On avait allumé les bougies et tiré les rideaux de bonne heure, ce
soir-là, dans l'élégant salon de Manoir d'Alonville, car la soirée était
humide et le vent soufflait avec une certaine violence. Gertrude de
Beauvoir était assise, rêveuse et pensive, dans le plus grand et le plus
moelleux des fauteuils de l'appartement. Elle avait un ouvrage de
broderie sur ses genoux; sur la table, à côté d'elle, se trouvaient des
laines et du canevas; à ses pieds des livres et des journaux: ce
désordre démontrait clairement qu'elle avait souvent changé
d'occupations ne trouvant d'intérêt ou d'amusement à aucun. Elle fut
tirée de sa rêverie par l'entrée de de Montenay qui, sans s'occuper de
la froideur avec laquelle elle le recevait,--car il avait fini par
s'habituer à ses manières capricieuses,--avait traîné un autre fauteuil
près du sien et s'y était assis.
--Avez-vous entendu parler du dernier mariage? lui demanda-t-il après
avoir échangé quelques phrases banales.
--Non.
--Hé! ce charmant, adroit et bon à rien d'Armand Durand s'est enfin
marié avec la jolie petite couturière qu'il amusait depuis si longtemps.
Victor jeta un regard inquisiteur et pénétrant sur sa compagne, mais
même pendant qu'il parlait elle s'était penchée pour relever un patron
de modes tombé à ses pieds, et lorsqu'il la regarda de nouveau sa figure
était aussi impassible que celle d'une statue.
--La nouvelle ne parait pas vous intéresser beaucoup, Gertrude?
--Pourquoi m'intéresserait-elle? Je le connais bien peu, et elle je ne
la connais pas du tout.
--Alors prenons un sujet qui nous intéresse plus. Chère amie, quand
notre mariage aura-t-il lieu?
--Je suis sûre que je n'en ai pas d'idée, si ce n'est que ça ne sera pas
de sitôt!
Et elle ferma à demi les yeux, comme si cet entretien l'ennuyait.
--Mais ce n'est pas donner à ma demande une réponse juste ni généreuse.
--C'est réellement la meilleure que j'aie à donner.
Il recula sa chaise avec impatience.
--Gertrude, reprit-il, le temps est venu d'en finir avec cet
enfantillage, le temps est venu de ratifier à l'autel l'engagement que
nous avons contracté. Songez à la longueur du temps que je vous ai
fidèlement attendu; j'ai souffert tout ce temps-là votre indifférence et
vos caprices. Soyez juste enfin et répondez-moi.
--Je crains, Victor, que cette réponse ne soit pas très-agréable:
n'insistez donc pas à ce que je vous la donne.
--Mais il me la faut: je ne puis, je ne me laisserai pas remettre plus
longtemps de mois en mois, d'année en année. Je suis entré ce soir dans
cette chambre avec la détermination de n'en point sortir sans avoir une
réponse explicite et définitive.
--Eh! bien, puisque vous le voulez absolument, je vais parler. Je crains
franchement que la différence qu'il y a dans nos goûts et nos caractères
soit si grande qu'elle ne nous permette jamais d'être heureux ensemble.
--Vous n'êtes pas sérieuse, Gertrude! Vous dites cela seulement pour
éprouver ma patience comme vous le faites si souvent.
--Une fois pour toutes je dis non, ce n'est pas pour cela. J'étais
justement è réfléchir sérieusement sur le sujet lorsque vous êtes entré,
et je cherchais le meilleur moyen de vous faire connaître ma résolution.
De Montenay se leva en sursaut.
--Quelles promesses? Vous savez fort bien que dans la dernière grande
explication que nous avons eue ensemble, il a été formellement décidé
que nous resterions libres, entièrement dégagés de nos engagements
antérieurs.
--Il en a été peut-être ainsi en paroles, mais non en réalité.
Pensez-vous que je veuille être partout raillé et tourné en ridicule,
parce que j'aurai été rejeté par vous?
--Si vous le préférez, vous pouvez dire que vous m'avez dupée, et je ne
vous contredirai pas: ce n'est pas ma faute, à moi, si vous avez suivi
mes pas avec tant de persistance, sans avoir reçu de moi depuis bien des
mois aucune espèce d'encouragement Ah! je préférerais de beaucoup faire
rire de ma à présent que d'être prise plus tard en pitié comme une femme
malheureuse.
--Vous devenez sentimentale, dit Montenay en plissant les lèvres; ce
n'est pas dans votre genre, mademoiselle de Beauvoir, et ça ne vous va
pas du tout.
--Certainement non, répliqua-t-elle avec un éclair de colère dans ses
yeux noirs, et ce n'est pas non plus dans mon genre de rester
paisiblement assise à écouter quelqu'un me parler comme vous osez le
faire dans ce moment. Ah! quel heureux couple nous ferions, ajout-t-elle
avec sarcasme: notre vie serait une guerre sans fin.
--Du moins, interrompit-il nous avons l'avantage de connaître
mutuellement nos défauts à présent, plutôt que de les découvrir après
notre mariage: nous ne pourrons pas nous accuser de nous être
réciproquement trompés.
--C'est parce que, répliqua-t-elle, nous n'avons pas plus l'un que
l'autre le pouvoir de cacher nos fautes: nos caractères sont trop peu
disciplinés pour cela.
--Ceci est un enfantillage, Gertrude. Je vous en prie, parlons comme des
personnes raisonnables, et non comme des enfants querelleurs.
--Je vous ai donné ma dernière réponse. J'en suis fâchée pour vous, mais
aucune supplication et récrimination ne m'en feront donner d'autres.
--Si telle est réellement votre détermination, vous êtes une coquette
sans coeur et sans principe.
--Personne ne sait mieux que vous, Victor, toute l'injustice de cette
accusation. Ai-je jamais prétendu ressentir de l'amour pour vous? N'ai-je
pas plutôt, par ma persistante froideur prouvé que je n'avais pas un tel
sentiment, et n'ai-je pas maintes et maintes fois essayé, quoique
toujours dominée, de finir cet embrouillement qui m'a été imposé lorsque
j'étais trop jeune pour prendre une décision sur une question aussi
importante?
--C'est une absurdité, mademoiselle de Beauvoir, répliqua de Montenay
piqué presque jusqu'à la folie par ce franc aveu. Probablement que vous
êtes éprise d'amour pour un autre plus favorisé que moi. Vraiment, je
vous avais soupçonné un préférence pur ce preux chevalier Armand Durand,
quoique, apparemment, il n'ait pas partagé le sentiment.
--Comment osez-vous vous oublier à ce point? demanda Gertrude les yeux
étincelants.
--Voyons, qu'est-ce qu'il y a donc, mes jeunes gens? demanda la voix
claire et douce de madame de Beauvoir en entrant tout-à-coup dans la
chambre. Vous vous querellez avec autant d'aigreur que si vous étiez
déjà mari et femme.
--Je crains bien que nous ne le soyons jamais, dit alors de Montenay
sur le visage duquel on voyait une expression de sombre chagrin, du
moins si j'en dois croire les explications dont vient de me favoriser
mademoiselle de Beauvoir.
--Ah! je le vois, c'est encore une querelle d'amoureux! Je crois que
vous en avez eu assez; la galanterie deviendrait véritablement insipide
si elle n'était assaisonnée par quelque petite chicane.
Et en disant cela elle ajustait les coussins du sopha sur lequel elle
s'était assise en lançant un vif regard inquisiteur dans la direction
des belligérants.
--C'est plus qu'une querelle d'amoureux, madame de Beauvoir, reprit
Victor; c'est un avis formel de la part de votre fille qu'elle ne
remplira pas notre engagement, qu'elle rejette définitivement ma main.
Les doigts blancs de la dame jouaient involontairement avec les
coussins, mais elle répliqua avec un grand calme extérieur:
--Et vous la croyez réellement, Victor? Ah! c'est son tour aujourd'hui,
demain ce sera le vôtre. Ce soir elle s'endormira probablement dans les
pleurs, se chagrinant de sa folie et désirant voir arriver le matin pour
se réconcilier.
Gertrude releva fièrement la lèvre en entendant ces mots, mais elle ne
répondit pas, tandis que de Montenay, s'emparant de sa casquette, reprit
avec humeur:
--Je vous dirai bonsoir, mesdames, car j'ai souffert ce soir plus qu'il
m'était possible de souffrir: peu d'hommes en auraient enduré autant.
Et il sortit brusquement de la chambre.
Madame de Beauvoir attendit qu'il fût descendu et eût refermé sur lui la
porte du dehors; puis, après avoir fermé la porte du salon, elle
s'approcha de sa fille.
--Est-il bien vrai, lui dit-elle, que tu viens de refuser de Montenay?
--Oui, maman, c'est vrai.
--Et me sera-t-il permis de te demander pourquoi? Est-ce qu'iln'est pas
un très-bon parti pur une jeune demoiselle qui mange le pain de la
charité, qui est nourrie et habillée par son oncle?
En entendant ces mots, les joues délicates de Gertrude rougirent, car il
y avait une bonne dose d'orgueil dans ce jeune coeur.
--Oui, reprit-elle vivement, oui je l'ai refusé et je le refuserais
quand bien même je serais une mendiante.
--Dans quel roman as-tu pris cela! ou bien, est-ce un effort de ton
imagination?
--Ayez la bonté de m'écouter, maman: je confirme maintenant, et d'une
manière formelle, ce que je viens de dire à de Montenay: jamais, non
jamais, je ne serai sa femme!
--Mais tu n'as pas d'autres alternative, mon enfant. Tu sais aussi bien
que moi de quelle pauvreté nous a retiré la générosité de ton oncle. Tu
ne dois pas avoir oublié non plus la petite et chétive maison où nous
logions à Québec après la mort de ton père, lorsque nous reçûmes la
lettre si opportune de de Courval. Eh! bien, as-tu trouvé cette vie de
privations si agréable que tu veuilles la reprendre?
--Il n'est pas question de cela, maman. Mon oncle nous aime bien et il a
de grands moyens.
--Je conviens de cela, mais il peut mourir et il a d'autres parents qui
pourraient raisonnablement s'attendre à leur part de ses richesses.
Autre chose: il peut se marier, et dans ce cas que deviendrions-nous? Il
ne te restera plus que la ressource de t'engager comme institutrice, et
pour moi celle peut-être de faire de jolies coiffes au lieu de les
porter. Gertrude, il faut que tu oublies cette soudaine attaque de folie
et te marier de suite, car je vois que pour toi, dans ce cas, le
proverbe «les délais sont dangereux» est doublement vrai.
--Mais, maman, je ne puis pas y consentir, je n'y consentirai pas!
dit-elle en frappant assez vivement le plancher de son petit pied. Oh! si
vous saviez comme le sentiment d'admiration de petite pensionnaire que
j'avais conçu pour Victor de Montenay en entrant dans le monde, a été
remplacé par une indifférence qui s'est bientôt changée en une opiniâtre
aversion!
--Gertrude, jusqu'à présent j'ai essayé de te faire entendre raison et
de te persuader; maintenant je vais commander. Écoutes, enfant, je
t'enjoins de remplir ton premier engagement avec de Montenay, et cela
sous peine d'encourir ma disgrâce la plus sévère. Je suis certaine que
n'oseras pas me défier!
--Maman, vous m'avez trop longtemps laissé faire ma volonté pour me
brider si serrée tout d'un coup. Je vous le dis, je ne me marierai
jamais avec Victor. Ainsi cessez donc de me tracasser, et que la paix se
rétablisse entre nous.
--Que Dieu me soit en aide! dit madame de Beauvoir avec un inexprimable
accent d'amertume qu'elle n'avait encore jamais eu dans ses manières de
convention. J'ai élevé une fille qui, oublieuse de ce qu'elle me doit et
se doit à elle-même, se moque de mes conseils et se rit de mon autorité
jusqu'à la mépriser.
Un sentiment de remords s'éleva tout-à-coup dans le coeur de Gertrude,
car elle vit que l'émotion de sa mère était sincère, et lui jetant les
bras autour du cou:
--Pardonnez-moi, ô ma mère, lui dit-elle, je suis bien peinée de vous
avoir ainsi chagrinée!
--Alors, prouve-le-moi en m'obéissant, répondit froidement madame de
Beauvoir en détachant les bras de sa fille enlacés autour de son cou et
en laissant la chambre.
--Que Dieu me soit en aide à moi aussi! sanglota l'impétueuse jeune
fille en se rejetant dans son fauteuil. Etre tracassée, tourmentée comme
cela de tous cotés, et mon coeur indocile qui me tourmente plus que les
autres!
Gertrude de Beauvoir était d'un noble et généreux naturel, mais sous la
mauvaise direction et les conseils de sa mère mondaine, l'ivraie avait
germé et poussé en abondance dans son caractère impétueux, de sorte
qu'on était aujourd'hui au temps de la récolte qui ne pouvait donner
aucune satisfaction.
Le coeur malade, malheureuse, la pauvre Gertrude s'enfuit dans sa
chambre, et après de longues heures, elle finit par s'endormir en
soupirant, pur se reveiller le lendemain matin aussi opiniâtre et
impérieuse que jamais.
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