VII

Les vacances étaient finies; les jeunes gens, la tête remplie des

enivrants souvenirs de plaisirs, de fête et de liberté, eurent à se

résigner le mieux qu'ils purent à la monotone routine de la vie de

collège.

Armand qui, heureusement pour lui, avait commencé à aimer la science et

à trouver une véritable satisfaction dans la poursuite de ses études que

dans le principe il avait regardées avec dégoût et appréhension, était à

assortir patiemment ses livres, cahiers, encre et plumes, avant de les

placer dans son pupitre. Tout près de lui, Paul faisait la même chose,

mais avec un esprit bien différent.

Il arrachait violemment ses livres de sa boîte, les lançait

impitoyablement sur le plancher, en les apostrophant les uns après les

autres comme autant d'ennemis personnels contre lesquels il aurait eu

beaucoup de haine.

--Ah! s...ée grammaire latine, dit-il en empoignant avec rage un de ses

volumes. Combien de _pensums_, combien de maux de tête et combien

d'heures de torture vas-tu m'attirer cette année?

Et le malencontreux livre fut lancé à plusieurs verges de là; dans son

vol il rencontra une bouteille d'encre d'un camarade, et l'accident qui

en résulta provoqua un échange de paroles assez lestes.

Quelques instants après, de Montenay s'approcha.

--Tiens, voilà Armand! comment vas-tu, mon cher? N'est-ce pas une

horreur que d'être enfermés de nouveau dans ces sombres et affreux

cachots? Mais quoi! tu n'as pas l'air à moitié aussi embêté que quelques

uns d'entre nous.

Armand ne fut pas sans tressaillir lorsque son ci-devant héros l'aborda:

la scène qui s'était passée chez M. de Courval se présenta à son esprit

avec tous ses affligeants souvenirs; mais il répondit tranquillement

qu'il était très-content, quant à lui, de reprendre ses livres.

De Montenay, qui ne soupçonnait pas qu'il avait irrévocablement perdu

toute influence sur Armand et qui interprétait mal sa réserve, lui dit

en riant:

--Je t'en prie, ne cherches pas à faire le sage; viens plutôt, comme un

bon garçon, m'aider à trouver à emprunter une clef pour ouvrir mon

coffre. J'ai perdu la mienne et je me sens trop malheureux pour la

chercher.

Je suis bien fâché de te refuser, de Montenay, mais je ne puis laisser

trainer mes livres. Il faut que je les serre avant que la cloche sonne.

Victor le regarda fixement et en silence. Comment son sectateur, son

adorateur, avait-il pu jeter de côté son allégeance et refusait-il

maintenant ses propositions? C'était tout è la fois incroyable,

humiliant et mortifiant.

--Que diable as-tu donc? lui demanda-t-il avec colère. Tu te montes

grandement sur ta dignité aujourd'hui!

--Pas plus que tu te montais sur la tienne le dernier soir que nous nous

sommes rencontrés chez M. de Courval et tu étais trop raffiné pour donner

la main à mon frère, dit Paul d'une manière un peu brusque.

En intervenant de la sorte, ce dernier n'obéissait pas tant à une

sympathie quelconque pour Armand qu'à sa mauvaise humeur du moment et à

l'aversion qu'il éprouvait instinctivement pour de Montenay.

--Qui t'a parlé, imbécile? dit celui-ci en lançant sur son nouvel

adversaire un regard de mépris.

Paul regarda d'un oeil de regret un gros dictionnaire qu'il venait de

jeter hors de sa portée, mais apercevant sous sa main un assez gros

volume, il le saisit promptement et le lança à la tête de son ennemi

qu'il ne fit qu'effleurer. De Montenay lui renvoya vivement sa politesse

avec une ardoise encadrée que Paul eut la chance de parer avec son bras,

sans quoi il l'aurait reçue sur le crâne. Il se leva furieux et allait

fondre sur ce Montenay qui l'attendait de pied ferme, si un médiateur ne

fût intervenu en ami: c'était Rodolphe de Belfond.

--Arrêtez, camarades, arrêtez, cria-t-il en s'interposant entr'eux.

Parce que nous sommes tous cloués de nouveau à nos pupitres, est-ce une

raison pour que nous nous arrachions les yeux? Tu as perdu ta clef,

Victor; voici mon trousseau, essaye-les.

Belfond s'assit à côté d'Armand.

--Tu viens, lui dit-il, de servir l'ami Victor comme il faut: il ne

méritait rien de mieux. Mais, comment as-tu passé tes vacances?

Ce fut là le commencement d'une conversation agréable qui se continua

jusqu'à l'heure de l'étude, et Armand se sépara de lui avec la

conviction que s'il avait perdu un ami il en avait trouvé un autre.

Les progrès de notre héros furent très-rapides, mais ils étaient plus le

résultat d'une grande intelligence que le fruit de l'application, car il

y avait dans son caractère une veine de rêverie qui remplissait son

esprit d'autres pensées que celles de ses devoirs et de ses leçons. Il

conserva plus longtemps qu'il l'aurait avoué à qui que ce soit le

souvenir de l'amer sentiment d'humiliation qui l'avait presque suffoqué

dans le salon de M. de Courval, lorsque de Montenay l'avait si

douloureusement méprisé, et son chagrin était augmenté par la pensée que

l'amitié qui avait existé entre eux était à jamais rompue. Dans ces

moments-là il s'échauffait et s'emportait contre les injustes

distinctions du monde, et il se promettait bien de se faire une position

aussi haute qu'il pourrait l'atteindre, dût-il pour cela lutter toute sa

vie.

Cette louable ambition s'enracina profondément dans son coeur et ne lui

donna plus aucun repos. Quelques fois aussi son esprit était traversé

par des visions de la fantasque mais gracieuse jeune fille, si

différente des autres femmes d'Alonville, qui était du reste le seul

échantillon du beau sexe qu'il eût vu, et quelqu'enfantins et innocents

que fussent ces souvenirs, d'une façon ou d'une autre ils augmentèrent

son ambition. Deviendrait-il un homme laborieux ou un rêveur? L'avenir

seul pouvait le dire; mais il y avait en lui les moyens et les

dispositions de devenir l'un ou l'autre. Heureusement que le désir

d'exceller, encouragé par la facilité avec laquelle il s'acquitta de ses

devoirs, décida, pour le présent du moins, la question de la manière la

plus favorable.

De son côté, Paul continua ses étourderies; toutes les fois qu'il

pouvait éluder un devoir ou une leçon, il s'imaginait être le gagnant.

Il n'était cependant pas un benêt ni un lourdaud: car la subtilité

naturelle de son jugement, jointe à une vigilante attention de ses

maîtres, lui avait fait acquérir, pour ainsi dire malgré lui, une assez

bonne part d'instruction.

Nous ne pouvons pas nous étendre plus longuement sur les dernières

années de collège d'Armand, car nous avons à raconter les chapitres

pleins d'incidents de sa jeunesse.

Au bout de deux années, Belfond et de Montenay laissaient le collège,

ayant fait tout leur cours avec assez de succès. La froideur entre lui

et Armand n'avait pas cessé d'exister, mais elle n'était jamais allé

jusqu'à l'hostilité. Belfond avait toujours été excellent notre héros,

il en avait fait son confident: il lui racontait les plans et les

espérances sans nombre qu'il avait conçus pour l'heureux temps où il

ferait ses adieux au collège pour s'en retourner chez son père où, seul

garçon parmi cinq enfants, il était l'idole de la maison.

Après sa sortie et celle de de Montenay, Armand s'appliqua davantage, si

c'est possible, à ses études. Et lorsqu'eut lieu la distribution

solennelle des couronnes et des pris qui terminait en même temps l'année

scolaire te la fin de ses études, il remporta, au grand et heureux

étonnement de son père et de sa tante Ratelle, les honneurs de la

journée.

Il y avait là aussi d'autres témoins de son triomphe: sur un des

premiers bancs de devant, parmi l'élite de la société de la ville, se

trouvaient Gertrude de Beauvoir et sa mère ayant d'un côté M. de Courval

et de Montenay de l'autre. Heureusement qu'Armand n'aperçut ce groupe

qu'après avoir terminé le magnifique discours d'adieux qu'il prononça

avec une éloquence de paroles et de gestes qui lui valut, avec l'attrait

et la distinction de sa beauté personnelle, d'étourdissant et

frénétiques applaudissements; car leur présence l'aurait peut-être

empêché de se contenir. Ce n'est qu'après avoir repris son siège, qu'en

jetant la vue dans cette direction, il aperçut pour la première fois les

beaux yeux de Gertrude fixés sur lui.

Malgré les changements qui s'étaient opérés dans les dernières années et

qui avaient fait de la fantasque, volontaire et insouciante enfant de

quinze ans une élégante et noble jeune fille, il la reconnut au premier

coup d'oeil; et en lisant dans ses regards l'évidente admiration qu'elle

éprouvait pour le discours qu'il venait de faire, il sentit son coeur

palpiter d'émotion.

Le même sentiment se reflétait aussi sur la figure de M. de Courval.

Quant à madame de Beauvoir, superbe d'indifférence, elle écoutait d'un

air approbateur de Montenay qui, penché vers elle, un sourire moqueur

sur sa jolie figure, se plaisait évidemment à lancer quelques

sarcastiques traits d'esprit.

--Quel splendide jeune homme! dit avec chaleur M. de Courval en se

tournant vers le petit groupe. Comme son père et nous gens d'Alonville

devons nous enorgueillir de lui! Quelle éloquence entraînante, quels

gestes gracieux, et puis quels honneurs il a remportés!

--_A cui buono?_ répondit de Montenay avec un léger mouvement d'épaules.

Il peut y avoir similitudes de mots entre racines grecques et latines,

et racines de jardins et des champs, mais il n'y a point d'autre

analogie entr-elles. Est-ce que la connaissance des classiques lui sera

d'un grand secours pour faire pousser un champ de trèfle? est-ce que la

versification lui enseignera comment arrêter les ravages des mouches à

blé?

--Je ne vois pas du tout pourquoi il retournerait aux racines et aux

champs, interrompit aigrement M. de Courval. Paul Durand a tous les

moyens et le jugement, je pense, de faire choisir une profession

libérale à un jeune homme qui possède de si rares aptitudes: Mais il

faut que j'aille féliciter mon vieil ami sur les triomphes de son fils!

Viens-tu, ma soeur Julie?

--Vraiment, il faut que tu m'excuses. Je ne connais pas du tout ces

gens-là, et le temps est trop chaud pour faire de nouvelles

connaissances.

--Ou pour en renouveler d'autres qu'on est bien aise d'oublier, ajouta

de Montenay.

--Mon oncle, je serai heureuse de vous accompagner, parce que, non

seulement je connais «ces gens-là», mais je les aime!

Ce disant, Gertrude secoua les falbalas de sa robe de mousseline et

passa près de Montenay sans même daigner le regarder.

Celui-ci fronça les sourcils, lorsqu'il la vit s'avancer au milieu des

sourires et des saluts de ses amis vers le groupe d'heureux parents, au

milieu duquel se trouvait Armand. Un mot ou deux à lui; une amicale

poignée de main au père; quelque babil confidentiel avec la tante

Françoise, tandis que M. de Courval félicitait Durand avec chaleur, et

invitait ses fils à venir le voir souvent, soit à la ville, soit à la

campagne,--car il possédait une belle et confortable résidence à

Montréal où il allait avec sa famille passer les longs mois d'hiver:--ce

fut là toute leur entrevue.

Mais c'en était assez pour exciter la colère de Montenay.

--Elle est aussi capricieuse et entêtée que jamais! s'écria-t-il avec

rage. Chaque jour qui ajoute à ses charmes, augmente à un égal degré la

pétulance de son caractère et ses caprices sans fin!

--Comme toutes les jeunes filles qui sont jolies, elle connaît sa valeur

personnelle! répliqua madame de Beauvoir en faisant mine de bailler, car

ces passes d'armes entre de Montenay et sa fille étaient si fréquentes

que quelques fois elle en perdait patience.

--Je crains tellement cela, madame de Beauvoir, qu'elle ne sera jamais

capable de comprendre l'autorité d'un mari.

Madame de Beauvoir ouvrit les yeux de toute leur grandeur, et lui dit

avec compassion:

--Mais ne savez-vous pas, mon cher de Montenay, que dans le cercle où

nous sommes et les temps où nous vivons, les maris n'ont réellement plus

d'autorité. Ils peuvent peut-être en avoir dans les déserts de

l'Afrique, la Polynésie et autres pays éloignés et barbares, mais,

croyez-moi, il n'en ont pas ailleurs!

De Montenay grimaça un sourire.

--C'est tout de même, dit-il une perspective peu amusante pour un

individu qui pense sérieusement à se marier.

--Mais, mon pauvre Victor, pourquoi faire le plongeon si vous le

redoutez tant? Parfois j'ai véritablement peur que vous et ma

capricieuse fille ne soyez très-heureux ensemble.

--Il est trop tard à présent pour penser à cela, trop tard pour se

rétracter! murmura-t-il. Depuis bien des années j'ai résolu qu'elle

serait ma femme: j'ai reposé mes espérances, mon coeur et mes désirs sur

ce rêve; je ne puis l'abandonner aujourd'hui, quand bien même il devrait

me rendre malheureux!

Probablement que l'astucieuse madame de Beauvoir savait cela, car elle

ne se serait pas hasardée à se jouer d'un parti dont elle estimait la

valeur à un si haut degré. Elle avait étudiée le caractère de Victor de

Montenay et en était venue à la ferme conviction qu'en faisant voir un

peu d'indifférence, elle avancerait bien plus son projet favori, qu'en

montrant trop d'empressement.

Quelque temps après sa sortie du collège, de Montenay avait formellement

demandé la main de Gertrude. Flattée par les attentions d'un cavalier

fort élégant recherché par la moitié des jeunes filles du même âge

qu'elle, et influencée par les conseils et les arguments de sa mère qui

appréciait tout particulièrement la fortune du jeune homme, elle

penchait vers cette union. On prit un engagement, lequel fut le prélude

d'autres d'une nature moins amicale et dans lesquels Gertrude montrait

toujours la capricieuse indépendance de son caractère, et son fiancé son

arbitraire jalousie.

Un jour, à la fin d'une de ces querelles, Gertrude changeant tout-à-coup

un accès de sanglots en un silence plein de froideur, informa ceux qui

l'écoutaient tout étonnés, madame de Beauvoir et Victor, que

l'engagement était rompu, et que dorénavant elle se considérerait aussi

libre que s'il n'avait jamais existé.

En vain de Montenay, qui était réellement attaché à elle, implora son

pardon; en vain madame de Beauvoir, alarmée du danger de perdre un si

bon parti, lui fit des remontrances et la gronda: la jeune fille demeura

inexorable. Finalement, plus par sympathie pour les larmes de sa mère

(madame de Beauvoir en avait toujours à sa disposition) que pour les

sollicitations de Victor, elle consentit à une espèce d'engagement

conditionnel, par lequel il était stipulé qu si aucun d'eux ne changeait

d'idées avant la fin de l'année, le mariage aurait lieu; mais en même

temps, il fut convenu que chaque partie resterait libre d'en agir comme

le trouverait bon.

Après cet arrangement, les choses se passèrent un peu moins orageusement

entre nos deux jeunes gens. Il devint moins exigeant, par conséquent

elle fut moins irritable. Partout où l'on voyait Gertrude, on était

certain de trouver de Montenay; il la suivait comme son ombre. On

regardait généralement, dans le cercle où ils étaient, leur mariage

comme une chose certaine, et de Montenay proclamait partout l'affaire

comme un fait décidé, pensant que cette démarche serait un moyen

très-efficace de tenir à l'écart les autres prétendants.

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Armand Durand; ou, La promesse accomplie · 第 14 / 25 题