Quinze jours s'étaient écoulés, et Armand n'avait pas reçu de nouvelles
de chez son père; mais la chose ne lui causa aucune inquiétude, car ils
étaient tous de si négligents correspondants!
Depuis le malencontreux soir de sa promenade avec Délima, il avait une
fois revu mademoiselle de Beauvoir qui en passant près de lui, ne lui
avait fait qu'un très-petit signe de tête au lieu du salut souriant et
amical dont elle avait coutume de le favoriser. Cette sévérité
inaccoutumée avait troublé le pauvre Armand: c'était une injustice
réelle. Hélas! il ne soupçonnait pas que de Montenay avait, quelque
temps auparavant, insinué à madame de Beauvoir des observations
déplacées au sujet de ses relations avec la jolie Délima dont Rodolphe
Belfond, de son côté avait fait les plus grands éloges. Madame de
Beauvoir qui n'était pas particulière avait répété ce petit cancan à sa
fille, laquelle en fut choquée autant que chagrinée. Ce qui contribua
puissamment à donner de la consistance à cette histoire, ce fut cette
rencontre d'Armand et sa charmante compagne, au clair de la lune, à une
heure aussi avancée, dans un chemin peu fréquenté, et ce fut avec une
amertume dont elle ne put pas se rendre compte qu'elle prit la
résolution de cesser toute espèce d'amitié, voire même de civilité avec
lui.
Un soir, Armand était assis à son pupitre la tête penchée sur un volume
ouvert devant lui. Il n'étudiait cependant aucun problème de loi, mais
il se demandait si jamais mademoiselle de Beauvoir voudrait encore lui
sourire et si cette froideur du moment m'était que le résultat d'un
caprice ou celui d'une détermination arrêtée. Tout-à-coup il fut retiré
de sa rêverie par un coup frappé à sa porte. C'était Belfond.
--Comment vas-tu! lui demanda-t-il en entrant.
--Dis donc, mon bon, continua-t-il après un moment de silence, qu'est-ce
que tu as? Voilà deux fois que je viens te voir et chaque fois je t'ai
trouvé avec le diable bleu. Es-tu en amour ou as-tu des dettes, lequel
des deux?
--Ni l'un ni l'autre, répondit Armand avec un sourire forcé. Ma vie est
trop tranquille pour que j'aie une chance à l'un ou à l'autre.
Je ne sais pas, reprit Belfond en secouant la tête d'un air de doute,
mais la belle petite qui est là dans la chambre voisine m'a déjà à
moitié tourné la tête et je ne l'ai vue que quelques fois: qu'est-ce que
ça doit être pour toi qui demeure dans la même maison qu'elle?
Notre héros fut bien content que les soupçons de son ami ne se fussent
pas dirigés sur Gertrude. Après un moment de silence, Belfond reprit sur
un ton plus sérieux qu'il n'avait eu depuis son arrivée:
--La meilleure chose que tu puisses faire c'est de venir passer quelque
temps avec moi à Saint-Étienne. Ma mère m'a écrit cette semaine, me
suppliant d'aller la voir et insistant à ce que j'emmène des amis avec
moi. Je suis venu ici pour t'inviter, et je t'avertis d'avance que je ne
recevrai pas de refus!
--Tu es bien bon, Belfond, mais...
--Pas un mot de plus ou tu me confirmeras dans l'opinion que
mademoiselle Délima a déjà tant d'empire sur tes affections, que tu ne
peux seulement pas la quitter quelques jours. Je ne t'accorde que la
journée de demain pour te préparer: il faut que nous soyons en route
mercredi.
Armand qui se rappelait avec plaisir l'affabilité et les bonnes manières
des demoiselles Belfond, finit par consentir à l'accompagner. Il
éprouvait le besoin de quelque changement pour le distraire et l'aider à
chasser un certain découragement, un abattement qui commençait à
s'emparer de lui et dont il ne se sentait pas la volonté, encore moins
la force, de se défendre. Sans doute ses parents pourraient être
mécontents de le voir s'absenter de ses études, mais le sentiment
d'injustice qui le rongeait le rendait en ce moment indifférent qu'on le
blâmât ou l'approuvât.
Le même soir, au moment de se mettre à table pour souper, il annonça
nonchalamment qu'il avait l'intention de s'absenter pendant quelque
temps, et il fut en quelque sorte surpris, pour ne pas dire embarrassé,
de voir Délima se lever de table tout agitée et sortir de l'appartement.
Madame Martel la suivit avec précipitation. Après qu'Armand et le maître
de la maison eurent attendu quelques instants, passés à se regarder l'un
et l'autre, celui-ci dit philosophiquement:
--Nous ferons aussi bien de commencer, ou tout va refroidir. Vous allez
verser le thé, M. Durand, et je mettrai le lait et le sucre.
Lorsque madame Martel revint, elle avait une figure et une contenance
très graves: elle les trouva qui se servaient librement de _toasts_
chauds et de _roast-beef_ froid.
--Ah ça ma femme, où est la petite? demanda M. Martel,--car c'est ainsi
qu'il appelait ordinairement Délima.
--Elle est malade et attristée, soupira l'hôtesse en regardant
solennellement le plafond et son mari avec indignation.
Celui-ci était à se servir un autre _toast_.
--Peut-être, dit-il que le pâté aux pommes que nous avons mangé au dîner
lui est resté sur l'estomac. Je l'ai trouvé moi-même un peu lourd.
--Si tu avais eu moins d'occupations avec ce pâté, avec ton couteau et
ta fourchette, André Martel, tu te serais aperçu qu'elle n'y a pas même
touché, répliqua la bonne femme en lançant un regard menaçant à son
époux qui, ignorant avoir encouru sa colère, continua son repas de bon
appétit.
Peu de temps après, Armand se leva de table et exprima son chagrin sur
l'indisposition de mademoiselle Délima.
--Oh! elle sera mieux ce soir, M. Durand, et je pense que si vous
arriviez assez tôt pour avoir une heure de jasette, ça la remettrait
tout-à-fait, dit son hôtesse.
--Je le ferais avec le plus grand plaisir si je n'avais à copier des
papiers, et il faut que j'écrive chez nous pour leur dire où je vais.
Au moment où il sortait et que la porte se refermait sur lui, madame
Martel murmura d'une voix basse mais courroucée:
--M. Armand Durand, vous avez le coeur aussi dur qu'une pierre.
--Vraiment, ma femme, je pense que c'est au contraire un jeune homme
tranquille, doux et obligeant.
--Et moi, mon mari, je crois que tu es un gros benêt de lourdaud; et à
présent que nous avons dit chacun notre pensée, passe-moi ce qui reste
de _toasts_.
André, qui savait que les accès de mauvaise humeur de sa femme ne
duraient pas longtemps, se rendit avec beaucoup de gentillesse à cette
injonction, et la bonne entente fut bientôt rétablie.
Lorsque Délima se mit à table le lendemain, elle était pâle et abattue,
mais notre héros avait trop de préoccupations pour lui accorder la
sympathie que madame Martel trouvait sans doute qu'elle méritait. Il
éprouvait une crainte vague d'avoir été en partie cause de
l'indisposition, de la mélancolie de la jeune fille, et cette crainte le
porta à éviter d'aborder ce sujet; en sorte qu'il fut bien reconnaissant
à M. Martel de se tenir dans le passage à fumer sa pipe pendant qu'il
était à la porte et souhaitait le bonjour à Délima à qui li donna la
main, le matin de son départ. Ce pauvre M. Martel se doutait aussi peu
de la reconnaissance d'Armand que de la colère concentrée de sa femme
contre son manque de tact, laquelle fit explosion quelques moments après
dans la cuisine où il était allé la rejoindre. Armand n'aimait pas à
s'amuser de son monde. Il était trop honorable pour encourager chez une
jeune fille un sentiment d'affection auquel il ne pourrait peut-être
jamais répondre, sentiment qui, quoiqu'il eût quelques fois flatté son
amour propre, n'avait cependant jamais touché son coeur.
A Saint-Étienne où demeurait la famille Belfond, on menait une vie
très-gaie. On y employait le temps par une succession d'innocents
plaisirs: les pic-nics, les excursions par terre et par eau, les visites
entre les familles du voisinage se succédaient sans interruption. Armand
y était toujours bien accueilli et comptait comme un des favoris,
d'abord parce qu'il était aimé de Belfond, l'orgueil et l'espérance de
la famille, et ensuite parce que madame Belfond, dont la pénétration
d'esprit était très-subtile, avait deviné la valeur morale de l'ami de
son garçon et voulait encourager leur intimité par tous les moyens en
son pouvoir. Deux ou trois demoiselles étaient aussi parmi les invités,
mais mademoiselle de Beauvoir brillait par son absence. Madame Belfond
lui avait écrit elle-même; mais Gertrude, prétextant un engagement
conclu avec son oncle, M. de Courval, pour passer quelque temps à
Alonville, s'était excusée de ne pouvoir accepter pour le présent
l'invitation dont cependant elle se prévaudrait plus tard.
Une après-dînée, Armand arrêta au bureau de poste pour s'informer s'il y
avait quelque lettre à son adresse, et on lui remit un petit billet. On
voyait que l'écriture, quoique irrégulière et évidemment déguisée, était
celle d'une femme. Il l'ouvrit avec l'espérance intime que ce ne fût
pas une nouvelle phase de l'abattement de Délima, et il lut:
«Armand Durand, comment pouvez-vous vous abandonner si entièrement à une
impie gaieté, pendant que votre bon père qui vous affectionne tant est
sur son lit de mort? Hâtez-vous de venir, ou vous arriverez trop tard!»
Il n'y avait pas de signature, pas même une initiale.
Cependant le jeune homme devint pâle comme un mort au pressentiment
subit qu'il eut que l'auteur du billet disait la vérité, et il prit la
résolution de partir à l'instant même pour Alonville. Si c'était un tour
qu'on lui jouait, une visite chez son père ne lui donnerait pas de
fatigue, et si on lui disait la vérité!... mais cette supposition était
si terrible, qu'il n'osait s'y arrêter.
En arrivant à sa pension il informa brièvement la famille qu'il avait
reçu des nouvelles de chez son père qui l'obligeaient à partir
immédiatement, et quelques heures après il était en route.
Après deux d'un rapide voyage, il débarqua à la maison paternelle,
malade d'inquiétude et de crainte. La porte d'entrée était entrebâillée:
il s'empressa d'entrer. I; n'y avait personne dans le vestibule et dans
la salle, mais son coeur fut encore plus saisi en apercevant partout des
signes de désordre qu'on n'avait pas l'habitude de voir dans cette
demeure si bien tenue. Une bougie qui avait été oubliée, dégoûtait son
suif dans un effort courant d'air venant d'une fenêtre ouverte; un
tabouret de pied était renversé près d'une chaise sur laquelle il y
avait une tasse; des manteaux et des châles étaient étendus de travers
sur la rampe de l'escalier. Sa secrète terreur augmentant toujours, il
monta avec hâte l'escalier, et d'un bond il se trouva, haletant, à la
porte de la chambre à coucher de son père.
Ses plus grandes craintes se trouvaient réalisées.
Dans cette chambre à demi éclairée, entouré d'amis et de voisins
éplorés, Paul Durand, pâle et les yeux fermés, était à l'agonie, les
sueurs de la mort sur le front et des taches bleues à l'entour de la
bouche.
Fou de douleur et de désespoir, Armand, ne pouvant se contenir s'élança
vers le lit, et se jetant à genoux, il s'écria:
--Oh! mon Dieu! Ça ne se peut pas! mon père, mon père, vous ne mourrez
pas!
Durand ouvrit lentement ses yeux appesantis et regarda son fils dont les
traits étaient aussi horriblement pâles que ceux du mourant et portaient
l'empreinte d'une angoisse douloureuse.
Tout-à-coup, dans un nouvel accès de désespoir, le jeune homme demanda à
haute vois:
--Pourquoi ne m'a-t-on pas fait venir près de vous? pourquoi ne m'a-t-n
pas averti plus tôt que vous étiez en danger?
En entendant ces paroles il passa sur la pâle figure du mourant un
sourire aussi beau qu'un rayon de soleil.
--Enfant de ma Geneviève! murmura-t-il d'une voix faible.
A cet appel, Armand pencha sa tête sur la poitrine de son père, et
celui-ci s'efforça de caresser sa belle chevelure.
--Mon Dieu, je vous remercie pour cette dernière faveur! balbutièrent ses
lèvres blêmies.
Armand ne pouvait s'en rapporter à sa voix pour parler, et il s'en
suivit un court silence.
Tout-à-coup, la contenance tout-à-l'heure si calme du mourant montra des
symptômes d'une inexprimable détresse; d'une voix cassée,
presqu'inintelligible, il soupira:
--Le testament, le testament! Armand, mon fils, vois-y!
Le fils aîné jeta un regard pénétrant sur Paul qui, ne pouvant en
soutenir l'éclat baissa les yeux comme un coupable.
Ne soyez pas inquiet, cher père, dit Armand d'une voix caressante: nous
arrangerons le tout pour le mieux.
Une expression de soulagement, puis de bonheur se répandit sur le visage
de Durand, mais sa voix baissait sensiblement.
--Priez, priez! disait-il presqu'inintelligiblement.
Un des voisins prit un livre de dévotion et lut d'une voix entrecoupée
de sanglots la prière des agonisants.
Un instant après le mourant agita les lèvres. Son fils aîné se pencha
tout près de lui et put distinguer ce seul mot: «Geneviève!»
Ce fut le dernier que Paul Durand prononça en ce monde: peu après son
âme s'envolait.
Lorsqu'on eut avec respect et émotion fermé les yeux de son père et lu
d'autres prières, Armand se leva et sortit de la chambre, suivi de près
par madame Ratelle.
--Embrasse-moi, mon pauvre et malheureux garçon, lui dit-elle comme ils
entraient dans la jolie petite chambre à coucher qu'il avait toujours
partagée avec Paul depuis leur enfance.
En l'attirant près d'un siège:
--Assieds-toi là, continua-t-elle, et dis-moi pourquoi tu n'es pas venu
plus vite?
--Dites-moi plutôt, interrompit-il avec un emportement qui n'était pas
dans son caractère, dites-moi plutôt pourquoi on ne m'a pas demandé de
venir? pourquoi ce traître de vil Paul ne m'a pas écrit?
--Mais il t'a écrit deux fois et moi une fois, mais nous n'avons reçu
aucune réponse, est-ce que tu t'es absenté de la ville dernièrement?
--Oui, je suis allé passer quelques jours chez madame Belfond à
Saint-Etienne, mais je vous ai écrit un mot pour vous en prévenir et
j'ai laissé à ma pension des ordres précis de m'envoyer les lettres qui
me seraient adressées à Montréal.
--Alors il faut qu'il y ait eu quelque chose de travers, parce que nous
n'avons reçu depuis très-longtemps une seule lettre de toi.
--C'est une énigme qui doit être déchiffrée, reprit Armand d'une voix
sévère. Je crains fort que quelque trahison ait été mis en jeu.
--Chut! ne dis pas cela! réplique madame Ratelle d'un ton suppliant;
Paul pourrait nous entendre; mais avant qu'il ne vienne j'ai quelque
chose à te communiquer, et c'est mieux que tu l'apprennes plutôt de moi
que d'un autre.
--Dites, ma bonne tante Ratelle, je vous écoute.
Mais la tante Ratelle qui sans doute, ne trouvait pas la tâche facile,
sembla hésiter, puis faisant un effort sur elle-même:
--Tu dois penser, dit-elle, que ton pauvre père, après les deux lettres
que nous t'avions écrite pour t'informer qu'il était dangereusement
malade et chaque fois que nous avons craint que son rhumatisme lui
gagnât le coeur, était bien peiné et mécontent de ton absence prolongée
aussi bien que de ton silence. La nouvelle nous parvint d'une manière
indirecte que tu étais à Saint-Etienne à fêter et à te divertir, et hier
matin, mon pauvre frère, irrité de l'ingratitude et de l'indifférence
qu'il te supposait, envoya chercher le notaire, et... et... oh! mon
pauvre enfant...--ici elle pencha sa tête et fondit en larmes,--tu es
déshérité, sans le sou!
--Ainsi donc, mon frère Paul est seul héritier? dit Armand avec le plus
grand calme.
--Oui, à part mille louis qu'il m'a laissés et que je n'ai acceptés
qu'avec l'intention de te les transporter, chose que je vais faire sans
délai.
--Non, non, bonne tante: je n'en veux pas, parce qu'ils ne m'étaient pas
destinés. Mon arrivée ici a été bien douloureuse, mais une chose me
console: mon père est mort dans mes bras, en me bénissant et en pensant
à ma mère. Dieu merci! Elle n'a pas donné naissante au traître qui m'a
fait perdre l'amour de mon père. Descendez maintenant ma tante
Françoise, on peut avoir besoin de vous en bas, et je voudrais être
seul pendant une demi-heure.
Certaine que sa présence serait requise pour surveiller les derniers et
tristes préparatifs, elle serra en silence la main de son neveu et
descendit avec la résolution d'occuper Paul en bas, afin d'empêcher les
frères de se rencontrer avant que les sentiments surexcités d'Armand ne
fussent un peu calmés.
Lorsque celui-ci se vit seul, il se leva vivement et commença à marcher
de long en large dans la chambre. Dans un de ses brusques mouvements il
fit tomber un vieux portefeuille en cuir qui se trouvait sur la table;
en se baissant pour le ramasser et son contenu qui, en tombant, s'était
répandu sur le plancher, il remarqua une lettre cachetée à son adresse et
de l'écriture bien connue de sa tante. Il l'ouvrit. Elle lui faisait un
pressant appel de venir de suite sans perdre une minute près du lit de
mort de son père, et elle ajoutait que celui-ci le demandait
constamment.
--Ah! Paul, mon bon frère! marmotta-t-il entre ses dents serrées:
l'énigme a été bien vite déchiffrée. Voilà pourquoi les lettres ne me
sont point parvenues? Quel compte nous avons à régler ensemble?
Il reprit sa promenade, tenant la lettre dans sa main, ses regards
tournés vers la porte, désirant ardemment voir entrer son frère pour
donner cours à la colère qui le remplissait. Armand était en ce moment
dans une disposition d'esprit très-dangereuse.--Dans de pareilles
circonstances, des hommes bien moins exaspérés que lui ont commis des
meurtres.--Il prévoyait vaguement que la colère aurait l'avantage sur
lui, que Paul était prompt et violent et que rien ne pouvait faire
penser quel serait le résultat d'une altercation avec lui. Cependant il
était déterminé, si Paul entrait, d'avoir une explication avec lui ce
soir-là, à cette heure même. Enfin, on tourna la poignée de la porte: le
coeur d'Armand tressaillit.
--Ah! le voilà enfin, le traître de la maison, se dit-il.
Non, ce n'était point Paul, mais bien madame Ratelle.
Elle regarda ardemment son neveu dans l'espérance de trouver sur sa
figure des signes d'une plus grande tranquillité d'esprit; mais, au
contraire, l'excitation du jeune homme avait augmenté et ses yeux
étaient encore plus éclatants de colère.
--Est-ce que ceci est bien de nature à me rendre plus calme? répondit-il
en lui présentant la lettre qui était tombée du portefeuille. Voici
l'ordre que vous m'avez envoyé de venir en toute hâte dire un dernier
adieu è mon pauvre père! Paul mon frère n'a pas cru que ce fût
nécessaire de me l'envoyer comme il a fait des autres. Mais il me rendra
compte de tout cela, et bientôt encore, car je l'attends d'une minute à
l'autre, et je préférerais, ma tante Françoise, qu'il n'y eut pas de
témoins à notre entrevue. En tout autre temps vous serez la bienvenue
dans cette chambre.
--Ce sera comme tu le désires, mon cher Armand, mais avant il faut que
tu viennes avec moi voir ton cher père qui est enseveli. Je suis venue
te chercher dans cette intention.
Ne crains pas d'y rencontrer Paul, car je l'ai envoyé en commission.
Sans dire un mot Armand suivit sa tante à travers le passage, dans la
chambre toute tendue de draps blancs et éclairée de cierges où
reposaient les restes de Paul Durand. Il y régnait une grande solennité,
mais rien du repoussant qu'offre ordinairement la mort, car le
cultivateur avait l'air de reposer d'un sommeil tranquille. Les traces
de souffrances avaient disparu de sa figure et ses traits réguliers
étaient devenus calmes, doux et paisibles. La tante et le neveu
s'agenouillèrent pieusement de chaque côté du lit, et au moment où
Armand relevait sa figure qui n'exprimait en ce moment qu'un profond
chagrin et les yeux remplis de larmes, madame Ratelle avança le bras
par-dessus le corps du défunt, lui saisit la main et la plaçant sur la
poitrine inerte du mort:
--Armand, mon enfant, dit-elle moi qui ai remplacé du mieux que j'ai pu
la mère que tu as perdue si jeune, je te demande au nom de son saint
souvenir et au nom de l'amour que t'a porté toute sa vie le généreux
coeur sur lequel reposent actuellement ta main et la mienne, je te
demande de pardonner tous les torts que ton frère a envers toi?
--Vous me demandez trop, ma tante Ratelle.
Et Armand essayait enfin de retirer sa main des doigts serrés qui la
retenaient sur la dépouille sacrée.
--Non, je ne demande pas trop: qu'est-ce que te riraient ces pauvres
lèvres glacées si elles pouvaient parler? Armand, tu aimais ton père
très-tendrement, et malgré le petit refroidissement qui a existé entre
vous dans ces derniers temps, tu étais son fils favori.
--C'est parce que j'aimais mon père que je veux me venger de celui, qui
par une série de complots infâmes et une trahison inique, m'a fait
perdre son affection.
--Mais, à qui ton père s'est-il attaché à ses derniers moments? Armand,
Armand, n'endurcis pas ton coeur contre mes prières et contre les
supplications muettes de ces lèvres refroidies, de ce coeur qui ne bat
plus et qui ne peuvent te faire appel que par leur immobilité. De même
que je t'adresse ma prière, Armand, de même il t'aurait conjuré, il
t'aurait imploré d'abandonner une vengeance que fera peut-être de toi un
Caïn.
--Eh! bien, je le promets!
--Le ciel te bénira pour ce mot, mon Armand! Je sais que tu regarderas
comme aussi sacrée qu'un serment une promesse faite dans une présence
aussi solennelle... Ah! voici Paul qui monte... Dieu merci! je n'ai plus
besoin de craindre son arrivée comme il y a une demi-heure. Mon Armand,
soit fidèle à ta parole.
--La porte s'ouvrit et donna passage à Paul. Celui-ci recula
involontairement en apercevant son frère; puis il avança d'un pas ou
deux, et lui dit d'un air embarrassé:
--Armand, nous nous rencontrons dans un bien triste moment! Si tu étais
arrivé une heure après, il aurait été trop tard!
--Oui, j'aurais été volé de la bénédiction de mon père comme de mon
héritage. Paul, tu me dois un compte terrible,--et il lui montrait la
lettre interceptée--mais à côté du lit de mort de mon père j'ai promis
d'y renoncer.
Les joues basanées de Paul devinrent d'un gris cendre, et il marmotta
d'une voix inintelligible quelque chose sur ce qu'il avait
accidentellement oublié la lettre en question.
--Oui, de même que les autres ont été oubliées! répondit Armand avec
amertume. Quoiqu'il en soit, j'ai promis de n'en rien faire: ainsi trève
de discussion. Le monde est vaste: dorénavant tu iras ton chemin et moi
le mien; ce qu'il y a de nécessaire, d'essentiel, c'est que ces chemins
soient pour toujours éloignés l'un de l'autre.
Le coeur égoïste de Paul commença à sentir des remords; ses joues
brunies rougirent.
--Armand, bégaya-t-il, il n'est pas nécessaire qu'il en soit ainsi. Mon
père a laissé de grands moyens: je partagerai volontiers avec toi. Tu ne
me trouveras pas aussi intéressé et rapace que tu penses!
--Tu me connais peu, si tu t'imagines que je pourrais accepter l'aide ou
une faveur de toi; non, après ce qui est arrivé il y aura toujours un
gouffre entre nous deux.
Sur ces entrefaites, madame Ratelle qui redoutait la tournure que
prenait la conversation intervint.
--Paul, dit-elle, il faut absolument que tu ailles te coucher à présent.
Tu as veillé près de ton pauvre père pendant les trois dernières nuits:
nous allons, Armand et moi, te remplacer ce soir. Hélas! notre veille
est maintenant sans espérance.
Paul, qui était très-mal à son aise en la présence de son frère, accepta
l'offre avec empressement, et la tante et le neveu se trouvèrent encore
seuls.
Après quelques prières et quelques moments employés à une méditation
respectueuse, madame Ratelle fit signe à son neveu de venir s'asseoir
près d'elle, dans un coin retiré de la chambre, et là, à voix basse,
elle lui raconta le court épisode du ménage de sa jeune mère. Elle
n'omit rien, pas même son énergique désapprobation de son manque de
savoir-faire; puis elle lui parla de la mère de Paul, de sa valeur
morale, des consciencieux et tendres soins dont elle avait entouré le
jeune fils de son mari. Armand écouta attentivement ces réminiscences du
passé; en jetant de temps en temps un regard sur ce lit mortuaire sur
lequel était son père; il se sentit de plus en plus convaincu que
l'intervention de madame Ratelle était un effet de la Providence, et il
remercia Dieu d'avoir plutôt écouté ses prières que les conseils de la
vengeance.
Aussitôt que les tristes jours qui précédèrent les funérailles et celui
encore plus triste de la dernière cérémonie elle-même furent passés,
Armand fit ses préparatifs pour retourner de suite à Montréal. Son frère
et lui s'étaient rarement rencontrés dans l'intervalle, et ils avaient
alors simplement échangé de petits saluts. Chacun sentait que sa
présence était une contrainte douloureuse pour l'autre.
Ce soir-là, comme Armand venait de visiter la tombe de son père, il vit
venir vers lui une élégante et délicate figure dont l'apparition fit
battre violemment son coeur: c'était Gertrude de Beauvoir, et, aussi
vite que la pensée, il eut la conviction qu'elle était l'auteur des
quelques lignes anonymes qui l'avaient si mystérieusement appelé auprès
du lit de mort de son père. Elle croyait probablement qu'il était un fils
sans coeur et dénaturé, se détournant des plus saints appels de
l'affection pour n'écouter que la voix du plaisir et de la dissipation.
Il ne pouvait se faire à l'idée de demeurer sous le poids de sa censure,
de ses reproches, de son mépris, lorsqu'il n'en méritait aucun; malgré
les palpitations tumultueuses de son coeur, il allait donc l'aborder et
se disculper. Elle paraissait si élégante, si noble, que son courage lui
manqua presque lorsqu'il l'approcha. Il fit un effort sur lui-même et la
salua profondément. Elle répondit à sa politesse par un petit salut de
connaissance, si froid, qu'il recula malgré lui. Cependant au désespoir
et désirant ardemment se réhabiliter dans son estime, il avança de
quelques pas.
--Bonsoir, mademoiselle de Beauvoir, lui dit-il.
Jamais de sa vie Armand n'avait éprouvé un sentiment de mortification
aussi aigu et aussi amer que dans ce moment. Comme il se reprochait sa
folie! Qu'avait il de commun avec cette élégante et capricieuse beauté
pour qu'il se fût si stupidement exposé à son affront? Que lui importait
à elle qu'il fût digne de louange ou de blâme, lui pauvre étudiant
inconnu qu'on souffrait dans le salon de son oncle? Lors même qu'elle
lui aurait écrit le billet anonyme qu'il avait reçu à Saint-Etienne, ce
n'était probablement que l'effet d'une fantaisie, d'un caprice de
femme.
Pour comble d'humiliation, il aperçut tout-à-coup de Montenay qui
s'était avancé à travers les champs et qui sautait légèrement la clôture
près de Gertrude. Dans le petit salut qu'il lui fit Armand vit sur sa
figure une expression d'ironie et de malice, provoquée sans doute par le
fait qu'il avait été témoin de la rebuffade que lui, Armand, avait reçue;
mais calmant ses sentiments froissés et blessés, il répondit à
l'insolent salut de Victor en n'en faisant nulle attention; puis il se
retourna, mais non sans qu'il eût le temps de voir de Montenay ramasser
une fleur qui venait de tomber du bouquet que mademoiselle de Beauvoir
tenait à la main, l'appliquer galamment à ses lèvres et la mettre à sa
boutonnière.
--Ah! comme de raison elle l'aime, par conséquent elle me hait, se dit
notre héros. Que suis-je moi, fils de cultivateur Durand en comparaison
de l'héritier des Montenay! Insensé que je suis! de quelle folie ais-je
donc été possédé depuis quelque temps! j'en suis maintenant guéri et
pour toujours!
Il revint à la maison abattu à l'extrême; il se retira dans la chambre
qu'il avait occupée depuis sa dernière arrivée, et là il se laissa
tomber sur une chaise, dans un accablement à faire croire qu'il n'y
avait plus pour lui aucun attachement à la vie.
La tante Françoise entra et le supplia de descendre pour souper; mais il
refusa, en alléguant un violent mal de tête. Puis elle parla des ses
projets, et il s'en suivit une assez longue discussion. Son indignation
ne connut point de bornes, lorsqu'elle apprit de lui qu'il se proposait
d'abandonner l'étude du Droit et d'essayer de se procurer un place de
commis. Il fut abasourdi des reproches qu'elle lui adressa, en le
qualifiant d'être un ingrat à la mémoire de son père et de sa mère, et
d'indifférence à l'honneur de la famille. Armand lui fit remarquer que
maintenant, grâce à la trahison de son frère, il n'avait pas d'autres
moyens que ceux qu'il pourrait se gagner par son travail; alors elle le
pressa avec chaleur d'accepter le legs qui lui avait été laissé à
elle-même.
--Est-ce que je l'aurais accepté, dit-elle, si je n'avais eu l'intention
de te le transporter? Non! je l'aurais rejeté, irritée comme je l'étais
de l'injustice du testament de mon frère.
Après une longue et chaude discussion, il fut décidé qu'Armand
continuerait l'étude de sa profession, et que l'intérêt de ce legs, bien
employé servirait à son entretien.
Madame Ratelle se rendit à la pressante sollicitation de Paul de
continuer de rester et de conduire la maison paternelle jusqu'à ce qu'il
y amenât, disait-elle une femme; que cet événement arrivât dans une
semaine, cela ne l'occupait pas fort.
Ce fut avec un coeur brisé de douleur qu'Armand laissa le lieu de son
enfance, dont Paul était actuellement seul maître, certain qu'en toute
probabilité il n'en franchirait plus jamais le seuil. Le tourment qu'il
éprouvait à la pensée de la cruelle injustice et de la révoltante
trahison dont il avait été l'objet, était encore augmenté par le
souvenir du dédain avec lequel mademoiselle de Beauvoir l'avait fui et
l'avait privé par là de l'occasion de lui donner les explications qu'il
avait désiré lui communiquer. Oui, c'était toutes les tristesses
ensemble, et il avait hâte de reprendre ses arides études de la loi,
espérant qu'il pourrait y ensevelir toutes ses pensées et ses souvenirs.
La vieille madame Martel le reçut avec la plus grande cordialité; mais
même dans le premier épanchement de sympathie sur son malheur et de
félicitation de son retour, il y avait une mystérieuse allusion à une
cause toute spéciale qui la faisait se réjouir doublement de son arrivée.
En effet, après lui avoir petit à petit arraché la promesse d'en garder
le secret, elle lui fit la confidence que sa pauvre petite cousine se
mourait d'amour pour M. Armand; qu'elle se souciait fort peu des autres
messieurs,--ses amis à lui,--qui lui avaient si souvent adressé des
compliments, non plus que des deux jeunes et riches cultivateurs de
Saint-Laurent qui avaient vainement essayé de gagner ses affections. Non
tout son amour était pour M. Armand seul.
Sans avoir trop de vanité, notre héros ne vit rien d'invraisemblable
dans la révélation de madame Martel d'autant plus qu'il se souvenait
encore des remarques qu lui avait faites Rodolphe Belfond peu de temps
après l'arrivée de Délima, touchant la préférence visible qu'elle
montrait pour lui. Cet aveu était bien flatteur pour son amour propre,
que la hauteur de mademoiselle de Beauvoir avait si impitoyablement
blessé, et très consolant pour ses affections si rudement outragées par
les conséquences de la fausseté de Paul. Il y avait donc un coeur qui
battait pour lui! Un puissant sentiment de cette gratitude qui est
inhérent à l'amour, s'empara de lui à la pensée que la jeune, fraîche et
belle Délima se chagrinait, priait et ne vivait que pour lui. Ah! sa
douceur féminine ne la porterait jamais à outrager les sentiments même
d'un ennemi comme l'avait fait cette beauté de haute naissance. Mais de
crainte que son silence fût mal interprété par celle à qui il parlait,
il prit la parole:
--Je ne puis vous dire, ma chère madame Martel, combien la révélation
que vous venez de me faire me rend malheureux, d'autant plus que le
testament de mon père m'a laissé dans le sou: je ne puis donc penser à
me marier avant bien des années. Dites cela à mademoiselle Laurin et
elle comprendra de suite l'inutilité d'arrêter ses pensées sur moi qui
en suis si peu digne.
--M. Durand, répliqua avec dignité la bonne femme, Délima vous aime pour
vous et non pour votre fortune, et je suis certaine qu'elle sera plutôt
portée à se réjouir d'une circonstance qui lui fournit l'occasion de
montrer son désintéressément. Ah! qu'elle a un riche caractère!
--Je crois tut cela, mais espérons que vous vous êtes méprise sur ses
sentiments...
--Hélas! non, je ne me suis pas méprise, interrompit solennellement
madame Martel: j'ai trop de raisons de connaître l'exactitude de ce que
je dis. Mais, Dieu merci! vous êtes de retour: cette nouvelle va faire
du bien à la pauvre petite.
Quelques heures après, le même jour, Armand entra au salon, et il y vit
Délima, devenue plus intéressante encore par une certaine pâleur
répandue sur son joli visage. Elle était assise sur le petit sofa, un
simulacre d'ouvrage à l'aiguille entre ses doigts mignons. Lorsqu'elle
Le vit entrer, elle devint rouge, et, à son grand déplaisir, il se sentit
rougir lui-même.
L'entrevue fut très-embarrassante pur les deux; ils faisaient de grands
efforts pour calmer leur gêne commune. Mais Armand se remit bientôt.
Comme la petite enchanteresse écoutait tout ce qu'il lui disait! Comme
il y avait de tendre sympathie dans ses yeux langoureux et de pièges
dans la timide admiration de ses regards modestement baissés! Délima
faisait une charmante convalescente, et sa subtile influence aurait pu
subjuguer une tête plus âgée que celle d'Armand. Toujours est-il qu'il
lutta vaillamment contre cette influence et contre les fines batteries
de madame Martel qui, à sa façon, était un ennemi aussi redoutable que
Délima elle-même. Sans l'intervention de la vieille dame qui était
résolue à faire avancer rondement les affaires entre nos deux jeunes
gens, les choses n'auraient jamais été plus loin qu'à l'amitié.
Un jour que cette bonne dame était entrée, sous un prétexte futile, dans
la chambre du jeune homme, et qu'elle lui faisait un énergique appel en
insistant sur le fait qu'il devrait avoir pitié de sa cousine il
répliqua assez brusquement:
--Mais ne vous ai-je pas dit, madame Martel, que je suis très-pauvre?
--Ne dites pas cela, M. Durand; vous êtes, au contraire, très riche en
possédant un coeur comme celui de Délima. Écoutez-moi: vous allez vous
marier avec la petite, et vous resterez avec nous. Nous n'avons pas
d'enfants, et nous aurons assez pout nous tous.
Impatienté, Armand se leva en sursaut, mais il se calma presqu'aussitôt
en se rappelant les tendres yeux en leurs qui l'avaient regardé si
tristement le même matin, lorsque Délima lui avait appris qu'elle avait
l'intention de s'en retourner à Saint-Laurent, vu que sa santé, au lieu
de s'améliorer, ne faisait qu'empirer. Madame Martel continua par
intervalles sur le même ton, et pendant ce temps-là Armand poursuivait
sa promenade de long en large dans la petite chambre; puis il entra
brusquement dans le salon où Délima était assise à regarder tristement
par la fenêtre. Comme de raison l'hôtesse ne le suivit pas là; au bot
d'une heure il était encore à côté de Délima. Lorsqu'ils séparèrent ils
étaient fiancés.
Il est vrai de dire qu'il lui avait avoué avec hésitation qu'il
craignait de ne pas l'aimer comme elle méritait d'être aimée et comme il
était capable d'aimer, mais elle lui répondit avec une touchante douceur
que ce serait son aspiration et que tous ses efforts tendraient à se
faire aimer de lui. Oui, elle était réellement ce que le coeur d'un
homme pouvait désirer; cependant en prenant sur sa joue le baiser des
fiançailles, au lieu du ravissement qui aurait du remplir cette heure,
il se sentit atteint d'une sourde douleur en pensant tout-è-coup à
Gertrude avec ses nobles grâces, ses manières engageantes, malgré sa
froide et hautaine réserve.
Madame Martel précipita les affaires avec une énergie qui effraya
franchement le pauvre Armand, lequel protesta inutilement contre cet
empressement.
Quelque temps après, par un sombre et triste matin, à six heures, Armand
Durand et Délima Laurin furent mariés. Il n'y eut pas de déjeuner de
cérémonie, ni de beaux cadeaux de noces, ni de réunions d'amis et de
connaissances pour leur souhaiter bonheur et prospérité. Madame Martel,
qui craignait l'intervention de sa famille, avait extorqué d'Armand la
promesse de n'écrire chez lui que lorsque l'événement serait accompli; il
y avait consenti, d'autant plus volontiers qu'il savait bien quel
mécontentement occasionnerait la nouvelle de son mariage.
Lorsqu'ils revinrent de l'église ils furent accueillis par un succulent
déjeuner: madame Martel était, comme de raison, toute souriante et
remplie de félicitations, et l'aimable mariée elle-même paraissait tout
à fait heureuse. Cependant, de temps en temps il passait sur la figure
du marié une ombre légère qu'il s'efforçait en vain de cacher, mais
c'était peut-être l'effet de l'obscure lueur d'un jour sombre. La
question de savoir si la jeune femme qui était à ses côtés lui aiderait
à dissiper cette ombre ou à l'augmenter, était du domaine des
impénétrables et mystérieux secrets de l'avenir.
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