VIII

Durand fut un homme heureux lorsqu'il se vit installé de nouveau dans

sa maison, assis, avec pipe et tabac devant lui, au milieu de ses

vaillants fils qui souriaient de voir la tante Ratelle déjà occupée à

raccommoder leurs hardes déchirées, tandis que lui-même écoutait les

discussions enjouées et animées qu'ils avaient ensemble.

Paul s'était laissé entraîner à une violente diatribe contre la vie de

collège, et faisait en termes énergiques l'éloge de la carrière

agricole, ainsi que du bonheur qu'y trouve le cultivateur.

--Ainsi donc, lui dot son père tu es déterminé à ne plus retourner au

collège pour y terminer tes études, à moins d'y être forcé! Tu veux

embrasser de suite l'agriculture?

--Oui, père: c'est la vie pleine de liberté et d'agrément qui me

convient. Je ne veux pas me rendre tout-à-fait bête dans ces sombres

cachots qu'on appelle bureaux, à étudier les doctes professions, à me

barbouiller les doigts d'encre, à me fatiguer l'esprit pour écrire des

thèses et prendre des notes!

--Tu devrais avoir honte, Paul de parler ainsi! intervint madame

Ratelle. Après avoir coûté tant d'argent à ton père et été si longtemps

au collège, tu devrais avoir acquis un peu d'amour pour les livres et la

science.

--Les livres! vociféra Paul, oh! j'en ai assez pour toute ma vie, et je

ne crois pas en ouvrir, du moins pas avant que je sois grisonné, ou

qu'il m'arrive d'être nommé commissaire d'écoles ou marguillier.

Durand fumait tranquillement sa pipe. Ces sentiments ne lui déplaisaient

pas, malgré les sommes considérables qu'il avait dépensées pour

l'éducation de ce fils qui en tenait si peu compte. Il avait toujours eu

le secret désir de voir l'un de ses fils lui succéder dans la direction

de sa grande et belle terre dont la prospérité le rendait si fier: le

robuste Paul paraissait être, par sa force t ses goûts, celui des deux

qu'il lui fallait pour cette position.

--Dieu soit loué, interrompit encore madame Ratelle en faisant un

mouvement de tête, que mes neveux n'aient pas les mêmes sentiments! Du

moins, Armand sait apprécier les avantages de l'éducation.

--Oh! Armand, répliqua Paul avec ironie, c'est un génie, ou, si vous

aimez mieux un rongeur de livres. M'est avis qu'il suffit d'en avoir un

de cette espèce dans une famille!

Armand souriait d'un air de bonne humeur, mais la tante Françoise reprit

avec sévérité:

--Oui, un de cette espèce, c'est autant que la destinée puisse favoriser

notre maison, car toi, mon jeune neveu, tu n'as certainement aucune

inclination de ce genre.

--Armand, de quel côté penchent tes idées? demanda le père.

--Eh! bien, je pense d'abord à ce que Paul appelle un sombre cachot de

bureau. Là je pourrai épousseter les pupitres et les tabourets, en

attendant que je devienne juge ou procureur-général.

--Tu n'as pas besoin de rire, Armand, en disant cela! reprit avec

gravité madame Ratelle. Quelques-uns des plus grands hommes du Canada

ont été des fils de cultivateurs, et je pense que tu as autant de chance

qu'un autre. Dieu merci! le talent naturel et la persévérance

rencontrent souvent leur juste récompense, même dans ce monde méchant.

....Mais il faut, mes garçons, que je voie à préparer pour votre souper

de bons biscuits que vous saurez apprécier, juge ou cultivateur.

Le même automne, Armand fut installé dans le bureau de Joseph Lahaise,

avocat éminent de Montréal, homme affable, doux et honnête. De son côté,

Paul, tout joyeux de se trouver enfin délivré de son esclavage de

collège, se levait au point du jour et partageait avec son père les

travaux de la ferme, y déployait une ardeur et y trouvait une jouissance

qui firent beaucoup de plaisir à celui-ci. Le fusil et la ligne ne

furent pas non plus négligés, et quelques fois, lorsque Durand le voyait

revenir après une demi-journée passée en excursion de chasse ou de

pêche, ou qu'il contemplait sa charpente athlétique, sa robuste santé,

montrant tant de capacités pour les âpres jouissances de la vie, il ne

pouvait s'empêcher de penser en soupirant à son autre fils qui était à

sécher sur des livres ennuyeux dans un obscur et triste bureau. Alors il

se prenait presque à désirer qu'Armand eût fait un autre choix.

Voyons maintenant comment ce dernier s'accommodait de sa nouvelle

position.

L'étude du Droit, quoique sèche et pleine d'aridité, ne lui déplaisait

pas trop; puis son père indulgent, aimant à faire les choses

convenablement, lui donnait assez d'argent pour rencontrer amplement ses

besoins, lesquels étaient, à la vérité, raisonnables et modérés. Il

demeurait chez une respectable mais humble famille où il n'y avait pas

d'autres pensionnaires: les repas y étaient excellents et abondants, le

linge sans réplique, et madame Martel, l'hôtesse, brillait par sa

politesse et ses manières.

La vie ne pouvait certainement s'ouvrir pour les deux frères d'une

manière plus agréable! Se pouvait-il qu'il y eût des écueils sous des

eaux aussi limpides, du moins pour l'un d'eux?

Madame Martel n'avait ni fille, ni soeur pour épousseter les ornements

de faïence qui ornaient sa corniche, ou pour arroser et tailler les

géraniums et les rosiers de tous les mois qui fleurissaient avec tant

de profusion dans ses fenêtres à vitres petites et propres. Cependant,

Armand, revenant un jour à sa pension, quelques semaines après qu'il s'y

fût installé, aperçut, en se rendant à sa chambre, dans la salle

d'entrée, une jeune fille occupée à coudre près de la fenêtre.

Lorsqu'il entra elle ne releva seulement pas la tête, et tout ce qu'il

vit en jetant un rapide coup-d'oeil sur elle fut qu'elle était gracieuse

de taille et extrêmement bien mise. Cependant, au souper, madame Martel

la lui présenta.

--Ma cousine Délima Laurin, dit-elle, qui vient demeurer ici quelques

jours pour m'aider dans ma couture.

Armand la regarda avec assez d'insouciance. Ses traits étaient délicats,

elle avait des cheveux noirs comme le jais, des yeux superbes, une

figure d'une symétrie parfaite, qu'une élégante toilette faisait

ressortir davantage: cette toilette était encore plus surprenante que sa

grande beauté, chez une personne de sa condition. Malgré tout cela

cependant, lorsque le repas fut fini, sans s'arrêter un instant et sans

montrer la moindre contrariété et le moindre regret, il monta à sa

petite chambre où il tint compagnie à Pothier et autres illustrations du

Droit.

Quelques semaines après, Délima était encore chez madame Martel,

toujours occupée à la couture, et aussi tranquille et réservée qu'il

était possible de l'être. Malgré sa grande beauté, son apparence

distinguée et la timide douceur de ses manières, Armand ne lui consacra

qu'une bien petite part de ses pensées, probablement parce que, ayant vu

Gertrude de Beauvoir la première, celle-ci était devenu pour lui, avec

sa grâce patricienne et ses caprices fascinateurs, le type d'après

lequel il jugeait les autres femmes.

Ce fut avec un sentiment mêlé de satisfaction et d'embarras qu'il reçut

un jour une Il était loin de soupçonner la discussion qui avait eu lieu

à son sujet, entre M. de Courval et madame de Beauvoir avant l'arrivée

de cette invitation. Il se décida à y aller, mais non sans lutter avec

sa modestie naturelle; une fois sa décision prise, il ne perdit point de

temps et commanda à un marchant compétent tout ce dont il pouvait avoir

besoin pour une circonstance aussi importante.

Enfin cette soirée qu'il désirait et redoutait en même temps arriva, et

notre héros, dont le coeur palpitait, entra pour la première fois dans

une salle de bal. Tout d'abord les flots de lumières, la musique, les

joyeuses figures, les gracieuses toilettes, le tourbillonnement des

danseurs l'éblouirent, mais il se remit bientôt et rassembla son courage

pour aller saluer madame de Beauvoir. Superbe dans sa riche et coûteuse

toilette, cette dame était inclinée dans une posture gracieuse sur un

sofa, souriant à chacun avec une aimable affabilité, et se donnant très

peu de trouble à part celui d'amuser ses invités. Elle reçut le jeune

Durand d'une manière froide mais polie, ce qui était probablement dû à

une menace de Gertrude qui, en entendant sa mère déclarer qu'elle

recevrait le protégé campagnard de M. de Courval de telle manière qu'il

n'aurait plus envie d'y revenir, lui avait annoncé que pour réparer ces

mépris et ces froideurs envers Durand, elle passerait toute la veillée à

_flirter_ avec lui.

Ayant cette menace devant les yeux, et certaine qu'en cas de provocation

elle serait certainement mise à exécution, madame de Beauvoir,

avons-nous dit, avait reçu assez poliment son invité; M. de Courval lui

avait adressé quelques paroles aimables, et Gertrude qui était entourée

d'un cercle d'admirateurs, l'avait salué d'une manière souriante et

affable.

Ce fut avec un sentiment d'excessif soulagement qu'Armand se glissa dans

un coin isolé, près d'une porte. En se mettant son aise dans cette

position, il prit en lui-même la résolution de ne point quitter ce part

de salut, excepté pour se sauver s'il était serré de trop près. Il tira

à lui une petite table dur laquelle se trouvaient empilés des gravures

et des portraits, afin de se donner une contenance dans le cas où il

surviendrait quelque chose propre à le déconcerter.

--Tiens, Armand! comment vas-tu, s'écria tout-à-coup près de lui une

voix amie. Dans quel trou t'es-tu donc mis depuis quelque temps, que je

n'ai pu te trouver?

--Dans le bureau de M. Lahaise, rue St. Vincent.

--A tout prendre, ce n'est pas une trop mauvaise place; puisque tu t'es

décidé à devenir ou juge ou homme d'état, tu dois, comme de raison,

commencer par la première marche qui conduit à ces deux positions. Bien,

tu réussiras. Tu as de la tête et de la constance: deux qualités

essentielles dans la carrière que tu as embrassée comme dans beaucoup

d'autres.

--Et puis, toi, Belfond?

--Moi! j'ai parcouru presque toutes les professions. J'ai d'abord essayé

le Droit: oh! c'était intolérable! profession sèche, poudreuse et

stérile! Puis j'ai tenté la médecine; mais quoique je pusse soutenir les

horreurs des salles de dissection et voler des _sujets_, je ne pouvais

pas endurer l'odeur des remèdes. Je n'ai pas essayé la servitude du

notariat, parce que j'en avais assez de la loi sous toutes ses formes,

mais il y a du temps pour prendre une décision. D'ailleurs, mon vieux

garçon d'oncle, qui est aussi mon parrain, m'ayant dernièrement déclaré

qu'il avait l'intention de me constituer formellement son héritier, à la

condition pour moi d'éviter les professions libérales, ce qui, selon lui,

est en quelque sorte dérogatoire à la dignité d'un gentilhomme,

peut-être qu'à la fin je deviendrai un rien qui vaille.

--Tu seras capable de le devenir, s'il est vrai que M. Lallemand soit de

moitié aussi riche qu'on le dit.

--C'est vrai! Cependant j'aimerais à essayer quelque temps la carrière

d'artiste, du moins la partie qui concerne les voyages; mais je pense

que l'oncle Toussaint ne voudra pas entendre parler de cela!... Dis

donc, quoique tu n'aies pas l'intention de rester ici toute la nuit, je

pense que tu n'as pas non plus celle d'en faire un monopole pour toi! Un

coin charmant où circule une brise rafraîchissante!... Aie! mademoiselle

Gertrude regarde dans cette direction. Je pense qu'elle viendra bientôt

vers nous. Comment la trouve-tu?

--Réellement je la connais bien peu, répondit Armand en quelque sorte

décontenancé par cette question à brûle-pourpoint; mais elle est pleine

d'élégance et de fascination.

--Je ne suis pas de ton avis. Elle a de l'esprit et est assez jolie,

c'est vrai; mais elle a aussi une volonté terrible. J'ai cinq soeurs, et

je ne pense pas que depuis que j'ai l'âge de connaissance elles aient

montré à elles ensemble autant de caprices et d'humeur que mademoiselle

de Beauvoir en a fait voir dans deux ou trois différentes occasions.

Mais peut-être que cela dépend plus de la manière dont son odieuse mère

l'a élevée que d'elle-même.

Pour rendre justice à la jeune fille qu'il venait de censurer, Belfond

aurait dû mentionner que ses soeurs étaient d'un tempérament

phlegmatique avec une prédisposition à l'embonpoint, et d'une

constitution toute différente de celle de l'impétueuse Gertrude, que, de

plus, elles avaient l'avantage d'être gouvernées par une mère aussi sage

que dévouée.

Mademoiselle de Beauvoir s'avança gracieusement vers les deux jeunes

gens, et après avoir salué par quelques paroles aimables Armand à qui

elle parlait pour la première fois de la veillée, elle leur reprocha en

plaisantant de perdre tant de paroles et de temps entre eux, tandis

qu'il y avait là des jeunes demoiselles à qui ils pourraient bien les

consacrer.

--Est-ce que vous dansez, M. Durand? demanda-t-elle ensuite à notre

héros.

Armand répliqua qu'il ne dansait pas, et Belfond s'esquiva en disant que

comme lui dansait à sa manière, il allait se choisir une partenaire.

Mademoiselle de Beauvoir resta un peu plus longtemps à causer avec

Armand. Les premiers moments de gêne et d'embarras disparus, il se

sentit plus è son aise qu'il l'aurait cru possible dix minutes

auparavant. Le fait est que si la jeune fille pouvait être sarcastique

et arrogante au plus haut degré lorsqu'on la provoquait, il y avait

aussi chez elle une franchise et une simplicité naturelle qui

inspiraient la confiance ou lieu de l'éloignement.

Madame de Beauvoir qui trouvait probablement que l'entrevue entre Armand

et sa fille était trop prolongée, s'avança, au bout de quelque temps, et

demanda poliment:

--Pourquoi M. Durand ne rejoint-il pas les danseurs?

--Je ne sais pas danser, madame, répondit Armand qui retomba aussitôt

dans le même état de gêne et de confusion d'où il venait justement de

sortir.

--Peut-être que dans ce cas vous nous favoriseriez d'une chanson?

Notre héros protesta encore de son ignorance, remerciant intérieurement

le ciel d'être capable, avec une conscience nette, d'en agir ainsi.

Dans ce cas, il faut que vous fassiez une partie de cartes: on demande

justement un joueur dans la chambre voisine.

Et elle l'entraîna malgré lui, en se félicitant de les avoir si

diplomatiquement séparés.

Armand se trouva bientôt assis à une table de whist, ayant la soeur

aînée de Belfond pour partenaire. Celle-ci passa bien volontiers

par-dessus ses nombreuses bévues; elle ne lui reprocha pas une seule

fois de ce qu'il coupait ses levées et de ce qu'il ignorait ses demandes.

Il lui en était d'autant plus reconnaissant, que la dame aux yeux vifs

qui était à sa droite piquait impitoyablement son pauvre

partenaire,--homme tranquille, entre les deux âges--chaque fois

qu'enfreignait le moindrement les plus petites règles du jeu.

On fit de la musique et l'on chanta beaucoup: Gertrude et de Montenay

chantèrent splendidement ensemble une couple de duos, et ils restèrent

indifférents aux applaudissements; puis on gâta misérablement une couple

de morceaux choisis d'opéra; on eut une bonne chanson de Belfond qui,

lorsqu'on l'invita à chanter, grommela, _sotto voce_: que c'est donc

ennuyeux! puis on servit un superbe réveillon. On ne fit pas de jeux,

par conséquent on ne tira pas de gages, madame de Beauvoir se trouvant

trop à la mode pour tolérer quelque chose de ce genre-là. Bref, la

soirée fut assez agréable pour chacun: et Armand put avoir une autre

entrevue longue et délicieuse avec mademoiselle de Beauvoir, en sorte

qu'il revint de chez M. de Courval enchanté de son début dans la vie du

grand monde. Les timides avances qu'il fut forcé de faire à

quelques-unes des dames présentes avaient été reçues très gracieusement

car quoiqu'il n'eût point chanté, ni dansé, ni _flirté_, il s'était

attiré de tous côtés, par son apparence et ses manières recherchées, des

sourires et des regards tout-à-fait favorables.

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Armand Durand; ou, La promesse accomplie · 第 15 / 25 题