Paul Durand, toujours industrieux et prospère, était devenu un homme
riche. Il possédait des fermes et des terres dans plus d'une localité,
et il lui paraissait nécessaire pour l'éducation de ses garçons de les
envoyer au collège. Il n'était pas avare, et pouvait-il faire mieux que
de dépenser pour eux les sommes considérables qui s'étaient accumulées
dans son coffre-fort malgré ses nombreuses dépenses?
Il mit donc les deux garçons au collège; ils y entrèrent remarquablement
bien vêtus, eu égard aux goûts simples du temps, mais aujourd'hui il est
probable que la jeunesse actuelle se révolterait de dédain à la vue
d'habillements semblables.
Pour son âge, Armand était grand et fluet; pour le sien, Paul était
très-développé en grandeur et en force. Pendant quelques années les deux
garçons avaient été confiés aux soins efficaces du maître d'école du
village, du moins il les avait de bonne foie et de son mieux fait partir
dans le chemin épineux de l'instruction.
Ce fut dans le mois de septembre, après les vacances d'été, et le jour
même de l'ouverture des classes, qu'ils passèrent le portail du vieux
Collège de Montréal[2]. Durand Les accompagna, et après une courte
conversation avec le Directeur de l'institution, le père et les fils se
trouvèrent seuls dans le parloir.
[Note 2: Cet établissement a été depuis loué au Gouvernement Impérial,
comme casernes, par les Messieurs du Séminaire.]
Paul promena ses regards tout autour de lui, depuis le plafond bas tout
noirci par le temps jusqu'aux fenêtres à petits carreaux, veuves de
rideaux. Armand avait les yeux attentivement fixés sur son père qui, au
moment de se séparer, leur donnait des conseils et des encouragements.
Enfin, on se distribua les dernières poignées de main, et au moment où
Durand sortait du parloir le portier entrait: c'était un individu
tout-à-fait insociable, sans avoir cependant un mauvais naturel. Au
regard renfrogné et curieux de cet homme, Paul répondit par un regard de
défi, et murmura à son frère:
--Je hais déjà ce portier-là, autant que du poison!
Comme les classe n'étaient pas formées, il n'y eut point de leçons ce
jour-là ce qui permit aux nouveaux arrivants de faire connaissance avec
leur future demeure et leurs nouveaux camarades.
Paul employa bien son temps, car à la fin de cette première journée il
avait déjà battu trois de ses camarades, juré une éternelle amitié à un
autre, et invité un cinquième à aller passer les vacances chez son père
à Alonville; de plus il avait vendu, à un prix exorbitant, deux couteaux
et un portefeuille de poche à de jeunes garçons qui, grâce à la
générosité avec laquelle leurs parents avaient rempli leur bourse,
étaient en mesure de se passer le luxe de payer bien cher des articles
dont ils n'avaient nul besoin.
Armand, de son côté, n'avait encore fait aucune avance d'amitié, et à
cause de cela quelques-uns de ses compagnons l'avaient, avant la fin de
vingt-quatre heures, décoré du titre de _Demoiselle_ Armand. Il est
impossible de dire ce qui leur avait suggéré de lui donner ce nom
appliqué avec l'intention d'en faire un grand mépris, ou de ses manières
seules, tranquilles et réservées, ou de la délicate beauté de ses traits
et de son teint; dans tous les cas, cette qualification fut promptement
et universellement adoptée, au grand déplaisir de Paul.
Quelques semaines plus tard, un jour de congé que les deux frères
étaient assis ensemble dans une salle donnant sur la cour de récréation,
tout entourée d'une belle rangée de peupliers, leur attention fut
attirée par la voix de deux écoliers qui étaient venus s'arrêter un
instant près de la fenêtre où ils se trouvaient sans se douter qu'il y
eût quelqu'un.
--Oui, c'est un bon couteau, dit l'un, mais je l'ai payé un bon prix! je
l'ai acheté d'un des Durand.
--Je suppose que tu l'as eu du bruyant tapageur aux gros os? dit
l'autre.
--Le plus jeune ne paraît pas avoir en effet l'esprit du commerce.
--Je crois que le plus jeune est un vrai Jocrisse, un lâche, capable de
se sauver devant une souris!
--Viens-t-en, nous ne connaissons pas encore son courage, nous ne
l'avons pas encore vu mis à l'épreuve: mais il y a chez lui un air de
noblesse qu'on ne rencontre pas chez son gros rustaud de frère. As-tu
remarqué ses petites mains et ses petits pieds, ses traits réguliers, sa
belle taille mince et gracieuse?
En entendant ces paroles, Paul fronça les sourcils, mais ne fit aucune
observation; seulement, il se pencha en avant pour voir ceux qui
parlaient ainsi: Armand en fit autant. C'étaient, le premier un grand et
élégant garçon de dix-sept ans du nom de Victor de Montenay, l'autre
appelé Rodolphe Belfond, le propriétaire du couteau, jeune homme à
figure basanée, à stature compacte et carrée, un peu plus jeune.
--Ne parles pas aussi légèrement, de Montenay! dit avec colère Belfond.
Que peut faire un garçon avec une figure aussi jolie te des mains aussi
petites que celles d'une fille?
--Il vaut autant demander à quoi sert au beau cheval de course d'avoir
des jambes fines et gracieuses et des formes élégantes, plutôt que la
lourde taille et les mouvements du cheval de trait?
--Je ne vois pas à quoi tu en veux venir, répondit Belfond. Je suppose
qu'à tes yeux un camarade ne peut pas avoir une taille décente et être
d'une certaine grosseur sans que tu le compares à un cheval de trait,
simplement parce que tu te trouves toi-même dans la catégorie des fluets!
--Bien, mon cher Rodolphe, je suis à la fois fier et heureux de posséder
cette délicatesse de formes sur laquelle tu reposes si peu d'importance.
Si l'on mettait dans le plateau d'une balance une fortune et les bons
points de ma personne dans l'autre je n'hésiterais aucunement à choisir
ce dernier, car tu le sais, la fortune peut nous arriver un jour ou
l'autre comme incident et se fondre aussi vite, mais l'argent ne peut
changer de grosses mains calleuses et rouges et de gros pieds carrés en
des mains et des pieds, par exemple.. pourquoi ne le dirais-je pas?...
comme les miens!
--Vraiment, de Montenay, si tu n'es pas fou, tu es un freluquet et un
faquin, ce qui ne vaut guère mieux. De quelle utilité te serait la
petitesse aristocratique de tes extrémités, comme les médecins appellent
cela, pour te battre à coups de poings, pour ramer ou faire quelque
chose d'utile?
--Ça servirait du moins mon cher Rodolphe, à faire distinguer le
capitaine de l'équipage, l'officier du soldat!
--Je vais te dire, Victor de Montenay, ce qui en est: je t'étendrais
raide à terre en une seconde si je ne savais pas que ma famille est
aussi bonne et aussi ancienne que la tienne, et que tu ne fais qu'un
innocent de toi-même en voulant rire à mes dépens.
--Mon cher ami, si tu veux croire que mes remarques te sont
personnelles, je te trouverai la tête éventée à proportion de la
grosseur de tes mains. Viens, pour te mettre de bonne humeur avec tes
amis et avec toi-même, nous allons faire une partie de _foot ball_.
--Ils nous ont tapés tous les deux assez rudement! murmura Paul entre
ses dents en s'adressant à son frère. Toi un lâche, moi un gros rustaud!
J'espère que je serai encore capable d'en payer au moins un des deux.
Il était évident, par le ton avec lequel il prononça le mot «un», qu'il
pensait à ne redresser que les torts qui lui étaient personnels; mais
son frère, sans paraître remarquer cette mesquine réserve, lui dit
tranquillement:
--Nous ne devions pas nous attendre à autre chose. Ceux qui écoutent
entendent rarement parler d'eux en bien.
--Tu es un fou plein de scrupules! répondit brusquement l'autre. Je
crois que tu n'as pas plus de bon sens que ce stupide idiot qui a si
bonne opinion de sa personne. Je voudrais bien avoir une chance de le
frotter un peu!
La discussion entre les deux frères fut arrêtée par la bruyante arrivée
d'une demi-douzaine de leurs camarades, et Armand s'apercevant que son
frère continuait à être d'une humeur bourrue, s'amusa à examiner une
pile de livres de classe neufs que se trouvaient devant lui. L'incident
en resta là.
Les classe régulières commencèrent enfin. Armand n'eut pas à se plaindre
de ses devoirs et de ses leçons, car il s'acquitta de ses tâches avec
une facilité et une exactitude telles que ses maîtres lui en firent les
plus grands éloges. Malheureusement, quelques-uns de ses compagnons
conçurent de l'envie sur ses succès, et son naturel froid et réservé ne
lui attira guère d'amis. Son impopularité augmenta tous les jours, et
sans la moindre provocation de sa part, les épithètes de _Demoiselle_
Armand, de lâche, pleuvaient sur lui. Le pauvre garçon était d'une telle
sensibilité que sa position était devenue intolérable, et il prit
plusieurs fois la résolution d'écrire à son père pour lui demander et
même le prier de le retirer du collège.
Une après-midi qu'il était tranquillement à regarder jouer les autres,
plusieurs de ses bourreaux se rassemblèrent autour de lui et se mirent à
le persécuter. L, un pira, d'un air moqueur, _Demoiselle_ Armand d'aller
prendre part à leurs jeux. Un autre s'y opposa, de peur que cela gâtât
la beauté de ses mains blanches et douces, qui n'étaient tout au plus
capables que de tenir les cordons des tabliers de sa maman.
Ce trait d'esprit fut accueilli par les éclats de rires et les
applaudissements de la troupe, et l'hilarité augmenta lorsqu'un
troisième ajouta qu'il était tout étonné de ce que _mademoiselle_ Durand
sortit sans se munir d'un grand chapeau de paille pour ne pas se griller
et se _rousseler_ le teint. La respiration d'Armand devenait plus vive.
Il était écrasé sous les impitoyables sarcasmes de ses persécuteurs,
tant étaient grandes les souffrances qu'endurait cette âme sensible et
élevée qui craignait par-dessus tout le ridicule. Ses joues devinrent
pâles comme la mort, et d'un air qui paraissait autant implorer que se
désespérer, il regarda tout autour de lui. Hélas! il ne put voir sur
leur contenance qui ne respirait que la joie et les tours, aucun
ralentissement aux tourments qu'ils lui faisaient souffrir, aucune
compensation à ses douleurs. Sentent toute l'injustice d'une persécution
si peu méritée de sa part, l'enfant éclata en sanglots. A la vue d'une
pareille émotion si inattendue, quelques-uns s'arrêtèrent tandis que les
autres ne firent que redoubler leurs persécutions.
--Ah! _elle_ va se trouver faible! vite, des sels! dit l'un.
--Un mouchoir de poche pour essuyer ses larmes! dit un autre.
A ce moment l'élégant du Montenay qui rôdait par là avec Rodolphe
Belfond, son intime ami, se joignit au groupe.
--Allons donc! qu'a donc _Mademoiselle_ Armand! demanda-t-il.
Armand releva tout-à-coup la vue comme un cerf aux abois, et son regard
tomba sur le dernier interlocuteur qui se trouvait devant lui. Croyant,
dans la confusion du moment, que Rodolphe était depuis le commencement
parmi ses persécuteurs, et cédant à l'insatiable désir de vengeance qui
depuis quelques instants bouillonnait dans sa poitrine, il s'élança avec
la force et la rage d'un tigre sur son ennemi et le terrassa: ils
tombèrent tous les deux. Il roula dessus et dessous son antagoniste, et
sans s'occuper des coups qui tombaient sur lui dru comme grêle, il ne
lâcha pas prise un seul instant.
Lorsqu'on l'arracha de force de sur son adversaire, un épais brouillard
obscurcissait la vue de celui-ci, ses oreilles tintaient et
n'entendaient plus, et dans le délire de la colère il n'avait de
conscience que pour la vengeance.
--Vraiment, Durand, tu es un véritable démon! tu l'as presqu'étranglé,
dit un de la bande pendant qu'il aidait Belfond à se relever.
Celui-ci offrait en effet un spectacle alarmant! il avait la face et les
lèvres tachées de sang livides de cette strangulation partielle.
Confus en quelque sorte de cette fureur désespérée, Armand porta
machinalement la main à sa figure et la retira tachée de sang. Il se
dirigea sans dire un mot vers une cuve d'eau qui se trouvait sous la
gouttière d'une dalle et commença à faire disparaître de sa personne les
traces du combat.
--Eh! bien, mes amis, je crois qu'après ce qui vient d'arriver vous ne
serez plus tenté de l'appeler _Mademoiselle_ Armand! dit de Montenay en
s'adressant au cercle des élèves qui étaient là tranquilles, tout
stupéfaits de la rapidité électrique et de la fureur avec lesquelles le
garçon mince et délicat qu'ils avaient si impitoyablement tourmenté
s'était jeté sur un gaillard qui le surpassait de beaucoup en grandeur
et en force.
Personne ne répondit à son interpellation, puis s'adressant à Belfond:
--La meilleure chose que tu puisses faire maintenant, lui dit-il, c'est
de suivre l'exemple de ton ci-devant ennemi qui, en vérité, a prouvé
qu'il est digne de toi; vas te donner un bon lavage, ça te rafraîchira en
même temps que ça te donnera meilleure mine.
Belfond se disposa avec bonne grâce à suivre ce conseil et partit en
chancelant, mais en évitant la direction qu'Armand avait prise. Celui-ci
était encore à ses ablutions, lorsqu'apercevant un ombrage dans les
rayons du soleil, il leva la vue et vit près de lui de Montenay qui lui
dit:
--Sais-tu, Armand, que tu es héroïque?
--Brutal, veux-tu dire?
--Par su tout: peut-être que si c'eût été ton grand frère qui eût été à
ta place, j'aurais trouvé quelque chose de brutal dans cette ténacité de
_bull-dog_ avec laquelle tu étouffais ton ennemi; mais chez un garçon de
ta charpente et de ta force, c'est du courage et du _pluck_ au suprême
degré. Donne-moi ta main!
Cependant, Armand avait toujours entretenu un profond sentiment
d'admiration enfantine pour le be et jeune aristocrate qui, toujours
habillé avec un soin scrupuleux et élégant, quoique souvent insolent
dans ses manières, spirituel et piquant dans ses remarques, appartenait
à une classe de personnes avec laquelle, lui enfant de la campagne,
n'était jamais venu en contact. Il l'avait toujours regardé comme devant
être, sous n'importe quelle circonstance, quelque chose d'au-dessus de
son intimité. Aussi, en l'apercevant à ses côtés lui faisant des
louanges et lui offrant la main de l'amitié, il sentit son coeur battre
de palisir et d'orgueil. Il tendit toutefois sa main avec réserve, et
sans trahir le sentiment qu'il éprouvait en disant:
--Mais je croyais que Rodolphe Belfond était un de tes amis!
--Et il l'est en effet, dit de Montenay en s'asseyant sur le bord de la
cuve pendant qu'Armand s'essuyait la figure et les mains avec son
mouchoir. Oui c'est vrai, il est un de mes amis, il est même de mes
petits parents, mais cela n'est pas une raison pour que je me batte pour
lui. Malgré qu'il passe la moitié de ses vacances chez moi, et moi
l'autre moitié chez lui, cela ne m'a pas empêché d'être content de le
voir rosser par un jeune homme comme toi. Il se vante tant de ses os et
de ses muscles, de sa force et de ses nerfs, qu'une leçon comme celle
que tu viens de lui donner lui sera, je pense, salutaire.
Si Armand avait été plus vieux, avait eu plus d'expérience des intrigues
de la vie, il aurait peut-être conçu des soupçons sur la sincérité de
l'amitié que Victor paraissait étendre à ses amis; mais ébloui par une
excusable vanité, il écouta son camarade en toute confiance, comme un
oracle.
--Ah! ça, quel est ton nom? Armand! un nom qui s'accorde certainement
avec ton extérieur. Si tu avais eu la force, la taille, les bons points
d'un _boxeur_, je n'aurais éprouvé aucun intérêt de te voir sortir de la
bataille d'une aussi belle manière; mais je dois le dire, j'étais
content de te voir avec ton visage efféminé, donner une volée à ce
lourdaud que j'appelle mon ami, qui m'a battu moi-même plus d'une fois.
Ne rougis pas et ne prends pas cet air de mécontentement lorsque je
parle de ta jolie figure, tu en seras bien fier lorsque tu connaîtras un
peu plus la vie: oui, aussi fier que je le suis de la mienne!
Et il se pencha pour se mirer dans l'eau de la cuve.
--Tous ces imbéciles, continua-t-il, mon bon ami y compris, savent-ils
de quel poids est dans le monde la beauté, soit chez la femme, soit chez
l'homme, tant qu'elle dure?
Armand, qui trouvait que son jeune et philosophe ami devenait un peu
trop profond pour lui, s'empressa de répliquer qu'il aimerait mieux
être privé de cette beauté incertaine qui lui attirait les moqueries et
la persécution de ses camarades.
--Il n'est pas éloigné, maître Armand, le jour où tu penseras autrement,
où tu estimera le prestige qu'elle te gagnera bien plus que le respect
étonnant que tu as acquis aujourd'hui de tes condisciples de collège par
ton courage.
Tout en parlant de la sorte, notre jeune et précoce orateur se pencha
encore plus sur l'eau et il regarda d'un air plus pensif la belle figure
classique que le miroir lui renvoyait. Sous le rapport des connaissances
Armand Durand était bien en arrière de lui, car celui-ci avait lu des
romans et y avait puisé des connaissances dont il pouvait fort bien se
passer.
Sortant tout-à-coup de sa préoccupation, il lui demanda:
--Quel tour t'avait donc fait mon gros lourdaud d'ami pour que tu l'aies
Si subitement choisi, tandis que plusieurs de ces oursons te
tourmentaient depuis si longtemps? Comme tu parias étonné!
Lorsqu'Armand apprit que le furieux assaut qu'il avait commis sur
Belfond avait été comparativement sans provocation, il en conçut un
extrême chagrin, et il se raffermit dans la conviction que la partie
qu'il avait jouée était tout autre chose que de l'héroïsme. Cependant,
la pensée que l'objet de sa secrète et enfantine admiration avait daigné
l'honorer de son amitié, fit bientôt disparaître cette peine.
Plus tard sans la journée, comme les écoliers se mettaient en rangs
pour se rendre au réfectoire, il se trouva en contact avec son
adversaire du matin.
--Dis donc, Durand, lui souffla celui-ci avec fureur en lui montrant son
oeil poché et noirci, je pense que tu es bien fier de ton exploit, mais
il me faut ma revanche. Ça te plairait-il d'avoir une autre prise demain
matin dans la cour de récréation?
--Franchement, non! répondit honnêtement Armand.
--Et pourquoi pas?
--Parce que tu es beaucoup plus gros et plus fort que moi, et que je me
ferais battre.
--Mais, dis-donc, Durand, tu l'as culbuté ce matin comme une quille, tu
pourrais bien lui en faire encore autant, dit un autre qui avait le goût
des gifles.
Armand secoua la tête.
--J'ai pu le faire une fois, dit-il, mais je ne serais plus capable de
le faire une seconde fois! D'ailleurs, Belfond, je suis fâché d'avoir
sauté sut toi comme je l'ai fait ce matin, sans provocation suffisante.
Je voulais attaquer un de ceux qui me maltraitaient depuis si longtemps.
--Durand, tu es aussi honnête que courageux. Donnons-nous la main!
Et pour la seconde fois ce jour-là, on offrit à Armand la main de
l'amitié.
Depuis ce moment une intimité aussi agréable pour Armand qu'utile pour
Victor s'établit entre les deux camarades. Armand, dans la simple et
honnête admiration qu'il éprouvait pour l'aristocratique héritier des de
Montenay et la gratitude qu'il ressentait de ce qu'il avait été élevé au
rang de ses amis, croyait qu'il n'y avait pas de sacrifice trop grand à
offrir sur l'autel de l'amitié. Il se trouvait donc heureux lorsqu'il
pouvait pendant les récréation lui copier ses thèmes et ses versions
latines, ou bien encore lui offrir la plus grande partie de sa part du
panier toujours bien rempli que son frère te lui recevait souvent de la
maison paternelle. De Montenay, non-seulement acceptait volontiers cet
hommage, mais il laissait voir une préférence visible pour la compagnie
de celui qui le lui offrait, car, outre que sa vanité éprouvait une
grande satisfaction de l'encens qui lui était si naïvement offert, il
trouvait un certain charme à la conversation pleine de délicatesse et
aux sentiments élevés que possédait son jeune ami: raffinement dû en
grande partie à l'innocence enfantine de son caractère, innocence si
marquée qu'heureusement pour eux deux, de Montenay ne s'était pas encore
soucié de troubler.
Depuis lors, l'intimité entre Victor et Rodolphe avait
presqu'entièrement cessé; mais comme elle était due autant à de
fréquentes relations entre leurs familles qu'à une préférence mutuelle,
ils ne s'aperçurent pas de son interruption.
Les jours se succédèrent et se passèrent ainsi d'une manière assez
agréable et sans offrir d'autres incidents que ceux des devoirs et des
amusements particuliers à la vie d'écolier, jusqu'à l'heureux temps des
vacances toujours si vivement attendu par les maîtres et les élèves.
Par une belle matinée du mois de juillet, les deux jeunes Durand
sautèrent avec ravissement dans la charrette qui les avaient transportés à
leur demeure. Avec quelle joie ils sortirent boîtes, sacs et paquets,
sans s'occuper des accidents et avaries avec quelle surabondante
affection ils embrassèrent la tante Françoise et donnèrent encore et
encore des poignées de main à leur père qui, droit devant eux, les
regardait faire avec un légitime sentiment d'orgueil qu'il essayait
inutilement de cacher! Et puis, quel déluge de questions sur les favoris
de la basse-cour, certains arbres fruitiers ou les carrés du jardin pour
lesquels ils avaient plus d'attrait parce qu'ils leur appartenaient, tout
cela entremêlé d'anecdotes sur leurs camarades, la vie d'écolier et
leurs maîtres. Bref, il y avait bien des mois que les murs de la maison
n'avaient entendu un pareil caquetage, un semblable carillon d'éclats de
rires et de couplets de chanson.
Comme de raison, leur retour à la maison fut célébré par une série de
fêtes: les fruits, la crème, les oeufs et le beurre frais, les gâteaux et
les confitures étaient pour eux un charmant contraste avec la nourriture
plus simple du collège. Jamais on ne vit d'enfants plus choyés et fêtés,
de parent plus empressés à les choyer et fêter que ne le furent Paul
Durand et sa soeur.
Par une après-midi d'étouffante chaleur que les jouvenceaux étaient sous
le berceau à se préparer des lignes pour une excursion de pêche qui
avait été projetée, et que madame Ratelle était à raccommoder leurs
nombreux vêtements, Durand vint les trouver. A la question «quelles
nouvelles» qu'on lui fit en souriant, il répondit:
--Je viens de voir M. de Courval. Il partait pour Montréal, dans
l'intention de revenir bientôt avec sa famille.
La famille en question ne se composait pas d'une épouse et
d'enfants,--car M. de Courval, comme nous l'avons dit était
garçon,--mais d'une soeur qui était veuve et de sa fille. A la mort de
son beau-frère, Jules de Beauvoir, survenue quelques années auparavant,
et qui les avaient laissées dans des circonstances pleines d'embarras,
M. de Courval les avaient emmenées de Québec pour conduire son ménage de
garçon.
--Comment se porte M. de Courval? avait demandé la tante Ratelle.
--Très-bien, et il s'est informé avec bonté de nos garçons. Il dit qu'il
a l'intention de les faire mander bientôt au Manoir, montrer
quelques-uns de leurs exploits, et qu'il faut qu'il les voie de temps en
temps pendant leurs vacances.
Paul et Armand ne se montrèrent pas très-fiers de cette nouvelle. Ils
avaient déjà assez de ressources pour s'amuser à leur goût, et ils n'en
désiraient pas d'autres. Madame Ratelle fut celle des intéressés qui
apprit la chose avec le plus de plaisir, car son désir intime était de
voir ses neveux se mêler à une société plus aristocratique que celle où
son sort l'avait jetée elle-même.
Quelque temps après arriva une lettre qui invitait les deux frères à
aller au Manoir, les informant en même temps qu'ils y rencontreraient
quelques-uns de leurs camarades de collège.
Si Paul y pensa seulement, ce fut plutôt de plaisir qu'autrement. Mais
Armand eut la chair de poule à la seule idée de se trouver au milieu
d'étrangers, et il fallut que par quelques paroles un peu vives la tante
Ratelle le forçât d'accompagner son frère. Comme il mit un peu de
mauvaise volonté à faire sa toilette et qu'il prit un pas nonchalant
pour se rendre à la maison, ils arrivèrent chez M. de Courval après
l'heure fixée, et lorsqu'ils furent introduits dans le salon, le
domestique leur apprit que le seigneur et ses jeunes invités étaient à
se promener dans le jardin, mais qu'il serait bientôt de retour.
Profitant de ces quelques instants de répit, Armand alla s'asseoir dans
un coin, tandis que Paul se mit à rôder à loisir dans la chambre pour en
examiner l'ameublement. Quel contraste entre cet appartement avec ses
rideaux de damas et de dentelles, ses miroirs, ses innombrables
colifichets dont les noms et l'usage étaient des énigmes pour eux et «le
plus bel appartement» de leur demeure, simple mais propre, avec son
plancher sans tapis, recouvert seulement par quelques catalognes, (fruit
de l'industrie de la tante Ratelle), avec ses petits rideaux de bazin
blanc, ses chaises empaillées et ses fauteuils de bois n'ayant pour tout
ornement que quelques images de saints aux couleurs vives, et quelques
petites statues de plâtre aussi invraisemblables les unes que les
autres! Plus Armand regardait la richesse et l'élégance étalées devant
lui, plus il sentait la grande distance qui devait le séparer de ceux à
qui elles appartenaient, et plus il redoutait de se Trouver avec eux.
Une porte, située au bout de la chambre, s'ouvrit tout-à-coup et si
soudainement qu'Armand en fit un soubresaut: une jeune fille de quatorze
ou quinze ans à la taille délicate et vêtu avec élégance, entra. En
apercevant ces jeunes étrangers elle ni fit paraître aucune surprise,
mais après les avoir examinés à loisir, elle leur demanda s'ils
désiraient voir M. de Courval?
Armand ne répondit pas, mais Paul répliqua brusquement:
--Je pense que oui, puisqu'il nous a invités è venir ici! Je m'appelle
Paul Durand, et je vous présente mon frère Armand.
Les grands yeux de la jeune fille lancèrent sur eux un regard sous
lequel Armand devint écarlate, et cette fois, elle leur parla plus
doucement:
--Mon oncle va venir dans quelques instants, dit-elle, et il sera
enchanté de vous voir.
Au moment où elle sortait, Paul grommela:
--Elle est assez jolie, mais je haïs les filles! elles ont si peu de
sens commue et sont si remplies d'affectation!
Armand soutint de son côté que du moins il n'y avait rien de déplaisant
dans l'échantillon du sexe que son frère venait de condamner d'une
manière si sommaire.
--Les voilà! ajouta-t-il en entendant par la fenêtre ouverte le bruit
des rires et des voix qui se rapprochaient.
Ils entrèrent. M. de Courval qui venait le premier leur présenta la main
avec bienveillance.
--Vous allez, leur dit-il, rencontrer ici quelques-uns de vos amis; il y
en deux ou trois du même collège que vous.
Lorsqu'Armand, en jetant un regard autour de lui, vit que tout le groupe
de jeunes gens qui entourait M. de Courval avait les yeux fixés sur lui
et son frère, il devint presque nerveux; mais ses esprits troublés se
rassurèrent presqu'aussitôt en apercevant Victor de Montenay au milieu
d'eux. Il s'avança vers lui d'un pas timide mais empressé, et tendit la
main à son affectionné et tendre ami de collège; mais celui-ci, feignant
ne pas s'apercevoir de son mouvement, fit un petit salut et lui dit:
--Comment vas-tu Durand?
Puis il lui tourna le dos.
Il est impossible de décrire ce qu'Armand éprouva en ce moment. La honte
et la mortification l'assaillirent et ses sentiments blessés le
torturèrent tout à la fois: il sentit son embarras augmenter lorsqu'il
les regards de curiosité de tous ces étrangers fixés sur lui.
Tout-à-coup une voix agréable et familière fit entendre ces mots:
--Comment vas-tu Armand? Je suis enchanté de te voir.
Et Rodolphe Belfond saisit et secoua énergiquement cette main que de
Montenay avait dédaignée.
Cette franche amitié de la part de Rodolphe fut un baume adoucissant sur
la première leçon de la vie du monde qu'il venait de recevoir.
Quelques instants après que de Montenay eût dédaigneusement tourné le
dos à son ami de collège, il s'approcha de la jeune demoiselle qui avait
abordé les deux frères quelques minutes auparavant: c'était Gertrude de
Beauvoir, la nièce de M. de Courval. Armand la voyait pour la première
fois. Victor se pencha pour lui glisser dans l'oreille quelques mots
d'amitié ou de flatterie, à quoi elle, aussi fantasque et capricieuse que
belle, pour toute réponse se détourna de lui avec pétulance et jeta par
la fenêtre une branche d'héliotrope qu'il lui avait donnée quelques
instants auparavant.
La musique, les danses-rondes, les promenades furent mises en
réquisition pour divertir nos invités qui tous passèrent agréablement la
veillée, à l'exception peut-être de notre héros. Paul lui-même, ayant
rencontré un couple de gaillards de sa trempe qui haïssaient la
conversation, les filles, la musique et toute sorte de vilaines choses
semblables, et qui ne se souciaient de rien autre chose que de
_foot-ball_, de promenades en chaloupe, de la pêche, Paul, disons-nous,
s'était passablement amusé. Seul Armand, qui était trop gêné, trop
réservé et trop mal à son aise pour faire des avances, et souffrant
encore de la vive blessure que de Montenay avait infligée aux sentiments
délicats de son coeur, comptait les heures et soupirait pour la fin.
Quoiqu'obligeant, M. de Courval n'était pas un hôte bien attentif, et sa
soeur, madame de Beauvoir, qui, couverte de soie et de dentelles, était
restée languissamment étendue sur le canapé la plus grande partie de la
soirée, se montrait encore plus indifférente que lui. Armand, se voyant
seul et négligé, s'esquiva du salon où il ne paraissait pas être à as
place, et se rendit sur le balcon. La lune éclairait dans tout l'éclat
de sa force. Si l'on en juge par l'expression de son visage, le jeune
homme roulait dans sa tête des idées plus pénibles qu'agréables, quand
il fut détourné de ses pensées par un léger bruit de pas qui
s'avançaient; s'étant retourné, il aperçut Gertrude de Beauvoir qui
était à ses côtés.
--Pourquoi, lui demanda-t-elle, ne rentrez-vous pas pour prendre le
souper? Toutes les glaces et les fraises seront mangées car vous avez
bon appétit, vous autres écoliers.
--Je vous remercie, je n'ai pas faim! répondit-il simplement.
--Alors vous êtes peut-être de mauvaise humeur? Maman dit que les
garçons sont toujours ainsi.
--Mais non, mademoiselle de Beauvoir.
--Vous avez été toute la veillée si triste, si solitaire! Est-ce parce que
Victor de Montenay a refusé de vous donner la main?
Le souvenir de cette injure et la pensée qu'elle l'avait remarquée lui
firent monter le rouge au front.
--Oui, répondit-il, j'en ai été très peiné, d'autant plus que de
Montenay et moi étions de très-bons amis au collège.
--A votre place, je ne le regarderais et ne lui parlerais plus, fit
observer avec une certaine pétulance la jeune demoiselle. C'était bien
grossier et bien mesquin de la part du cousin Victor d'en agir ainsi!
Singulièrement soulagé par cette sympathie inattendue, Armand sentit sa
gêne disparaître peu-à-peu, et il se surprit bientôt à raconter à la
jeune fille les détails de ses épreuves et de ses troubles d'écolier,
jusqu'à la fameuse lutte qui avait été l'origine de son amitié avec de
Montenay. Tandis qu'il s'accusait de l'accès de rage auquel il s'était
livré en cette mémorable occasion, Gertrude l'interrompit par des
battements de main et en s'écriant avec énergie:
--Bien, très-bien! Vous auriez dû traiter de la même manière tous les
autres misérables! C'est un bonheur que je ne sois pas garçon, car je
suis si susceptible, que je ne puis pas souffrir patiemment un regard ou
un mot grossier, de sorte que j'aurais toujours été en querelle avec mes
camarades d'école. Je ne commence jamais, mais aussi je n'excuse jamais
une impertinence ou une injustice.
A ce moment de Montenay passait la porte qui donnait sur le balcon.
--Venez, dit-il mademoiselle la déserteuse, votre maman m'a envoyé vous
chercher.
Et disant cela, il passa nonchalamment son bras à l'entour de la taille
de Gertrude en essayant de l'attirer vers la maison.
La vive jeune fille ressentit tellement l'impertinence d'une telle
liberté que, se retournant, elle lui appliqua sur l'oreille un soufflet
retentissant et des mieux conditionnés, tout en lui disant:
--Comment osez-vous cela, Victor de Montenay? Est-ce que je vous permets
jamais de prendre de telles libertés?
Si de Montenay avait eu l'intention d'étonner Armand en lui faisant voir
plus de familiarité avec la belle jeune fille du château qu'elle lui en
accordait réellement, il en fut certainement bien puni.
Il se retourna pâle et la raga au coeur.
--Il me semble, dit-il vivement, qu'un cousin a droit à un si petit
privilège!
--Je ne conteste pas, monsieur la valeur du privilège, répondit notre
jolie bruyante en frappant le plancher de son petit piet; mais la faute
que je trouve, c'est votre audace que votre qualité de cousin n'excuse
en aucune manière. Et en vérité, notre cousinage au quatrième ou
cinquième degré, est assez éloigné pour être douteux. C'est une
distinction que je n'ambitionne nullement.
--C'est bien, mademoiselle de Beauvoir, je vous laisse, répliqua-t-il
avec une ironique politesse.
Et tournant sur ses talons, il ajouta avec un rire moqueur:
--Peut-être que vous désireriez avoir une occasion pour donner à votre
nouvelle connaissance, M. Durand, le privilège que vous jugez à propos
de me refuser.
Depuis le commencement de son entrevue avec Armand, Gertrude n'avait pas
fait voir le moindre embarras, tandis que le jeune homme était dans une
plus grande confusion que jamais; cette fois, une vive rougeur se
répandit sur ses joues et son front, et pendant un instant il fut
impossible d'articuler une parole, tant était grand son embarras.
--Armand Durand, lui dit la jeune fille en se retournant brusquement, si
je savais que vous seriez assez simple pour croire à l'impertinence que
de Montenay vient de dire, je vous donnerais le châtiment que je lui ai
infligé tout-à-l'heure; mais quels que soient les défauts que vous
ayez, vous ne devez certainement pas avoir celui-là.
Armand était trop confus pour répondre; mais il n'y avait rien de
pénible dans son embarras. Il était là par une belle et douce nuit
d'été, respirant le riche parfum des fleurs, écoutant sans oser la
regarder l'éclatante mais fantasque jeune fille qui était à ses côtés.
Son âme fut si vivement impressionné de cette scène, que le souvenir ne
s'en effaça jamais de sa mémoire: et plusieurs années après malgré
qu'ils fussent séparés, plus par les circonstances que par l'espace, il
se rappelait cet incident avec complaisance.
--Maintenant, ajouta-t-elle, venez; je vais vous présenter à ma mère.
Vous ne devez pas partir sans cela, car ce serait impoli.
Comme Armand tirait en arrière en marmottant quelque semblant d'excuse,
elle ajouta:
--Ça ne sert de rien d'hésiter: venez tout de suite.
Et elle le précéda. Il la suivit à regret.
Madame de Beauvoir était penchée sur le sofa, des coussins à droite et
des coussins à gauche: elle parlait d'une manière indolente, presque
caressante, à de Montenay qui était à demi agenouillé sur un petit
tabouret à côté d'elle, dans une de ces gracieuses postures qui lui
semblaient le plus naturelles. Sans paraître remarquer la présence de
celui-ci, Gertrude dit tranquillement:
--Maman, je désire vous présenter M. Armand Durand.
Madame de Beauvoir, pour accueillir notre malheureux candidat à
l'honneur de sa connaissance, lui fit la faveur d'un regard de surprise
et d'un léger salut, puis elle continua aussitôt sa conversation avec de
Montenay. Armand se hâta de se retirer, et madame de Beauvoir dit avec
calme:
--Gertrude, Victor m'a demandé de se réconcilier avec toi. Il pense que
tu es un peu sévère envers lui, et je le crois aussi! Trop sévère envers
lui, un vieil ami, et trop familière avec de nouvelles connaissances,
pis que cela, avec d'obscures personnes de rien!
Gertrude regarda silencieusement sa mère, puis de Montenay: celui-ci les
yeux baissés, semblait chagriné de la censure prononcée sur Gertrude;
mais elle découvrit un faible rayon de joie dans ses traits.
--Maman, répliqua-t-elle alors froidement, pour ce qui est des obscures
personnes de rien, elles sont les invitées de mon oncle, et en cette
qualité elles ont le droit d'être traitées avec politesse et courtoisie,
surtout quand elles savent se bien comporter, chose que semblent ne pas
savoir faire quelques-unes de nos connaissances les plus en faveur.
Madame de Beauvoir leva les yeux, comme pour supplier sa fille de se
taire.
--Jusqu'à quand donc, lui dit-elle devrai-je t'implorer de modérer la
pétulance naturelle de ton caractère? c'est de si mauvais goût, si
vulgaire, si peu digne de notre sexe! Que peut et que doit Victor penser
de toi?
--Je m'occupe fort peu de son opinion répondit l'enfant avec dédain; il
ne peut toujours pas penser moins de moi que je pense de lui, et
j'ajouterai en dernier ressort, que si jamais il me provoque encore comme
il l'a fait ce soir, je lui donnerai deux soufflets au lieu d'un!
Madame de Beauvoir haussa les épaules.
--Il faudra que vous ayez de la patience, mon cher de Montenay,
dit-elle au jeune homme, si vos intentions ne changent pas. Mais avec le
temps, une vigilance continuelle de ma part, sans parler de l'influence
toute-puissante de l'exemple d'une mère, il y a toute probabilité de lui
faire quitter ses singuliers travers. Du moins, elle est naïve et
franche.
--Oui, madame, elle ne l'est que trop; mais n'importe! Belle,
spirituelle, gracieuse, c'est un trésor qui vaut la peine qu'on
l'attende, et j'attendrai!
--Je crains, de Montenay, que ce soit la résolution d'un garçon de
dix-huit ans! dit la dame en lui frappant l'épaule avec son éventail.
--Nous verrons, madame de Beauvoir. Vous savez que j'ai un caractère
très-résolu, même obstiné, et une fois que j'ai attaché mes affections
sur quelque chose, je ne l'abandonne pas facilement. Quant à la
pétulance avec laquelle elle me traite, elle ne m'incommode pas trop,
car je dédaignerais un trésor trop aisément gagné. Dans trois as
Gertrude aura dix-huit ans et moi je serai en âge.
--Oui, et maître d'une grande fortune indépendante! pensa madame de
Beauvoir: sous tous les rapports un excellent parti pour mon opiniâtre
enfant.
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