Durand fut un homme heureux lorsqu'il se vit installé de nouveau dans
sa maison, assis, avec pipe et tabac devant lui, au milieu de ses
vaillants fils qui souriaient de voir la tante Ratelle déjà occupée à
raccommoder leurs hardes déchirées, tandis que lui-même écoutait les
discussions enjouées et animées qu'ils avaient ensemble.
Paul s'était laissé entraîner à une violente diatribe contre la vie de
collège, et faisait en termes énergiques l'éloge de la carrière
agricole, ainsi que du bonheur qu'y trouve le cultivateur.
--Ainsi donc, lui dot son père tu es déterminé à ne plus retourner au
collège pour y terminer tes études, à moins d'y être forcé! Tu veux
embrasser de suite l'agriculture?
--Oui, père: c'est la vie pleine de liberté et d'agrément qui me
convient. Je ne veux pas me rendre tout-à-fait bête dans ces sombres
cachots qu'on appelle bureaux, à étudier les doctes professions, à me
barbouiller les doigts d'encre, à me fatiguer l'esprit pour écrire des
thèses et prendre des notes!
--Tu devrais avoir honte, Paul de parler ainsi! intervint madame
Ratelle. Après avoir coûté tant d'argent à ton père et été si longtemps
au collège, tu devrais avoir acquis un peu d'amour pour les livres et la
science.
--Les livres! vociféra Paul, oh! j'en ai assez pour toute ma vie, et je
ne crois pas en ouvrir, du moins pas avant que je sois grisonné, ou
qu'il m'arrive d'être nommé commissaire d'écoles ou marguillier.
Durand fumait tranquillement sa pipe. Ces sentiments ne lui déplaisaient
pas, malgré les sommes considérables qu'il avait dépensées pour
l'éducation de ce fils qui en tenait si peu compte. Il avait toujours eu
le secret désir de voir l'un de ses fils lui succéder dans la direction
de sa grande et belle terre dont la prospérité le rendait si fier: le
robuste Paul paraissait être, par sa force t ses goûts, celui des deux
qu'il lui fallait pour cette position.
--Dieu soit loué, interrompit encore madame Ratelle en faisant un
mouvement de tête, que mes neveux n'aient pas les mêmes sentiments! Du
moins, Armand sait apprécier les avantages de l'éducation.
--Oh! Armand, répliqua Paul avec ironie, c'est un génie, ou, si vous
aimez mieux un rongeur de livres. M'est avis qu'il suffit d'en avoir un
de cette espèce dans une famille!
Armand souriait d'un air de bonne humeur, mais la tante Françoise reprit
avec sévérité:
--Oui, un de cette espèce, c'est autant que la destinée puisse favoriser
notre maison, car toi, mon jeune neveu, tu n'as certainement aucune
inclination de ce genre.
--Armand, de quel côté penchent tes idées? demanda le père.
--Eh! bien, je pense d'abord à ce que Paul appelle un sombre cachot de
bureau. Là je pourrai épousseter les pupitres et les tabourets, en
attendant que je devienne juge ou procureur-général.
--Tu n'as pas besoin de rire, Armand, en disant cela! reprit avec
gravité madame Ratelle. Quelques-uns des plus grands hommes du Canada
ont été des fils de cultivateurs, et je pense que tu as autant de chance
qu'un autre. Dieu merci! le talent naturel et la persévérance
rencontrent souvent leur juste récompense, même dans ce monde méchant.
....Mais il faut, mes garçons, que je voie à préparer pour votre souper
de bons biscuits que vous saurez apprécier, juge ou cultivateur.
Le même automne, Armand fut installé dans le bureau de Joseph Lahaise,
avocat éminent de Montréal, homme affable, doux et honnête. De son côté,
Paul, tout joyeux de se trouver enfin délivré de son esclavage de
collège, se levait au point du jour et partageait avec son père les
travaux de la ferme, y déployait une ardeur et y trouvait une jouissance
qui firent beaucoup de plaisir à celui-ci. Le fusil et la ligne ne
furent pas non plus négligés, et quelques fois, lorsque Durand le voyait
revenir après une demi-journée passée en excursion de chasse ou de
pêche, ou qu'il contemplait sa charpente athlétique, sa robuste santé,
montrant tant de capacités pour les âpres jouissances de la vie, il ne
pouvait s'empêcher de penser en soupirant à son autre fils qui était à
sécher sur des livres ennuyeux dans un obscur et triste bureau. Alors il
se prenait presque à désirer qu'Armand eût fait un autre choix.
Voyons maintenant comment ce dernier s'accommodait de sa nouvelle
position.
L'étude du Droit, quoique sèche et pleine d'aridité, ne lui déplaisait
pas trop; puis son père indulgent, aimant à faire les choses
convenablement, lui donnait assez d'argent pour rencontrer amplement ses
besoins, lesquels étaient, à la vérité, raisonnables et modérés. Il
demeurait chez une respectable mais humble famille où il n'y avait pas
d'autres pensionnaires: les repas y étaient excellents et abondants, le
linge sans réplique, et madame Martel, l'hôtesse, brillait par sa
politesse et ses manières.
La vie ne pouvait certainement s'ouvrir pour les deux frères d'une
manière plus agréable! Se pouvait-il qu'il y eût des écueils sous des
eaux aussi limpides, du moins pour l'un d'eux?
Madame Martel n'avait ni fille, ni soeur pour épousseter les ornements
de faïence qui ornaient sa corniche, ou pour arroser et tailler les
géraniums et les rosiers de tous les mois qui fleurissaient avec tant
de profusion dans ses fenêtres à vitres petites et propres. Cependant,
Armand, revenant un jour à sa pension, quelques semaines après qu'il s'y
fût installé, aperçut, en se rendant à sa chambre, dans la salle
d'entrée, une jeune fille occupée à coudre près de la fenêtre.
Lorsqu'il entra elle ne releva seulement pas la tête, et tout ce qu'il
vit en jetant un rapide coup-d'oeil sur elle fut qu'elle était gracieuse
de taille et extrêmement bien mise. Cependant, au souper, madame Martel
la lui présenta.
--Ma cousine Délima Laurin, dit-elle, qui vient demeurer ici quelques
jours pour m'aider dans ma couture.
Armand la regarda avec assez d'insouciance. Ses traits étaient délicats,
elle avait des cheveux noirs comme le jais, des yeux superbes, une
figure d'une symétrie parfaite, qu'une élégante toilette faisait
ressortir davantage: cette toilette était encore plus surprenante que sa
grande beauté, chez une personne de sa condition. Malgré tout cela
cependant, lorsque le repas fut fini, sans s'arrêter un instant et sans
montrer la moindre contrariété et le moindre regret, il monta à sa
petite chambre où il tint compagnie à Pothier et autres illustrations du
Droit.
Quelques semaines après, Délima était encore chez madame Martel,
toujours occupée à la couture, et aussi tranquille et réservée qu'il
était possible de l'être. Malgré sa grande beauté, son apparence
distinguée et la timide douceur de ses manières, Armand ne lui consacra
qu'une bien petite part de ses pensées, probablement parce que, ayant vu
Gertrude de Beauvoir la première, celle-ci était devenu pour lui, avec
sa grâce patricienne et ses caprices fascinateurs, le type d'après
lequel il jugeait les autres femmes.
Ce fut avec un sentiment mêlé de satisfaction et d'embarras qu'il reçut
un jour une Il était loin de soupçonner la discussion qui avait eu lieu
à son sujet, entre M. de Courval et madame de Beauvoir avant l'arrivée
de cette invitation. Il se décida à y aller, mais non sans lutter avec
sa modestie naturelle; une fois sa décision prise, il ne perdit point de
temps et commanda à un marchant compétent tout ce dont il pouvait avoir
besoin pour une circonstance aussi importante.
Enfin cette soirée qu'il désirait et redoutait en même temps arriva, et
notre héros, dont le coeur palpitait, entra pour la première fois dans
une salle de bal. Tout d'abord les flots de lumières, la musique, les
joyeuses figures, les gracieuses toilettes, le tourbillonnement des
danseurs l'éblouirent, mais il se remit bientôt et rassembla son courage
pour aller saluer madame de Beauvoir. Superbe dans sa riche et coûteuse
toilette, cette dame était inclinée dans une posture gracieuse sur un
sofa, souriant à chacun avec une aimable affabilité, et se donnant très
peu de trouble à part celui d'amuser ses invités. Elle reçut le jeune
Durand d'une manière froide mais polie, ce qui était probablement dû à
une menace de Gertrude qui, en entendant sa mère déclarer qu'elle
recevrait le protégé campagnard de M. de Courval de telle manière qu'il
n'aurait plus envie d'y revenir, lui avait annoncé que pour réparer ces
mépris et ces froideurs envers Durand, elle passerait toute la veillée à
_flirter_ avec lui.
Ayant cette menace devant les yeux, et certaine qu'en cas de provocation
elle serait certainement mise à exécution, madame de Beauvoir,
avons-nous dit, avait reçu assez poliment son invité; M. de Courval lui
avait adressé quelques paroles aimables, et Gertrude qui était entourée
d'un cercle d'admirateurs, l'avait salué d'une manière souriante et
affable.
Ce fut avec un sentiment d'excessif soulagement qu'Armand se glissa dans
un coin isolé, près d'une porte. En se mettant son aise dans cette
position, il prit en lui-même la résolution de ne point quitter ce part
de salut, excepté pour se sauver s'il était serré de trop près. Il tira
à lui une petite table dur laquelle se trouvaient empilés des gravures
et des portraits, afin de se donner une contenance dans le cas où il
surviendrait quelque chose propre à le déconcerter.
--Tiens, Armand! comment vas-tu, s'écria tout-à-coup près de lui une
voix amie. Dans quel trou t'es-tu donc mis depuis quelque temps, que je
n'ai pu te trouver?
--Dans le bureau de M. Lahaise, rue St. Vincent.
--A tout prendre, ce n'est pas une trop mauvaise place; puisque tu t'es
décidé à devenir ou juge ou homme d'état, tu dois, comme de raison,
commencer par la première marche qui conduit à ces deux positions. Bien,
tu réussiras. Tu as de la tête et de la constance: deux qualités
essentielles dans la carrière que tu as embrassée comme dans beaucoup
d'autres.
--Et puis, toi, Belfond?
--Moi! j'ai parcouru presque toutes les professions. J'ai d'abord essayé
le Droit: oh! c'était intolérable! profession sèche, poudreuse et
stérile! Puis j'ai tenté la médecine; mais quoique je pusse soutenir les
horreurs des salles de dissection et voler des _sujets_, je ne pouvais
pas endurer l'odeur des remèdes. Je n'ai pas essayé la servitude du
notariat, parce que j'en avais assez de la loi sous toutes ses formes,
mais il y a du temps pour prendre une décision. D'ailleurs, mon vieux
garçon d'oncle, qui est aussi mon parrain, m'ayant dernièrement déclaré
qu'il avait l'intention de me constituer formellement son héritier, à la
condition pour moi d'éviter les professions libérales, ce qui, selon lui,
est en quelque sorte dérogatoire à la dignité d'un gentilhomme,
peut-être qu'à la fin je deviendrai un rien qui vaille.
--Tu seras capable de le devenir, s'il est vrai que M. Lallemand soit de
moitié aussi riche qu'on le dit.
--C'est vrai! Cependant j'aimerais à essayer quelque temps la carrière
d'artiste, du moins la partie qui concerne les voyages; mais je pense
que l'oncle Toussaint ne voudra pas entendre parler de cela!... Dis
donc, quoique tu n'aies pas l'intention de rester ici toute la nuit, je
pense que tu n'as pas non plus celle d'en faire un monopole pour toi! Un
coin charmant où circule une brise rafraîchissante!... Aie! mademoiselle
Gertrude regarde dans cette direction. Je pense qu'elle viendra bientôt
vers nous. Comment la trouve-tu?
--Réellement je la connais bien peu, répondit Armand en quelque sorte
décontenancé par cette question à brûle-pourpoint; mais elle est pleine
d'élégance et de fascination.
--Je ne suis pas de ton avis. Elle a de l'esprit et est assez jolie,
c'est vrai; mais elle a aussi une volonté terrible. J'ai cinq soeurs, et
je ne pense pas que depuis que j'ai l'âge de connaissance elles aient
montré à elles ensemble autant de caprices et d'humeur que mademoiselle
de Beauvoir en a fait voir dans deux ou trois différentes occasions.
Mais peut-être que cela dépend plus de la manière dont son odieuse mère
l'a élevée que d'elle-même.
Pour rendre justice à la jeune fille qu'il venait de censurer, Belfond
aurait dû mentionner que ses soeurs étaient d'un tempérament
phlegmatique avec une prédisposition à l'embonpoint, et d'une
constitution toute différente de celle de l'impétueuse Gertrude, que, de
plus, elles avaient l'avantage d'être gouvernées par une mère aussi sage
que dévouée.
Mademoiselle de Beauvoir s'avança gracieusement vers les deux jeunes
gens, et après avoir salué par quelques paroles aimables Armand à qui
elle parlait pour la première fois de la veillée, elle leur reprocha en
plaisantant de perdre tant de paroles et de temps entre eux, tandis
qu'il y avait là des jeunes demoiselles à qui ils pourraient bien les
consacrer.
--Est-ce que vous dansez, M. Durand? demanda-t-elle ensuite à notre
héros.
Armand répliqua qu'il ne dansait pas, et Belfond s'esquiva en disant que
comme lui dansait à sa manière, il allait se choisir une partenaire.
Mademoiselle de Beauvoir resta un peu plus longtemps à causer avec
Armand. Les premiers moments de gêne et d'embarras disparus, il se
sentit plus è son aise qu'il l'aurait cru possible dix minutes
auparavant. Le fait est que si la jeune fille pouvait être sarcastique
et arrogante au plus haut degré lorsqu'on la provoquait, il y avait
aussi chez elle une franchise et une simplicité naturelle qui
inspiraient la confiance ou lieu de l'éloignement.
Madame de Beauvoir qui trouvait probablement que l'entrevue entre Armand
et sa fille était trop prolongée, s'avança, au bout de quelque temps, et
demanda poliment:
--Pourquoi M. Durand ne rejoint-il pas les danseurs?
--Je ne sais pas danser, madame, répondit Armand qui retomba aussitôt
dans le même état de gêne et de confusion d'où il venait justement de
sortir.
--Peut-être que dans ce cas vous nous favoriseriez d'une chanson?
Notre héros protesta encore de son ignorance, remerciant intérieurement
le ciel d'être capable, avec une conscience nette, d'en agir ainsi.
Dans ce cas, il faut que vous fassiez une partie de cartes: on demande
justement un joueur dans la chambre voisine.
Et elle l'entraîna malgré lui, en se félicitant de les avoir si
diplomatiquement séparés.
Armand se trouva bientôt assis à une table de whist, ayant la soeur
aînée de Belfond pour partenaire. Celle-ci passa bien volontiers
par-dessus ses nombreuses bévues; elle ne lui reprocha pas une seule
fois de ce qu'il coupait ses levées et de ce qu'il ignorait ses demandes.
Il lui en était d'autant plus reconnaissant, que la dame aux yeux vifs
qui était à sa droite piquait impitoyablement son pauvre
partenaire,--homme tranquille, entre les deux âges--chaque fois
qu'enfreignait le moindrement les plus petites règles du jeu.
On fit de la musique et l'on chanta beaucoup: Gertrude et de Montenay
chantèrent splendidement ensemble une couple de duos, et ils restèrent
indifférents aux applaudissements; puis on gâta misérablement une couple
de morceaux choisis d'opéra; on eut une bonne chanson de Belfond qui,
lorsqu'on l'invita à chanter, grommela, _sotto voce_: que c'est donc
ennuyeux! puis on servit un superbe réveillon. On ne fit pas de jeux,
par conséquent on ne tira pas de gages, madame de Beauvoir se trouvant
trop à la mode pour tolérer quelque chose de ce genre-là. Bref, la
soirée fut assez agréable pour chacun: et Armand put avoir une autre
entrevue longue et délicieuse avec mademoiselle de Beauvoir, en sorte
qu'il revint de chez M. de Courval enchanté de son début dans la vie du
grand monde. Les timides avances qu'il fut forcé de faire à
quelques-unes des dames présentes avaient été reçues très gracieusement
car quoiqu'il n'eût point chanté, ni dansé, ni _flirté_, il s'était
attiré de tous côtés, par son apparence et ses manières recherchées, des
sourires et des regards tout-à-fait favorables.
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