchise de sa part, surtout devant un étranger; mais, comme depuis

longtemps elle avait résolu de ne pas se laisser dominer, elle reprit:

--Mais ça va passer avant que tu penses à m'avoir d'autre argent, et

alors, je suppose, il nous faudra crever de faim.

Armand, dont les yeux languissants étaient ombragés par un air de

souffrance plus qu'ordinaire, se passa la main sur le front.

Belfond, qui retenait avec grande peine l'indignation excessive que lui

faisait éprouver la mauvaise humeur de l'acariâtre jeune femme,

s'interposa.

--Ma chère madame Durand, dit-il, vous voyez que votre mari n'est pas

bien: je vous en prie, laissez-le seul avec moi pendant quelque temps,

car j'ai quelque chose d'important à lui communiquer.

Elle sortit de l'appartement, ses magnifiques cheveux ondés en désordre.

Pendant qu'elle exécutait cette retraite, Belfond, qui ne pouvait plus

se contenir, ne put s'empêcher de dire:

--Peste de femme!

Armand le regarda avec un air de reproche tel que son ami se hâta

d'ajouter:

--Pour l'amour de Dieu, Armand, pardonne-moi; mais de te voir ainsi

tracassé et affligé, je ne sais vraiment plus ce que je dis ni ce que je

fais. Oh! mon ami, je sens que je pourrais pleurer comme une femme, au

spectacle que tu m'offres.

Et il pesa tendrement sa main sur celle de son compagnon, tandis que ses

yeux se remplissaient de larmes.

--Mais, diantre! dit-il brusquement en chassant à la hâte ces marques de

sensibilité, je ne suis pas venu ici pour jouir de jérémiades, mais pour

voir si je ne pourrais pas t'être de quelque service... Il ne faut pas

prendre feu si vite parce que je te dis cela! Je sais bien que si je

t'offrais de l'argent à titre de prêt, tu me dirais, ainsi que tu n'as

cessé de me le répéter, que si tu avais eu l'intention de l'accepter, tu

ne m'avais pas fait connaître si ouvertement tes besoins, quoique, è la

vérité, à ta place, je ne me retrancherais pas d'une manière aussi

absurde dans ma dignité. Cette autre chose que j'ai à te proposer,

quelque chose que tu peux accepter sans le moins du monde porter atteinte

à cette indépendance dont tu es si fier. J'ai écrit à mon cousin Duchesne

qui demeure à Québec et qui est un des meilleurs avocats de la capitale;

il te recevra volontiers de suite dans son bureau, et il te donnera tous

les avantages possibles, beaucoup plus que ne t'en offrait M. Lahaise.

Le fait est qu'ayant entendu parler avantageusement de ton caractère et

de tes capacités, il a hâte de t'avoir avec lui.

Soupçonnant de quel source de bons offices à laquelle on pouvait

attribuer l'intérêt que lui témoignait M. Duchesne, Armand secoua la

tête.

--Belfond, dit-il, j'en ai fini avec les hésitations et les incertitudes,

et j'ai fermement résolu d'abandonner la profession que j'avais choisie

dans des temps plus heureux.

--Non, non, tu ne feras pas cela Armand! tu n'agiras pas aussi

lâchement. Ecoute-moi. Vends ton ménage, le produit de la vente paiera

non-seulement ton transport et celui de ta femme à Québec, mais il te

restera encore de l'argent. Arrivés là, prends une chambre dans une

maison de pension respectable et tranquille, et puis entres de suite

dans le bureau du cousin Duchesne. Si tu es trop fier, trop opiniâtre

pour me faire le plaisir de m'emprunter ce que je sais que tu seras

bientôt en état de me remettre, il t'en restera assez pour commencer, et

à Québec comme à Montréal tu trouveras de l'ouvrage de copiste. Duchesne

m'a promis qu'il te tr procurerait beaucoup d'écritures, et si la chose

devient nécessaire, tu prendras une couple d'écoliers chez toi le soir.

En un mot, fais n'importe quoi plutôt que de renoncer à la profession

dont tu as maintenant parcouru une longue étape de la route aride et

épineuse, à cette profession qui peut définitivement te conduire à

l'honneur et à la fortune.

--Mais, murmura Armand, le succès est si douteux et le temps d'épreuve

si long! Je suis capable d'obtenir de suite quelque situation ou quelque

place de commis qui me rapportera un bon salaire.

--Et puis après? Dans cinq ans d'ici tu seras peut-être encore commis,

avec le même salaire: néanmoins, ce serait une heureuse idée si tu

n'étais pas entré dans une autre carrière. Ecoute, Armand: promets

d'essayer ce que je te propose?

--Te rappelle-tu, Rodolphe, cette époque de notre vie de collège, hélas!

déjà si lointaine, qui fut témoin du commencement de notre bonne amitié

et dont cependant le premier pas fut cette affreuse bataille où je

sautai sur toi comme un _bull-dog_? De même qu'alors j'étais aux abois,

harassé, désespéré, environné de troubles et d'ennemis, de même je le

suis encore aujourd'hui.

--Mais tu oublies que tu as à tes côtés un véritable ami qui

malheureusement pour toi, a le faible de toujours vouloir te donner des

conseils. Vois-tu, un grand avantage qui résultera de ton déménagement à

Québec, ce sera de te débarrasser de l'influence pernicieuse de cette

terrible mégère qui j'en suis convaincu, est le mauvais ange qui inspire

ta femme. Si, après avoir essayé mon plan, tu continues encore à vouloir

changer de profession, j'essaierai alors de te procurer une bonne

situation: j'ai encore des amis et des cousins parmi les marchands de

Québec.

Pendant longtemps Belfond raisonna et chercha à persuader son ami qui

balançait de plus en plus. Enfin, Armand consentie, et quand ils se

séparèrent, l'empreinte du morne désespoir avait disparu de son visage.

Lorsque notre héros annonça à sa femme son intention de transporter

leurs pénates à Québec, il s'en suivit une scène terrible. Délima

pleura, éclata, tempêta, sans cependant recourir à l'évanouissement; de

son côté, madame Martel déclara carrément que le contre-coup d'une

séparation dans l'état actuel de sa santé délicate tuerait la jeune

femme, qu'il n'y avait qu'un insensé ou un monstre qui pût penser à

arracher ainsi une créature si jeune et si frêle d'au milieu de ses amis

qui lui étaient si attachés, pour la traîner parmi des étrangers. A tout

cela Armand n'avait qu'une réponse, et cette réponse constituait

apparemment une place forte dont l'ennemi ne pouvait s'emparer.

--Si ma jeune femme trouve l'arrangement impraticable, elle est

parfaitement libre de rester avec ses amis, disait-il invariablement.

Cependant, cette proposition ne rencontrant les vues de personne, les

hostilités cessèrent, et Délima se contenta de parcourir toute la maison

en pleurant et en se lamentant. Son linge fut empaqueté et l'encan eut

lieu. La vente eut un succès complet, et des bagatelles s'élevèrent à

des prix comparativement très-forts, ou elles étaient achetées par un

individu de modeste apparence, quoique très-bien habillé, qui se

trouvait dans la foule et que personne ne soupçonnait être un agent de

Rodolphe Belfond.

Il faisait un de ces temps d'hiver sombres et tristes comme il y en a si

souvent en Canada; d'épais nuages gris qui couvraient le firmament

indiquaient une tempête de neige, bien qu'il en fût considérablement

tombée la nuit précédente. Malgré cela cependant, notre héros partit

avec sa jeune femme pour la nouvelle ville où ils devaient tenter

fortune. Les apparences du temps étaient si peu encourageantes, qu'il

aurait bien volontiers retardé le départ au lendemain; mais l'_habitant_

qui devait, moyennant un prix modique, les recevoir dans sa carriole, ne

pouvait attendre. Ils n'apportaient avec eux qu'un petit coffre

contenant des hardes, Belfond leur ayant promis de leur faire parvenir

le reste par une bonne occasion.

Au moment du départ Délima sanglotait amèrement, et Armand roulait dans

sa tête des pensées de tristesse et de mélancolique anticipation. Tous

deux ils étaient tellement préoccupés qu'ils s'apercevaient à peine de

l'épaisse neige qui tombait et des sombres nuages que roulaient

au-dessus de leur tête.

Ils arrêtèrent, pour dîner, à une petite auberge de village où on leur

servit une assiettée d'excellente soupe et une fricassée de mouton dont

Délima, qui commençait à reprendre ses esprits, se régalade bon appétit.

Après cela ils se remirent en route; mais la grande quantité de neige qui

était tombée avait rempli les chemins, et leur vigoureux cheval canadien,

dont les jarrets paraissaient de fer, se démenait violemment dans les

brouillards de poudrerie, secouant de temps en temps les petits glaçons

qui s'étaient attachés à ses yeux et à sa crinière. Nos voyageurs

commençaient à regarder avidement dans le lointain pour tâcher

d'apercevoir le petit village et l'auberge où ils devaient passer la

nuit. Le vent était froid et perçant, mais Armand protégeait sa femme de

la bise piquante en l'enveloppant dans les nombreuses robes dont la

carriole était garnie. Enfin on commença ç apercevoir quelques lumières

à travers l'atmosphère chargée de neige, et ce fut avec un sentiment

d'excessive satisfaction qu'ils arrivèrent à l'auberge si désirée.

Ils y avaient été précédés par d'autres voyageurs, car on entendait le

son de vois à travers la porte entrebâillée du petit salon, un bruit

grésillant et une odeur appétissante venait du poële, et une couple de

cultivateurs étaient à jaser, fumer et boire dans le bas-côté.

Délima qui était d'une humeur pitoyable s'assit sur la première chaise

venue, mais l'aubergiste demanda aussitôt à madame et à monsieur de

vouloir bien passer dans l'autre chambre. Ils ne se firent pas prier, et

en entrant ls se trouvèrent inopinément en présence de madame et

mademoiselle de Beauvoir.

Saisi d'étonnement, Armand fit un pas ou deux en arrière et ses joues

devinrent écarlates; mais se remettant enfin, il salua poliment les deux

dames. Madame de Beauvoir répondit par une inclinaison de tête superbe

quoique polie; mais Gertrude, évidemment dominée par le même embarras

qui s'était emparé du jeune Durand, devint rouge aussi, puis elle salua

avec hésitation.

Délima, qui avait eu occasion de voir quelques fois ces dames dans les

rues de Montréal, les reconnut de suite. Elle remarqua l'embarras

mutuel, quoique passager, de son mari et de l'aristocratique jeune

fille, que malgré sa rare beauté à elle-même et l'élégance parfaite de sa

propre toilette, elle reconnaissait lui être si éminemment supérieure.

Piquée par ce contraste défavorable, offensée de la froideur des deux

nobles dames,--laquelle n'était pas de nature à encourager à se faire

présenter ou à lier connaissance--elle demanda à son mari d'un air de

dignité affectée, s'il ne pourrait pas avoir une des servantes pour

l'aider à se déshabiller.

--Elles sont trop occupées, répondit-il; je t'en prie, laisse-moi

t'aider?

Décidée à montrer son importance et son pouvoir sur son mari, elle

reprit avec aigreur:

--Non, tu es trop maladroit. Vas voir si tu ne pourrais pas me procurer

une aide convenable.

Pouvait-il raisonnablement faire autrement que de se soumettre? Refuser

aurait été amener une scène. Il s'exécuta donc et revint quelques

instants après.

--C'est comme je le craignais, dit-il: chacun est occupé!

--C'est malheureux, s'écria-t-elle en continuant à poser d'une manière

ridicule. Dans quel misérable lieu avons-nous campé? Bien, aide-moi à

ôter mon manteau.

Armand, profondément mortifié et accablé de honte, se rendit à son

désir, avec la conviction intime que pendant tout ce temps le froid et

ironique regard de madame de Beauvoir était fixé sur eux. La jeune

fille soit par compassion pour notre héros, soit par l'impatience que

lui faisaient éprouver les absurdes prétentions de sa femme, s'était

assise, avec un livre, près d'une bougie qui éclairait faiblement sur la

table, et quoique son attention pût être ailleurs que sur les pages de

ce livre néanmoins ses yeux y étaient fixés.

La servante vint bientôt mettre la table pour le souper, et la comédie

dans laquelle Délima était la principale figurante continue. Quoique les

deux dames, qui étaient habituées à tous les luxes, ne trouvassent

aucunement à redire de vive voix sur les qualités du repas,--madame de

Beauvoir se contentant de frémir lorsqu'elle goûta le thé et inspecta

l'omelette au lard qu'elle laissa dans son assiette sans y

toucher,--cependant Délima, qui prit assez librement les deux, se

répandit en critiques de toutes sortes. Deux fois elle avait tenté de

souffler à son mari: introduis-moi à elles; mais craignant qu'elle fût

entendue, il se mit en frais de la satisfaire ne s'efforçant d'entamer

quelques mots de conversation avec madame de Beauvoir. Sur sa demande si

c'était son intention de se remettre en route le lendemain matin malgré

le mauvais état des chemins, la grande Dame répondit brièvement: oui, et

que n'eût la difficulté de voyager la nuit par des chemins aussi

affreux, elle ne serait pas restée si longtemps dans leur logis actuel.

Puis il s'informa si M. de Courval était bien.

--Bien, je vous remercie! lui fut-il répondu.

Et comme pour mettre fin à cette conversation, elle se leva de table.

--Viens, Gertrude, dit-elle en se retournant du côté de sa fille: il est

temps de nous retirer.

--Tu devrais être fier de tes amies de la ville qui sont si polies!

murmura Délima avec un sarcasme irrité au moment où les dames, après

avoir fait une légère inclination de tête, laissaient la chambre.

Gertrude, qui sortait la dernière, entendit la remarque et elle jeta

involontairement les yeux sur elle, mais il y avait dans leur expression

plus de tristesse que de colère. Délima s'en aperçut, et ce fut une

excuse à l'accès de colère et de mortification auquel elle donna cours

Aussitôt que la porte fût refermée. Comment osaient-elles la traiter

avec tant d'insolent mépris? N'était-elle pas autant qu'elles? Et comme

il fallait que son mari eût manqué de coeur pour rester tranquillement à

la voir insultée. Ah! s'il eût le caractère d'un homme, il n'aurait pas

souffert cela.

--Que m'aurait-il donc fallu faire? demanda-t-il enfin sévèrement: elles

ne voulaient pas faire ta connaissance, ni la mienne non plus.

Mais les remontrances ou les reproches étaient également inutiles

pendant que la poitrine de Délima était agitée par une pareille tempête

d'irritation. Dans on opinion, sa dignité et son orgueil avaient été

outragés d'une manière honteuse.

Comprenant l'inutilité de résister plus longtemps, Armand se dirigea, en

étouffant un soupir, vers la fenêtre et y appuya son front brûlant,

fixant un vague regard sur le givre qui de temps en temps venait en

frapper les carreaux. Il faisait intérieurement, la comparaison entre

cette jeune fille aux manières nobles et distinguées et cette femme au

caractère étroit et violent, quoique jolie, qui l'appelait son mari et

dont la voix pleine de colère résonnait encore à son oreille. Il

frissonna, car il sentit qu'il commençait à comprendre comment certains

hommes commettent des suicides et l'enchaînement d'idées qui conduit à

un acte de désespoir aussi coupable. Oui, s'il n'avait été retenu pr la

salutaire pensée d'une existence future, il se serait débarrassé de la

vie et de ses misères.

Finalement, Délima épuisée par sa propre véhémence, s'arrêta et, ouvrant

brusquement la porte, appela, pour se faire conduire à sa chambre, une

servante qui passait. Cette dernière y consentit, et Armand fut laissé

seul.

Il demeurait toujours près de la sombre fenêtre, observant la tempête du

dehors, aussi triste que celle qui régnait dans son coeur meurtri de

douleur. Sur l'entrefaite, le hennissement de chevaux, le tintement de

clochettes, le bruit de voix joyeuses résonnant dans le silence de la

nuit, annoncèrent de nouveaux arrivants à l'auberge. Puis on entendit le

piétinement de pieds des voyageurs qui secouaient la neige qui y était

collée, et la commande d'un bon souper en même que quelque chose de

chaud pour ranimer la circulation de leur sang.

Les voix paraissaient cultivées et étaient en quelque sorte familières à

Armand; aussi, au moment où il se demandait dans quelles circonstances

il les avait déjà entendues, la porte s'ouvrit et livra passage à Robert

Lespérance et à l'un de ses amis. Tous deux furent ravis de plaisir en

apercevant Durand qui essaya vainement de tirer en arrière pour les

éviter. Ils ne voulurent pas que leur réjouissance turbulente fût vue

d'un mauvais oeil; ils demandèrent donc des pipes, de l'eau chaude, du

sucre et du rum, et ils le forcèrent gaiement à la table où ils le firent

asseoir entre eux. Les verres furent promptement emplis de nouveau, car

les nouveaux arrivés étaient de bons vivants et ils insistèrent pour

qu'Armand en fît autant. Lespérance lui prépara lui-même son verre qu'il

fit plus fort et plus sucré.

--A présent, disait à Armand une voix intérieure, laisse-les; tu en as

pris assez, retournes avec ta femme!

Mais il ne put supporter l'idée d'être exposé encore une fois cette nuit

à son impitoyable langue; aussi prit-il la résolution de rester là où il

se trouvait, mais de ne prendre que le seul verre que Lespérance le

forçait si énergiquement et avec tant de persistance à accepter.

Cependant, lorsqu'il l'eut bu, un singulier sentiment de gaieté s'empara

de tout son être, et il sentit qu'il avait à la portée de sa main un

calmant qui pouvait lui faire oublier, du moins pendant quelques heures,

ses chagrins et ses désespoirs. Pourquoi n'en profiterait-il pas? Oui, à

l'avenir, il en tirerait tout l'avantage possible, et cela d'une manière

absolue et sans réserve. Dorénavant rien ne le retiendrait, ni le

stigmate qui s'attache à la réputation d'un ivrogne, ni le déshonneur,

la pauvreté et la ruine qui accompagnent la victime de l'intempérance.

De quel prix la vie était-elle pour lui, pour qu'il prit tant de soin et

de souci à la conserver? Elle n'en avait aucun. Oui, à dessein et de

propos délibéré, il s'abandonnerait à la terrible tentation qui se

présentait si inopinément.

Lespérance et son ami, à la fois surpris et enchantés d'un consentement

si facilement obtenu d'un être qui avait toujours été remarquable par le

contrôle qu'il avait sur lui-même, chantaient de joyeuses chansons,

racontaient de gaies histoires, tut en lui versant rasades sur rasades.

Enfin, ils eurent la satisfaction de le voir peu à peu glisser sur le

sopha, entièrement enivré. Puis ils se félicitèrent de leur ouvrage et

en firent des gorges-chaudes. Il avait toujours été si horriblement

précieux et fait le fameux, il avait toujours été si régulier et

irréprochable, que c'était un triomphe complet de l'avoir fait tomber du

piédestal sur lequel il s'était juché. Combien ils s'amuseraient à

conter l'histoire à quelques-uns de leurs camarades de Montréal! A ce

beau tableau cependant il y avait une ombre. Armand ne s'était pas

montré compagnon de verres très-amusant et jovial: il n'avait pas

prononcé un seul mot qui ne pût être dit en état de sobriété. Peut-être

qu'une autre fois il serait plus agréable; du moins, ils lui en

donneraient la chance. Tout en parlant ainsi, ils mirent le dormeur dans

une position plus commode, placèrent des coussins sous sa tête,

étendirent sur lui son paletot qui se trouvait sur une chaise près de

lui, puis ils laissèrent la chambre.

De bonne heure, le lendemain matin, Armand fut réveillé par la servante

qui était entrée pour mettre la chambre en ordre, et, chose singulière,

à l'exception d'un léger mal de tête, il ne lui restait aucun symptôme

désagréable de sa bombance de la veille. Il passa dans la cuisine, se

baigna la tête et le visage dans de l'eau froide, et son mal de tête

disparut. Après s'être lissé la chevelure le mieux qu'il pût, il revint

dans la salle. Là il comprit tout: les verres vides et d'autres traces de

la récente bamboche, le sopha sur lequel il avait passé la nuit; oui, il

s'était abandonné librement et entièrement au tentateur! A présent que

son pouls était calmé et son front rafraîchi, à présent que sa raison

avait repris son empire, était-il fâché et peiné de ce qui était arrivé?

Hélas! une expression d'opiniâtreté passa sur sa figure, et son coeur

répondit: non! Il se rappela la sensation de réjouissance, de bien-être

et d'oubli de sa misère que cette ivresse lui avait procurée, et li

résolut d'y avoir souvent recours. Il ne pouvait payer trop cher cette

bienheureuse interruption dans la monotonie de sa misérable vie dont il

était excessivement fatigué.

Il était assis, les yeux fixés sur le plancher, absorbé dans ces

pensées, lorsque la porte s'ouvrit doucement et se referma

presqu'aussitôt. Il leva les yeux, et quel ne fut pas son étonnement en

apercevant Gertrude de Beauvoir debout devant près de lui. Elle était

extrêmement pâle et avait une main appuyée sur la table comme pour s'y

soutenir.

--Armand Durand, dit-elle d'une voix basse et saccadée, me serait-il

permis de vous parler avec toute la liberté et la franchise d'une amie?

Le jeune homme, trop surpris et agité pour répondre de vive voix, fit un

signe de tête affirmatif.

--Alors je vous demanderai, par la mémoire des parents qui vous ont si

tendrement aimé, par la considération générale que vous vous êtes

acquise jusqu'ici, par le souvenir de notre vieille amitié d'enfance, de

promettre solennellement que vous ne céderez plus jamais à la tentation

qui vous a si complètement dominé hier soir?

La figure d'Armand devint cramoisie. Ah! elle connaissait donc sa

dégradation! Eh! bien, qu'est-ce que cela lui importait à elle, cette

belle et orgueilleuse jeune fille, si éloignée de son cercle à lui et

aux siens?

Le même signe de détermination qui avait obscurci son front lorsque

Gertrude était entrée reparut encore.

--Mille merci, mademoiselle de Beauvoir, répondit-il, du généreux

intérêt que vous témoignez pour mon bien-être, mais je n'aimerais pas à

m'engager de la manière que vous demandez. D'irrésistibles et fortes

tentations peuvent surgir, et j'aurai assez à faire en y cédant sans

avoir à augmenter le nombre de mes méfaits en violant une promesse que

je vous aurais faite.

--Ceci n'est pas une réponse et je ne l'accepterai pas comme telle. Pour

venir vous faire cet appel j'ai risqué d'encourir la colère de ma mère,

les insultes de votre femme, les moqueries de vos amis. Oui, vous

m'écouterez!

--Mademoiselle de Beauvoir, je n'ose pas. Je puis volontiers vous offrir

mes résolutions de faire mieux, mais je n'ose me hasarder plus loin que

cela. A présent que j'ai goûté à la coupe de l'oubli et que je l'ai

trouvée si bienfaisante, si salutaire, je ne pour promettre

solennellement d'y renoncer.

--Mais est-ce que vous allez échanger la noble dignité d'honnête homme,

les talents dont Dieu vous a si abondamment doué, pour la vie dégradante

d'un ivrogne, la mort prématurée et affligeante d'un ivrogne?

--La vie ne m'est pas si agréable pour que je m'y cramponne,

répliqua-t-il avec amertume.

--Oh! je sais cela, Armand,--et elle joignit involontairement les mains,

tandis que ses yeux s'emplirent de larmes;--j'ai entendu tout ce qui

s'est passé: nous occupions, ma mère et moi, la chambre voisine, et

quoique nous ayons pu faire, nous avons entendu chaque mot à travers la

mince cloison. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant qu'après qu'elle vous eût

laissé et qu'eux fussent arrivés, vous douloureusement éprouvé, tenté

dans votre heure de faiblesse, ayez failli? A peine ai-je pu m'empêcher

de me rendre près de vous pour vous arracher le verre des mains, mais ma

mère était avec moi et je n'ai pas osé. Puis je les ai entendus se

glorifier de votre chute, former le projet de vous tenter encore à

l'avenir, et je me suis fait voeu, Armand Durand, qu'au point du jour je

vous chercherais et j'essayerais de vous sauver!

Armand était si fortement ému qu'il ne pouvait articuler une seule

parole.

Après avoir inutilement attendu une réponse, elle continua rapidement,

d'une voix émue et tremblante:

--Vous n'êtes pas le seul à qui le fardeau de la vie est lourd. Ah!

l'existence n'est pas, pour moi non plus, une feuille de rose; mais

nous ne devons pas chercher notre récompense sur cette terre. Alors,

armez vous donc d'un généreux courage, et au lieu de vous laisser

abattre sur le champ de bataille, combattez bravement jusqu'à la fin.

Comme il continuait à garder le silence, et qu'elle craignait un refus

définitif, elle se hâta d'ajouter:

--Je vous en prie, écoutez-moi jusqu'au bout: vous ne prendrez as en

mauvaise part la démarche que j'ai faite et vous ne l'interpréterez pas

comme une action indigne d'une jeune fille bien-née et qui se respecte;

mais si je suis vue ici, d'autres n'auront pas la même pensée.

Cependant, malgré cette crainte, je ne partirai pas avant que vous ne

m'ayez donné la promesse que je vous demande.

--Eh! bien, qu'il en soit comme vous le désirez, amie au coeur noble et

généreux, lui répondit-il: oui, par tout ce que j'ai de plus sacré sur

la terre, je vous promets de ne plus jamais boire à cette coupe fatale.

Du moins, je ferai mes efforts pour me montrer et devenir digne du

sympathique intérêt que vous avez daigné prendre d'un être aussi indigne

que moi.

Le visage de Gertrude se rassénéra.

--Je sais, dit-elle avec une expression de bonheur, je sais que cette

promesse sera fidèlement tenue. Maintenant, acceptez cette bague,--et

elle tira de son doigt un superbe rubis--portez-la, non comme souvenir

de celle qui vous la donne, mais en mémoire de la promesse solennelle

que vous avez faite au moment où elle vous fut présentée.

La bague, qui était trop grande pour Gertrude, allait très-bien au doigt

d'Armand.

--Elle sera portée aussi longtemps que ma promesse sera tenue,

c'est-à-dire jusqu'à la mort! dit-il en la passant dans l'un de ses

doigts.

--Merci, M. Durand. Et maintenant adieu: nous partons ce matin, et je ne

vous reverrai probablement plus.

Ils se donnèrent la main et se séparèrent.

Lorsqu'il fut seul, Armand pencha respectueusement la tête et demanda à

Dieu la grâce de garder inviolable sa promesse, et il le remercia en

même temps de ce qu'il y eût sur cette misérable terre des femmes comme

Gertrude de Beauvoir. L'amitié que lui avait témoignée cette personne à

l'esprit noble et généreux, le releva dans sa propre estime, lui fit

rappeler les hautes aspirations qu'il avait eues dans les commencements,

le remplit des résolutions les plus ferventes pour être à l'avenir

sincère et fidèle à ses bons penchants.

Il était debout près de la fenêtre à rouler toutes ces pensées dans sa

tête et à admirer le soleil qui jetait majestueusement ses rayons sur un

monde de crystaux de neige et de brillants diamants, lorsque sa femme

entra.

--Tu es vraiment un mari bien tendre et rempli d'attentions! dit-elle ne

l'apostrophant rudement.

Armand se contenta de lui faire signe que la chambre voisine était

occupée, et elle baissa la voix sans toutefois changer l'esprit de ses

récriminations.

--C'est une honte pour toi de m'avoir laissée seule toute une nuit dans

une maison étrangère et dans un petit cabinet de chambre rempli de rats

et de souris affamés qui m'ont tenu toute la longue nuit dans une

mortelle terreur.

--Vois-tu, Délima, tu m'avais laissé si brusquement et tu m'en avais

tellement dit avant de partir, que je ne me souciais pas fore, en te

suivant, de m'm'exposer à en recevoir davantage.

--Où, alors as-tu passé la nuit? je suppose à fumer et à boire?

--Tu n'as pas encore deviné toute la vérité. Je l'ai passée là, couché

sur ce sopha, stupidement enivré. Si tu doutes de la véracité de mes

paroles, demande à Lespérance et à son ami qui ont été mes compagnons de

fête.

Délima pâlit. Elle avait assez vu les maux et les horreurs de

l'ivrognerie (son père ayant succombé à cette terrible passion) pour

frémir de terreur à la pensée d'avoir un ivrogne pour compagnon de ses

jours. Le naturel raffiné d'Armand, son horreur de tout ce qui était

vice et dégradation l'avaient bercée dans une rêve de fausse sécurité,

d'où elle s'éveillait tout-à-coup avec terreur. Oui elle entrevoyait le

précipice au bord duquel elle et son mari se trouvaient, et sa

conscience lui soufflait que sa langue de vipère et son humeur

tracassière étaient les principales causes qui l'avaient fait succomber

à la tentation.

Malgré tout cela cependant, elle se retourna vers lui avec colère te lui

dit:

--Comment, as-tu le front de me dire une pareille chose? Tu devrais

avoir honte de toi. Ah! je prévoyais quel serait mon sort lorsque j'ai

consenti à laisser mes amis et mes parents. Je suppose que tu veux, par

ce moyen, me briser le coeur afin de te débarrasser bientôt de moi!

Et elle éclata dans un paroxysme de pleurs.

Il la regarda, et involontairement il fit un nouveau contraste entre sa

brusquerie indigne du sexe faible, sa méchanceté et son humeur

acariâtre, et la jeune demoiselle qui, quelques minutes auparavant,

était là; et, rapide comme l'éclair, la pensée lui traversa la tête que

l'une semblait être son bon ange et l'autre son mauvais ange. Cependant

il repoussa immédiatement cette idée, et il se sentit soulagé lorsque,

par un mouvement de curiosité, Délima se rendit à la fenêtre, attirée

par des sons de voix et le tintement de clochettes: c'étaient, comme

elle avait supposé, madame de Beauvoir et sa fille qui entraient dans

leur _sleigh_ magnifiquement équipé et traîné par une paire de

splendides chevaux bruns.

Cette vie excita tellement son intérêt qu'elle oublia son chagrin et sa

colère, et séchant ses larmes, elle demanda à la servante qui venait

d'entrer pour préparer le repas du matin, si ces dames partaient sans

prendre le déjeuner?

--Non, répondit la femme de chambre; elles se sont fait servir dans leur

chambre un déjeuner qu'elles ont généreusement payé et auquel elles

n'ont presque pas touché. La plus vieille dame paraissait fatiguée de

n'avoir pu dormir de la nuit, vu le tapage que l'on avait fait dans la

chambre voisine.

Armand tressaillit. La fille qui parlait ne soupçonnait pas que le

paisible monsieur qui était devant elle avait été l'un de ceux qui

avaient troublé le repos de madame de Beauvoir; mais il n'en sentit pas

moins pour cela la honte, l'humiliation du moment, et il lui fallut un

regard sur le rubis qui brillait à son doigt pour se remettre.

Délima, pour s'indemniser du désappointement d'avoir perdu une seconde

rencontre avec les dames de Beauvoir, se donna des airs de grande dame

au déjeuner, auquel assistaient Lespérance et son ami. Elle s'était

d'abord promis de faire d'amers reproches aux deux joyeux lurons pour

la part qu'ils avaient prise dans les écarts de son mari pendant la nuit

précédente; mais se rappelant tout-à-coup la silencieuse et tranquille

dignité de Gertrude et la froide hauteur de sa mère, elle tâcha d'imiter

l'une et l'autre, et désappointa agréablement son mari qui se préparait à

avoir une scène quelconque; en même temps elle en imposa aux deux autres

convives qui se demandaient intérieurement où la petite campagnarde

avait pu prendre ces manières de grande dame.

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Armand Durand; ou, La promesse accomplie · 第 23 / 25 题