XIII

On avait allumé les bougies et tiré les rideaux de bonne heure, ce

soir-là, dans l'élégant salon de Manoir d'Alonville, car la soirée était

humide et le vent soufflait avec une certaine violence. Gertrude de

Beauvoir était assise, rêveuse et pensive, dans le plus grand et le plus

moelleux des fauteuils de l'appartement. Elle avait un ouvrage de

broderie sur ses genoux; sur la table, à côté d'elle, se trouvaient des

laines et du canevas; à ses pieds des livres et des journaux: ce

désordre démontrait clairement qu'elle avait souvent changé

d'occupations ne trouvant d'intérêt ou d'amusement à aucun. Elle fut

tirée de sa rêverie par l'entrée de de Montenay qui, sans s'occuper de

la froideur avec laquelle elle le recevait,--car il avait fini par

s'habituer à ses manières capricieuses,--avait traîné un autre fauteuil

près du sien et s'y était assis.

--Avez-vous entendu parler du dernier mariage? lui demanda-t-il après

avoir échangé quelques phrases banales.

--Non.

--Hé! ce charmant, adroit et bon à rien d'Armand Durand s'est enfin

marié avec la jolie petite couturière qu'il amusait depuis si longtemps.

Victor jeta un regard inquisiteur et pénétrant sur sa compagne, mais

même pendant qu'il parlait elle s'était penchée pour relever un patron

de modes tombé à ses pieds, et lorsqu'il la regarda de nouveau sa figure

était aussi impassible que celle d'une statue.

--La nouvelle ne parait pas vous intéresser beaucoup, Gertrude?

--Pourquoi m'intéresserait-elle? Je le connais bien peu, et elle je ne

la connais pas du tout.

--Alors prenons un sujet qui nous intéresse plus. Chère amie, quand

notre mariage aura-t-il lieu?

--Je suis sûre que je n'en ai pas d'idée, si ce n'est que ça ne sera pas

de sitôt!

Et elle ferma à demi les yeux, comme si cet entretien l'ennuyait.

--Mais ce n'est pas donner à ma demande une réponse juste ni généreuse.

--C'est réellement la meilleure que j'aie à donner.

Il recula sa chaise avec impatience.

--Gertrude, reprit-il, le temps est venu d'en finir avec cet

enfantillage, le temps est venu de ratifier à l'autel l'engagement que

nous avons contracté. Songez à la longueur du temps que je vous ai

fidèlement attendu; j'ai souffert tout ce temps-là votre indifférence et

vos caprices. Soyez juste enfin et répondez-moi.

--Je crains, Victor, que cette réponse ne soit pas très-agréable:

n'insistez donc pas à ce que je vous la donne.

--Mais il me la faut: je ne puis, je ne me laisserai pas remettre plus

longtemps de mois en mois, d'année en année. Je suis entré ce soir dans

cette chambre avec la détermination de n'en point sortir sans avoir une

réponse explicite et définitive.

--Eh! bien, puisque vous le voulez absolument, je vais parler. Je crains

franchement que la différence qu'il y a dans nos goûts et nos caractères

soit si grande qu'elle ne nous permette jamais d'être heureux ensemble.

--Vous n'êtes pas sérieuse, Gertrude! Vous dites cela seulement pour

éprouver ma patience comme vous le faites si souvent.

--Une fois pour toutes je dis non, ce n'est pas pour cela. J'étais

justement è réfléchir sérieusement sur le sujet lorsque vous êtes entré,

et je cherchais le meilleur moyen de vous faire connaître ma résolution.

De Montenay se leva en sursaut.

--Quelles promesses? Vous savez fort bien que dans la dernière grande

explication que nous avons eue ensemble, il a été formellement décidé

que nous resterions libres, entièrement dégagés de nos engagements

antérieurs.

--Il en a été peut-être ainsi en paroles, mais non en réalité.

Pensez-vous que je veuille être partout raillé et tourné en ridicule,

parce que j'aurai été rejeté par vous?

--Si vous le préférez, vous pouvez dire que vous m'avez dupée, et je ne

vous contredirai pas: ce n'est pas ma faute, à moi, si vous avez suivi

mes pas avec tant de persistance, sans avoir reçu de moi depuis bien des

mois aucune espèce d'encouragement Ah! je préférerais de beaucoup faire

rire de ma à présent que d'être prise plus tard en pitié comme une femme

malheureuse.

--Vous devenez sentimentale, dit Montenay en plissant les lèvres; ce

n'est pas dans votre genre, mademoiselle de Beauvoir, et ça ne vous va

pas du tout.

--Certainement non, répliqua-t-elle avec un éclair de colère dans ses

yeux noirs, et ce n'est pas non plus dans mon genre de rester

paisiblement assise à écouter quelqu'un me parler comme vous osez le

faire dans ce moment. Ah! quel heureux couple nous ferions, ajout-t-elle

avec sarcasme: notre vie serait une guerre sans fin.

--Du moins, interrompit-il nous avons l'avantage de connaître

mutuellement nos défauts à présent, plutôt que de les découvrir après

notre mariage: nous ne pourrons pas nous accuser de nous être

réciproquement trompés.

--C'est parce que, répliqua-t-elle, nous n'avons pas plus l'un que

l'autre le pouvoir de cacher nos fautes: nos caractères sont trop peu

disciplinés pour cela.

--Ceci est un enfantillage, Gertrude. Je vous en prie, parlons comme des

personnes raisonnables, et non comme des enfants querelleurs.

--Je vous ai donné ma dernière réponse. J'en suis fâchée pour vous, mais

aucune supplication et récrimination ne m'en feront donner d'autres.

--Si telle est réellement votre détermination, vous êtes une coquette

sans coeur et sans principe.

--Personne ne sait mieux que vous, Victor, toute l'injustice de cette

accusation. Ai-je jamais prétendu ressentir de l'amour pour vous? N'ai-je

pas plutôt, par ma persistante froideur prouvé que je n'avais pas un tel

sentiment, et n'ai-je pas maintes et maintes fois essayé, quoique

toujours dominée, de finir cet embrouillement qui m'a été imposé lorsque

j'étais trop jeune pour prendre une décision sur une question aussi

importante?

--C'est une absurdité, mademoiselle de Beauvoir, répliqua de Montenay

piqué presque jusqu'à la folie par ce franc aveu. Probablement que vous

êtes éprise d'amour pour un autre plus favorisé que moi. Vraiment, je

vous avais soupçonné un préférence pur ce preux chevalier Armand Durand,

quoique, apparemment, il n'ait pas partagé le sentiment.

--Comment osez-vous vous oublier à ce point? demanda Gertrude les yeux

étincelants.

--Voyons, qu'est-ce qu'il y a donc, mes jeunes gens? demanda la voix

claire et douce de madame de Beauvoir en entrant tout-à-coup dans la

chambre. Vous vous querellez avec autant d'aigreur que si vous étiez

déjà mari et femme.

--Je crains bien que nous ne le soyons jamais, dit alors de Montenay

sur le visage duquel on voyait une expression de sombre chagrin, du

moins si j'en dois croire les explications dont vient de me favoriser

mademoiselle de Beauvoir.

--Ah! je le vois, c'est encore une querelle d'amoureux! Je crois que

vous en avez eu assez; la galanterie deviendrait véritablement insipide

si elle n'était assaisonnée par quelque petite chicane.

Et en disant cela elle ajustait les coussins du sopha sur lequel elle

s'était assise en lançant un vif regard inquisiteur dans la direction

des belligérants.

--C'est plus qu'une querelle d'amoureux, madame de Beauvoir, reprit

Victor; c'est un avis formel de la part de votre fille qu'elle ne

remplira pas notre engagement, qu'elle rejette définitivement ma main.

Les doigts blancs de la dame jouaient involontairement avec les

coussins, mais elle répliqua avec un grand calme extérieur:

--Et vous la croyez réellement, Victor? Ah! c'est son tour aujourd'hui,

demain ce sera le vôtre. Ce soir elle s'endormira probablement dans les

pleurs, se chagrinant de sa folie et désirant voir arriver le matin pour

se réconcilier.

Gertrude releva fièrement la lèvre en entendant ces mots, mais elle ne

répondit pas, tandis que de Montenay, s'emparant de sa casquette, reprit

avec humeur:

--Je vous dirai bonsoir, mesdames, car j'ai souffert ce soir plus qu'il

m'était possible de souffrir: peu d'hommes en auraient enduré autant.

Et il sortit brusquement de la chambre.

Madame de Beauvoir attendit qu'il fût descendu et eût refermé sur lui la

porte du dehors; puis, après avoir fermé la porte du salon, elle

s'approcha de sa fille.

--Est-il bien vrai, lui dit-elle, que tu viens de refuser de Montenay?

--Oui, maman, c'est vrai.

--Et me sera-t-il permis de te demander pourquoi? Est-ce qu'iln'est pas

un très-bon parti pur une jeune demoiselle qui mange le pain de la

charité, qui est nourrie et habillée par son oncle?

En entendant ces mots, les joues délicates de Gertrude rougirent, car il

y avait une bonne dose d'orgueil dans ce jeune coeur.

--Oui, reprit-elle vivement, oui je l'ai refusé et je le refuserais

quand bien même je serais une mendiante.

--Dans quel roman as-tu pris cela! ou bien, est-ce un effort de ton

imagination?

--Ayez la bonté de m'écouter, maman: je confirme maintenant, et d'une

manière formelle, ce que je viens de dire à de Montenay: jamais, non

jamais, je ne serai sa femme!

--Mais tu n'as pas d'autres alternative, mon enfant. Tu sais aussi bien

que moi de quelle pauvreté nous a retiré la générosité de ton oncle. Tu

ne dois pas avoir oublié non plus la petite et chétive maison où nous

logions à Québec après la mort de ton père, lorsque nous reçûmes la

lettre si opportune de de Courval. Eh! bien, as-tu trouvé cette vie de

privations si agréable que tu veuilles la reprendre?

--Il n'est pas question de cela, maman. Mon oncle nous aime bien et il a

de grands moyens.

--Je conviens de cela, mais il peut mourir et il a d'autres parents qui

pourraient raisonnablement s'attendre à leur part de ses richesses.

Autre chose: il peut se marier, et dans ce cas que deviendrions-nous? Il

ne te restera plus que la ressource de t'engager comme institutrice, et

pour moi celle peut-être de faire de jolies coiffes au lieu de les

porter. Gertrude, il faut que tu oublies cette soudaine attaque de folie

et te marier de suite, car je vois que pour toi, dans ce cas, le

proverbe «les délais sont dangereux» est doublement vrai.

--Mais, maman, je ne puis pas y consentir, je n'y consentirai pas!

dit-elle en frappant assez vivement le plancher de son petit pied. Oh! si

vous saviez comme le sentiment d'admiration de petite pensionnaire que

j'avais conçu pour Victor de Montenay en entrant dans le monde, a été

remplacé par une indifférence qui s'est bientôt changée en une opiniâtre

aversion!

--Gertrude, jusqu'à présent j'ai essayé de te faire entendre raison et

de te persuader; maintenant je vais commander. Écoutes, enfant, je

t'enjoins de remplir ton premier engagement avec de Montenay, et cela

sous peine d'encourir ma disgrâce la plus sévère. Je suis certaine que

n'oseras pas me défier!

--Maman, vous m'avez trop longtemps laissé faire ma volonté pour me

brider si serrée tout d'un coup. Je vous le dis, je ne me marierai

jamais avec Victor. Ainsi cessez donc de me tracasser, et que la paix se

rétablisse entre nous.

--Que Dieu me soit en aide! dit madame de Beauvoir avec un inexprimable

accent d'amertume qu'elle n'avait encore jamais eu dans ses manières de

convention. J'ai élevé une fille qui, oublieuse de ce qu'elle me doit et

se doit à elle-même, se moque de mes conseils et se rit de mon autorité

jusqu'à la mépriser.

Un sentiment de remords s'éleva tout-à-coup dans le coeur de Gertrude,

car elle vit que l'émotion de sa mère était sincère, et lui jetant les

bras autour du cou:

--Pardonnez-moi, ô ma mère, lui dit-elle, je suis bien peinée de vous

avoir ainsi chagrinée!

--Alors, prouve-le-moi en m'obéissant, répondit froidement madame de

Beauvoir en détachant les bras de sa fille enlacés autour de son cou et

en laissant la chambre.

--Que Dieu me soit en aide à moi aussi! sanglota l'impétueuse jeune

fille en se rejetant dans son fauteuil. Etre tracassée, tourmentée comme

cela de tous cotés, et mon coeur indocile qui me tourmente plus que les

autres!

Gertrude de Beauvoir était d'un noble et généreux naturel, mais sous la

mauvaise direction et les conseils de sa mère mondaine, l'ivraie avait

germé et poussé en abondance dans son caractère impétueux, de sorte

qu'on était aujourd'hui au temps de la récolte qui ne pouvait donner

aucune satisfaction.

Le coeur malade, malheureuse, la pauvre Gertrude s'enfuit dans sa

chambre, et après de longues heures, elle finit par s'endormir en

soupirant, pur se reveiller le lendemain matin aussi opiniâtre et

impérieuse que jamais.

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Armand Durand; ou, La promesse accomplie · 第 19 / 25 题