Pendant qu'elle attend ainsi, nous retournerons de quelques heures sur
nos pas, à la rencontre de Paul qui s'en revenait chez lui. Il allait
rapidement, cahoté en tous sens, sans se soucier ni de la boue des
chemins ni de la pluie qui l'inondait si généreusement mais tout entier
à l'heureuse perspective de se trouver bientôt avec sa chère Geneviève,
au souvenir des excellentes affaires qu'il avait faites à Montréal et
dont il rapportait des preuves par de jolis présents destinés à sa
femme.
Tout-à-coup, il rencontra le bonhomme Olivier Dupuis qui cheminant à
pied, de son côté, le long de la route, sans paraître plus soucieux de
la pluie qu'il ne l'était lui-même. Il va sans dire que Paul arrêta son
cheval, et offrit au voyageur une place à ses côtés, proposition qui fut
acceptée par ce dernier avec d'autant plus d'empressement qu'il avait
plus d'une raison pour le faire.
Une fois repartis, après quelques paroles échangées entr'eux à propos du
temps, Paul dit assez vivement:
--Ah! père Dupuis, ça fait du bien et ça raccourcit merveilleusement la
longueur de la route, que de savoir qu'au bout il y a une femme bonne et
fidèle pour nous recevoir!
Olivier poussa un gros soupir, et secoua la tête en signe de doute.
Supposant que cette boutade pleine de tristesse était de la part de
Dupuis une allusion secrète à son propre état de veuvage, Paul, bien que
ce fût la première fois qu'il le vit se chagriner à ce sujet, lui dit
avec bonté:
--Courage Olivier, tous ont leurs épreuves en ce monde, dans un temps ou
dans un autre; et vous avez une assez bonne santé, assez de joyeuse
humeur pour suppléer à la solitude de votre foyer.
--Quant à cela, Paul Durand, répondit aigrement Olivier, je me trouve
bien moins à plaindre sans femme que beaucoup d'autres qui en ont une.
Le ton, plus encore que les paroles, était particulier, et Paul attacha
un regard scrutateur sur son compagnon.
--Oui, regardez moi bien; je voudrais seulement que vous puissiez lire
sur mon visage tout ce que j'ai sur le coeur. Ça m'éviterait de dire des
choses qui ne me rapporteront pas grands remerciements, je suppose, si
je les fais connaître. Oh! Paul, Paul, pourquoi n'avez-vous pas fait
comme vos voisins et vos ancêtres ont fait avant vous: choisi une femme
parmi les habiles et honnêtes filles de votre paroisse, au lieu d'aller
plus loin pour réussir si mal?
--Décidément, voisin Dupuis, interrompit Paul qui commençait à se
fâcher, vous avez pris ce matin, outre votre part de rhum, celle d'un
autre.
Cette dernière insinuation le toucha au vif, car le vieux Dupuis
excédait souvent les bornes de la tempérance, bien que cela ne lui fût
pas arrivé cette fois: aussi avec un malin clignement de ses petits yeux
rusés, il répliqua:
--Merci du compliment, mon bon ami; mais je n'ai pas rencontré
aujourd'hui de chrétien assez généreux pour m'offrir sa part. Ce n'est
ni ci ni ça, et nous n'avons pas besoin de nous battre parce que je
crois de mon devoir d'avertir un vieil ami et un voisin, par pure bonté,
quant je vois sa femme s'amuser pendant son absence avec un des jeunes
messieurs bien habillés et tout parfumés qui sont en visite chez le
seigneur. Ah! vous pouvez bien devenir pâle, car c'est vrai. Ils ont
passé trois heures entières dans le jardin tout seuls, hier. Manon les a
vus aussi, ce qui fait qu'elle peut vous dire la même chose; et le jour
auparavant, la veuve Lapointe les a vus parler ensemble sous le pommier
dans le jardin. Elle dit qu'elle est restée à les examiner pendant près
d'une heure; et le beau monsieur était tout sourire et tout amabilité
pour madame.
Et il appuyait encore avec emphase sur ce titre.
Dupuis était petit de taille, faible et avait les cheveux gris; aussi
Paul qui possédait une force herculéenne, était trop bon pour satisfaire
sa vengeance en usant d'une violence personnelle à son égard. Il fut
donc obligé de se contenter de l'empoigner par le haut de con collet
d'habit et le lâcher, comme il eût fait d'un petit chien importun, au
milieu de la boue du chemin; puis, laissant échapper sur le bonhomme une
vigoureuse épithète de _coquin_, il fouetta son cheval avec fureur, et
partit avec une vitesse à se rompre le cou le long de la route inégale.
Au bout de quelques minutes cependant, il permit au coursier de ralentir
le pas en lui abandonnant les guides sur le cou, et, laissant tomber sa
tête entre ses mains, il se prit à soupirer en murmurant:
--Oui, oui, il faut que cela soit vrai!
Cette pensée seule était une agonie indicible, mais n'enlevait rien à
l'apparence de vérité qu'il y prêtait. Il se rappela alors l'admiration
et l'étonnement avec lesquels l'élégant militaire avait obstinément
suivi tous les mouvements de sa femme pendant la courte visite qu'il
avait faite chez lui avec M. de Courval. Il se souvint aussi avec un
sentiment mêlé de rage et de désespoir qu'elle avait, sans aucun
prétexte à ses yeux du moins, refusé de l'accompagner è la ville.
Durand état de sa nature d'un tempérament très-jaloux; mais ce défaut
avait sommeillé jusque-là, faute de circonstances propres à le
développer. En ce moment, il surgit tout d'un coup avec autant de
violence et d'énergie que s'il s'y fût toujours laissé emporter toute sa
vie.
Sa colère contre sa femme était adoucie néanmoins de temps en temps par
le déchirement qu'il éprouvait de la blessure faite à sa tendresse pour
elle; mais sa rage contre de Chevandier était mortelle, et l'eût-il
rencontré sur la route qu'il parcourait, on eût eu à déplorer quelque
événement fatal.
Comme il entrait dans sa cour dont la porte était restée ouverte pour
son arrivée, il sentit tout son être se contracter à la pensée qu'il
allait se trouver en présence de sa femme. Il savait d'avance que tous
les reproches et toutes les accusations dont il pourrait l'accabler ne
lui apporteraient aucune satisfaction, et il se demandait s'il ne valait
pas mieux pour lui poursuivre son chemin jusqu'au Manoir, et là faire
venir de Chevandier, et, sans un mot de commentaire ou d'explication,
tomber sur lui et prendre une vengeance complète des torts qu'il lui
attribuait, tout en servant à M. de Courval s'il se mêlait d'intervenir,
un petite dose du même traitement; car après tout, il était l'auteur
indirect de toutes ces misères, puisqu'il amenait avec lui dans des
maisons humbles et vertueuses des amis élégants et sans principes.
Pendant qu'il hésitait ainsi sur ce qu'il devait faire, la porte de la
maison s'ouvrit et Geneviève accourut dans sa fraîche et pure beauté;
posant légèrement son pied mignon sur le marche-pied de la voiture, elle
approcha son visage rougissant pour lui donner un baiser. Naturellement
distante et peu expansive, rien que l'amour profond qu'elle portait à
son mari pouvait l'engager à sortir jusqu'à ce point de sa réserve
habituelle; mais lui, détournant la tête comme s'il n'eût pas compris
son intention, il dit avec rudesse:
--Rentres à la maison à cause de la pluie.
Quelle angoisse déchirant avait traversé son coeur pendant qu'il
articulait ces paroles!
Il avait tant d'amour pour sa femme, tant de confiance en elle, et elle
était en apparence si engageante, si aimable, si gentille, qu'elle pût
être en réalité! Sautant de son siège, il enleva l'attelage de dessus
son cheval, le conduisit à l'écurie, et sans vouloir être aidé par un de
ses domestiques qui s'empressait autour de lui, il soigna l'animal et le
frotta lui-même.
Sentant bien alors que l'explication si redoutée entre lui et sa femme
ne pouvait tarder plus longtemps, il entra à la maison. La nappe était
mise, le souper sur la table, et Geneviève l'attendait debout. Mais
qu'il y avait loin de cette femme pâle et tremblante à la joyeuse
créature qui avait bondi tout à l'heure si légèrement au-devant de lui
pour lui souhaiter la bienvenue! Rejetant impitoyablement les
pantoufles brodées qu'on lui avait apportées (au milieu de l'angoisse
que la pauvre Geneviève éprouvait sans pouvoir se rendre compte de ce
qui se passait, ce léger acte de son mari lui causa un déchirement de
coeur que le travail de son imagination lui rendait encore plus cruel)
il s'assit à table, mais ne voulut ni manger ni boire, excepté un grand
verre d'eau qu'il avala d'un trait. Puis il repoussa sa chaise.
--Qu'est-ce que tout cela signifie? se demandait pour la vingtième fois
la tremblante jeune femme.
Et ses joues devenaient plus pâles et ses lèvres plus blanches, jusqu'à
ce qu'enfin elle craignit de se trouver mal.
--C'est la pâleur de la culpabilité! pensait Paul. Ah! l'indigne
hypocrite!
--Paul, qu'as-tu? Pourquoi me traiter ainsi?
--D'abord, réponds-moi à une question, femme! Quels visiteurs as-tu eus
ici pendant mon absence?
--Pas d'autres que le capitaine de Chevandier, répondit-elle tout
interdite.
--Ah! c'est donc vrai? Et tu as l'audace de l'avouer!
Cette véhémence de la part de Paul n'avait certainement pas de raison
d'être; car si elle lui avait caché la vérité, il eût été encore plus
courroucé contre elle si cela eût pu être possible; mais la colère
a-t-elle jamais été logique ou conséquente?
--Combien de fois est-il venu?
--Trois fois.
--C'est-à-dire tous les jours pendant mon absence, excepté aujourd'hui:
probablement que la crainte de me rencontrer à mon retour ou celle
d'exposer son élégante personne à la pluie l'aura retenu à la maison. O
femme indigne et infidèle! Que puis-je penser, que pensai-je en effet
d'une épouse qui profite de l'absence de son mari pour passer chaque
jour des heures entières en compagnie d'un parfait étranger qui n'a de
titres à ses attentions que parce qu'il est jeune, beau et sans
principes?
--Oh! sur ma parole la plus sacrée, Paul, je le jurerai sur l'Évangile
si tu veux, je ne t'ai jamais offensé, mon mari, ni en pensées ni en
paroles. Sans aucune invitation de ma part, le capitaine de Chevandier
est venu ici, poussé seulement par un motif de politesse et de
courtoisie...
--Silence, tu entends! Penses-tu me donner le change sur tes méfaits
aussi aisément que cela? Ah! tu as prouvé que tu n'étais qu'une femme
ingrate et infidèle. Bien que tu nous aies rendus, nous et notre maison,
un sujet de raillerie dans le village, par ta misérable ignorance de
tout ce qu'une femme devrait connaître, je ne t'ai jamais dit un mot de
colère, ni ne t'ai regardée froidement pour tout cela. Mais tu as passé
le temps que d'autres femme emploient à des travaux utiles et honnêtes,
à écouter les paroles mielleuses d'une canaille, à jouer avec l'honneur
de ton mari!
--Paul, tu es injuste et cruel.
--Silence! te dis-je. Ne sais-tu pas que demain toutes les misérables
commères à la merci desquelles tu t'es exposée si faiblement, si
criminellement, nous auront livrés tous les deux au mépris du public.
Otes-toi de devant mes yeux!
Elle se leva, et, oppressée par le sentiment d'un mal mortel, elle se
traîna hors de la chambre.
L'ennemi le plus acharné qu'aurait jamais en Paul Durand, eût senti tous
ses désirs de vengeance pleinement satisfaits s'il eût pu jeter un coup
d'oeil dans cette chambre silencieuse et au fond du coeur de celui qui
l'occupait, alors qu'il était assis, noyé dans la solitude de son
anéantissement. Sa tête brûlante s'inclinait jusque sur ses bras
croisés, sans qu'il prit garde à l'ombre du crépuscule qui se faisait
plus épaisse, et sans se soucier de son jeûne de toute la journée qu'il
n'avait légèrement rompu qu'une fois dans l'heureuse anticipation de
partager avec _elle_, chez lui, le doux repas du soir.
Peu à peu sa première violence fit place à des pensées moins amères et à
des sentiments plus humains. Eh! quoi si Geneviève avait erré seulement
par inexpérience et faute de réflexion! elle n'était coupable, après
tout, que d'avoir simplement permis les visites de de Chevandier, sans
les rechercher ni les encourager.
Oui, mais le mal n'en était pas moindre, car il avait, dans sa colère,
prononcé des paroles que peu de femmes pourraient aisément oublier ou
pardonner; il sentait s'élever au dedans de lui un certain esprit
d'opiniâtreté bourrue qui l'empêcherait de faire rien qui ressemblât à
des avances, quand même il serait convaincu qu'il l'avait accusée
injustement.
Il prévoyait tout: l'éloignement qui allait surgir comme une muraille
entr'eux, éloignement que le temps ne ferait que rendre plus profond. Et
ils avaient été si heureux ensemble! Il avait connu tant de bonheur
parfait dans sa maison depuis qu'elle y était entrée! elle s'était
enlacée si étroitement autour de tout son être! Alors, dans la violence
de son désespoir, il se mit à pousser des soupirs comme des sanglots.
Le bruit que fait un pas léger traversa sur le plancher; et levant les
yeux, il aperçut Geneviève auprès de lui. Elle déposa sur la table la
lumière qu'elle portait; même dans le trouble de ce moment, il remarque
sa pâleur mortelle, et les cercles livides que les larmes et la
souffrance morale avaient déjà laissées autour de ses yeux si doux.
Tout-à-coup la conviction lui vint qu'elle était innocente de toute
faute volontaire, et avec cette pensée une crainte terrible traversa son
esprit, la crainte qu'elle fût venue lui dire qu'elle le laissait, qu'il
l'avait insultée, outragée au-delà des limites laissées au pardon.
C'étaient justement des femmes douces et paisibles comme elle qui en
agissaient ainsi. Et il savait, il sentait que le démon de l'orgueil
opiniâtre qui était au-dedans de lui, le tiendrait muet; et que même,
dût son coeur se briser, il ne ferait aucun signe et la laisserait
partir.
D'une voix douce, elle lui adressa ces paroles:
--Paul, je suis peinée, vraiment peinée, de t'avoir fâché de la sorte.
Si j'avais su que tu eusses désapprouvé les visites du capitaine de
Chevandier, j'aurais refusé de les recevoir, au risque d'insulter sans
provocation un ami de M. de Courval. Écoutes-moi, maintenant, jurer
devant Dieu, aussi solennellement que si j'étais sur mon lit de
mort,--et elle s'agenouilla à côté de lui, levant avec respect ses yeux
purs et pleins d'affection, brillants de tout l'éclat de la vérité,--je
jure que je suis innocente d'une seule pensée ou d'une seule parole qui
ait pu t'offenser en quelque façon. Bien sûr, tu me pardonneras de
t'avoir déplu sans le vouloir?
Transporté à ces mots, Paul l'enleva dans ses bras et la pressa contre
son coeur avec passion, ou plutôt avec une énergie convulsive; et la
tenant ainsi, il jura dans la profondeur de son âme que jamais de
nouveau il ne l'affligerait, ne la contredirait, ni ne douterait de sa
fidélité. Cet amour de femme, plus puissant que la colère, le
raisonnement ou l'orgueil, avait détruit en un instant l'abîme que la
passion et le soupçon avaient creusé entr'eux.
--Ma femme! ma bien chère femme! murmurait-il en même temps que des
larmes que sa droite nature d'honnête homme ne rougissait plus de
laisser couler, tombaient rapides et abondantes sur la tête soyeuse
appuyée contre sa poitrine. Dieu soit béni, de ce que la paix soit
revenue! puisse cette première querelle entre nous être la dernière!
Ce fut la dernière en effet; et dans la suite, nul regard de doute ou de
colère, ni d'un côté ni de l'autre, ne vint assombrir le cours de leur
vie commune.
Le jour suivant, quand le capitaine de Chevandier vint, on lui répondit
que madame Durand était trop occupée pour le recevoir. Quand il
renouvela ses visites, qu'il eut toujours grand soin d'entreprendre au
moment où il savait Durand absent de chez lui, alors qu'il l'avait vu
s'éloigner en arrière de sa ferme, il se flattait sans doute d'obtenir
une réponse plus favorable; mais elle était toujours la même, jointe à
la mortification d'apercevoir Geneviève à l'une de se fenêtres, engagée
dans l'importante fonction de soigner ses plantes et ses fleurs.
Il retournait alors sur ses pas en grommelant un juron.
Le lendemain il disait adieu à Alonville pour n'y plus jamais revenir.
Après cela, tout alla tranquillement dans le ménage de Durand. Mais bien
qu'une paix parfaite et une inaltérable affection mutuelle y régnassent,
il n'y avait pas de changement perceptible dans l'économie domestique de
la maison. Toutefois, l'honnête Paul était profondément satisfait et
heureux; après tout, c'était bien là le point principal. Le commérage
calomnieux répandu par le vieux Dupuis s'éteignit bientôt, faute d'un
nouvel aliment. Et Geneviève continua de jouir, avec le même entrain, de
l'éclat des jours de soleil, des oiseaux et des fleurs, faisant taire de
temps en temps ses goûts par un effort désespéré pour se mettre au soins
du ménage.
Bientôt après arriva un gage de la sollicitude pleine d'attentions de
madame Chartrand, sous la forme d'un immense paquet, accompagné d'un
billet dans lequel cette dame écrivait que, prévoyant le cas où Paul
aurait besoin bientôt de nouvelles chemises, elle prenait la liberté de
lui en envoyer une douzaine toutes taillées sur un patron de celles
qu'elle avait en sa possession: ajoutant que leur confection ne serait
qu'un amusement pour sa belle-soeur.
Sans doute, la jeune femme entreprit volontiers la tâche; et quand Paul
laissa la maison le matin pour se rendre aux champs, il emporta avec lui
l'aimable idée de sa gentille Geneviève, assise à sa petite table, armée
d'un dé délicat et d'une paire de ciseaux, ayant devant elle une pile de
toile et de coton blanc comme la neige. Mais, hélas! le manque
d'habileté plutôt que de bon vouloir, vint frustrer les bonnes
intentions de Geneviève. Elle se trouble et se perdit au milieu des
goussets, des bandes et des morceaux; et enfin, perdant coeur et
courage, elle déposa sa couture sans espoir de réussir jamais. Elle la
laissa ainsi et la reprit deux fois, trois fois, durant le cours de
cette journée, pour arriver toujours au même résultat.
Pendant qu'elle était assise, ses deux mains reposant négligemment sur
ses genoux, tout entière à cette pensée qu'elle échangerait bien
volontiers le peu de talents qu'elle avait en broderie pour l'art de
mettre en ordre le chaos de bandes blanches qu'elle voyait devant elle,
Paul rentra, accablé par la chaleur et la fatigue de son travail sous un
soleil brûlant.
Elle saisit vivement, comme par instinct, cette couture qui avait fait
si peu de progrès depuis le matin, et jeta la vue sur son mari. Il
venait de s'asseoir, et essuyait les larges gouttes de sueur qui
perlaient sur son front en feu. Il y avait contraste entre sa fatigue
jointe à la chaleur qui l'écrasait et le repos dans lequel elle était au
milieu de cette chambre sombre et respirant le frais; et cependant,
ainsi entourée de ses aises combien elle se sentait abattue,
nonchalante, malheureuse!
--Eh! bien, petite femme, comment va la couture? demanda-t-il avec
bonté.
Elle la rejeta de nouveau, et fondant en larmes, elle se mit à
sangloter.
--A quoi sert, dit-elle, de feindre plus longtemps? Je n'y entends rien.
Paul, Paul, tu as une femme inutile, indigne!
Repoussant l'ouvrage, Paul attira sa femme à lui avec tendresse, en
murmurant:
--Le ciel m'est témoin, Geneviève, que tu me rends le séjour de ma
maison agréable et heureux. Que peut faire de plus une femme? Ne vas pas
te tracasser l'esprit à propos de semblables bagatelles. Ta douceur et
ta patience te rendent plus chère à ton mari que si tu étais la
meilleure cuisinière et la couturière la plus entendue de la paroisse!
Attaches tout cela dans un paquet, et ce soir, nous irons en voiture
chez la veuve Lapointe, et nous le lui laisserons. Ce sera une charité
que de lui faire gagner quelques sous, et la promenade va te rendre
aussi gaie qu'une linotte.
Ils partirent bientôt; et malgré que les commères s'émerveillassent de
l'infatuation de Paul à l'égard de sa femme et du profond aveuglement
qui l'empêchait de s'apercevoir du peu de services qu'elle lui rendait
et de sa parfaite inutilité dans la gouverne de sa maison, elle alla son
chemin, plus chérie et plus choyée que jamais.
Un an ne s'était pas écoulé depuis cette époque que la coupe du bonheur
de Paul fut remplie jusqu'aux bords par la naissance d'un fils.
Aucun noble portant des titres glorieux et soupirant après un héritier
qui portera son nom honoré depuis des siècles, aucun millionnaire
désireux d'avoir un fils pour lui transmettre ses immenses richesses, ne
se réjouissent plus de la naissance d'un garçon que l'humble paysan
Canadien, soit que lui aussi aime à voir son nom obscur mais honnête
conservé dans l'avenir, soit qu'il sache que le bras vigoureux d'un fils
lui portera assistance dans les travaux des champs, alors que le grand
âge rendra ce secours presque indispensable.
Mais, hélas! la joie de Paul, comme tous les rayons du soleil sur cette
terre, fut de courte durée; car la santé de Geneviève, toujours frêle et
délicate, ne se remit jamais après la naissance de son enfant. Elle
devint plus faible de jour en jour; en dépit de l'affection et de la
tendresse pleine de sollicitude dont l'entourait Paul, en dépit même des
liens de son amour sans bornes pour son mari et son enfant qui la
tenaient étroitement attachée à l'un et à l'autre, l'heure du départ
arriva; et patiente, résignée, elle exhala doucement la vie entre les
bras puissants de son mari qui lui avaient ouvert un asile si sûr et si
doux depuis qu'elle avait connu leur protection.
Ah! Paul Durand, alors que vous étiez assis seul et le coeur brisé dans
votre chambre, sans que nul autre bruit que le tic-tac monotone de
l'horloge du coin ne vint en rompre le silence mystérieux, et que,
regardant en arrière, vous vous rappeliez la fatigue et la langueur
qu'elle apportait de temps à autre dans ses démarches, et ces teintes
rosées qui montaient à ses joues et s'en effaçaient tour à tour sitôt
qu'elle entreprenait un effort léger; vous deviniez le secret de ce
manque d'énergie dont l'avaient blâmée si souvent les langues des
fainéants; et vous remerciez Dieu du fond du coeur de ce que jamais vous
ne lui aviez adressé aucun reproche ni aucun mot de raillerie à ce
sujet, de ce que jamais vous ne l'aviez poussée à des exercices et à des
efforts qui eussent dépassé ses forces.
Peut-être cette pensée était-elle la plus grande consolation de Durand,
aussi bien que les caresses dont il entourait son enfant, doué de toute
la délicatesse des traits de sa mère, et partageant peut-être, cela
était à craindre sa faiblesse de constitution.
Maintenant, dans son isolement, Paul eût désiré volontiers la compagnie
de sa soeur; mais cette dame très-digne, fatiguées de ses habits de
deuil, avait déjà consenti à les échanger contre des vêtements de noces,
et elle devait épouser dans quelques mois un respectable notaire quelque
peu avancé en âge, mais ayant une bonne clientèle et un caractère
pacifique: deux points sur lesquels madame Chartrand avait pris grand
soin de se rassurer avant de donner aucune réponse affirmative.
Ce n'était pas tant parce qu'il craignait le gaspillage et le désordre
dans l'administration de sa maison que Paul désirait la présence de sa
soeur: il était parfaitement accoutumé à ces deux choses là; mais
c'était pour son enfant. Ce tendre petit nourrisson avait besoin de
soins plus judicieux que ceux dont pouvaient l'entourer la tendresse
capricieuse et la société ignorante de domestiques.
Une fois convaincu qu'il n'y avait plus lieu d'espérer que madame
Chartrand viendrait vivre avec lui, il résolut de se remarier.
Ah! quelle honte! s'écriera peut-être quelque lecteur. Comment
pouvait-il oublier si vite la jolie jeune femme qui s'était reposée,
comme dans un nid, à son foyer et sur son coeur?
Il ne l'oublia pas; et de longues années après, à l'heure solennelle où
les dernières scènes de la vie se retiraient de devant ses yeux
obscurcis par l'âge, l'espérance de la retrouver dans un monde meilleur
absorbait encore tous ses regrets terrestres.
----
V
Ce ne fut que par amour pour Geneviève que Paul chercha une mère pour
son enfant, et cette pensée seule à l'exclusion de toute autre, le guida
dans son second choix.
Sans se soucier de la jeunesse, de la beauté et de la richesse, il passa
en revue plusieurs filles aux yeux clairs, aux lèvres roses, qui
auraient volontiers accepté sa demande, et en choisit une qui n'avait
pas une grande beauté, mais qui était aimable, vertueuse, et déjà
considérée dans la paroisse comme une vieille fille; en cela il avait la
ferme conviction qu'en autant que la chose serait possible, elle
remplacerait auprès de son fils qu'il idolâtrait, la jeune mère que
celui-ci avait prématurément perdue.
Le jour qu'il demanda Eulalie Messier en mariage, il lui expliqua
franchement les raisons pour lesquelles il se décidait à changer son
état, ajoutant qu'il l'estimait et la respectait, et qu'il ferait tous
ses efforts pour faire un bon mari; mail il ne lui dit pas un suel mot
d'amour. Eulalie fut parfaitement satisfaite, et très reconnaissante
envers la Providence et envers Paul; car sans dot et sans attraits
personnels elle semblait irrémédiablement condamnée à rester seule, ce
qui équivalait, selon elle, à une vie d'isolement et d'un labeur sans
fin.
Le second mariage de Paul eut lieu par une brûlante journée de juillet,
mois aussi incommode par l'ardeur de la chaleur aux habitants de cette
terre _de neiges et de glaces_ que si nous demeurions sous les
tropiques.
Plusieurs de nos lecteurs peuvent se rappeler l'inimitable description
que nous donne Dickens, dans son _Little Dorrit_, d'une journée de
chaleur passée à Marseilles; il représente les pavés comme brûlants, les
murs si chauds qu'ils font lever des ampoules, pendant que les piétons
se morfondent pour trouver une toute petite lisière d'ombre afin de
sauver leur vie en échappant aux rayons étouffants et enflammés du
soleil.
C'était exactement une température de ce genre qui régnait à Alonville
le jour en question: pas la plus petite ride sur la surface unie et
claire de notre magnifique Saint-Laurent qui roulait majestueusement
tout près de là, et sur laquelle se reflétaient comme dans un miroir les
charmants villages qui sont coquettement assis sur ses bords; pas la
plus petite brise agitait les feuilles, l'herbe et les fleurs sauvages
qui bordaient la route et dont l'immobilité leur donnait l'air d'être
peintes sur la toile. Les prairies nouvellement fauchées ressemblaient
au Sahara, les chaumes jaunis renvoyaient les rayons ardents du soleil
qui les surplombaient, et les champs étaient tristes et désolés; les
plantes, penchées moins par le poids de leurs épis que par l'impitoyable
chaleur, paraissaient demander pitié, ainsi que les bêtes-à-cornes et
les moutons qui haletaient sous le maigre ombrage des clôtures et des
bâtiments ou des quelques arbres éparpillés ça et là sur la ferme. De
leur côté, les insectes jubilaient, les mouches et les abeilles
bourdonnaient, les cigales et les sauterelles gazouillaient à leur
façon, et leur chant monotone remplaçait celui des oiseaux qui restaient
muets dans le feuillage flétri.
Bon nombre de voitures dont les chevaux étaient attachés aux nombreux
poteaux comme il y en a ordinairement sur la place publique de chaque
paroisse, se trouvaient devant l'église du petit et modeste village.
Bientôt les propriétaires de ces voitures sortirent du lieu saint, et
après un vif échange de plaisanteries et de folies qui les rendit
indifférent, sinon insensibles, à l'étouffante atmosphère, on se dirigea
vers la maison du marié, car il ne fallait pas penser à se divertir chez
l'épouse puisqu'elle était pauvre.
Paul aurait de beaucoup préféré célébrer son second mariage sans éclat,
comme le premier; mais ses amis s'élevèrent si énergiquement et avec
tant d'indignation contre un procédé si contraire aux usages de la
société, qu'il fut obligé de sacrifier ses goûts aux leurs et de céder
aux exigences de la coutume.
Pas n'est besoin de dire que le matin du jour en question, la résidence
de Durand avait été mise, de la cave à l'attique, dans un état
tout-à-fait brillant et hospitalier. De gros bouquets, disposés dans des
verres ou des pots, avaient été placés dans tous les endroits
disponibles, et une longue table recouverte d'une nappe de toile du pays
était remplie de vaisselle et de verres.
Dès que la joyeuse compagnie fût entrée dans la maison, les femmes se
rendirent dans la chambre à coucher pour ôter leurs grands chapeaux de
paille et défriper leurs robes d'indienne,[1] et chacune, à tour de
rôle, alla se lisser les cheveux et se regarder dans l'unique miroir,
lequel, pour les remercier, leur renvoyait leur ressemblance d'une
manière si difforme et si décourageante, que non-seulement cela
suffisait pour guérir la vanité cachée qu'aurait pu posséder celle qui
s'y regardait, mais encore pour en faire reculer quelques-unes
d'épouvante.
[Note 1: Nos lecteurs sont priés de se rappeler que ceci se passait dans
l'enfance de notre héros. Depuis lors, il faut convenir que les modes
ont fait dans nos campagnes de rapide progrès.]
On se passa généreusement les pots de cidre et de bière, ainsi que du
sirop de vinaigre,--breuvage rafraîchissant que chaque ménagère
canadienne sait faire à la perfection,--et peu d'instants après, au
milieu des observations sur la chaleur et les récoltes, on se plaça à
l'entour de la table. Après que le curé du village à qui on avait donné
la place d'honneur eût récite le _benedicite_, on attaqua résolument les
plats friands qui se trouvaient devant soi. La table en était vraiment
surchargée; c'étaient des volailles, des saucisses, des porcs-frais, des
crêpes toutes fumantes, des tartes, du miel, des confitures et des
assiettes surchargées de ces fameuses beignes que l'on trouve toujours
sur les tables canadiennes. A des distances raisonnables étaient placées
des bouteilles de rhum et de vin _Sherry_, ce dernier pour les dames.
Au bout de la table se trouvaient les mariés. Paul paraissait calme et
tout-à-fait à son aise, mais rien ne pouvait égaler le superbe aplomb de
la mariée qui était assise è sa nouvelle place, aussi tranquille que si
elle y eut été depuis les dix dernières années. Ses cheveux, vraiment
luisants et abondants, étaient simplement relevés en arrière de ses
tempes: on voyait que sa toilette, quoique sans reproches sous le
rapport de la propreté, de la décence et du bon goût, avait
nécessairement été choisie plutôt pour la durée, et avec le même dédain
pour la parure qui distinguait son digne mari. On lisait sur sa figure
une expression de franchise, d'honnêteté et de bonne humeur. Elle
écoutait avec une impassible tranquillité, et sans rougir ou paraître
embarrassée, les plaisanteries et les quolibets que l'on disait sur son
compte. Enfin le bel-esprit de la bande, après avoir épuisé, à son
intention et sans succès, toutes les flèches de son carquois, déclara à
son voisin qu'il aurait plus de plaisir à faire endêver sa grand'mère.
L'hilarité et la gaieté générales ne furent aucunement interrompues par
sa déconfiture, et les conversations et les chansons continuèrent leur
train: l'appétit de chacun était aussi aiguisé que dans les jours les
plus froids de l'hiver. A la fin on se leva de table et pendant la
confusion occasionnée par le changement de sièges, et tandis que les
hommes chargeaient leurs pipes à même leurs _blagues_, Durand fit à sa
nouvelle femme un signe qu'elle comprit, car elle se leva aussitôt et le
suivit tranquillement à travers un étroit passage qui aboutissait à un
escalier conduisant à la partie supérieure de la maison. Quoique le
plafond en fût bas, il y régnait comme en bas une air de bien-être. Un
bel enfant de deux ans dormait dans un berceau garni d'un drap de grosse
toile d'une éclatante blancheur. Penchant légèrement sa grosse main
brunie par le soleil sur le front de son enfant, il dit avec un léger
tremblement dans la voix:
--Eulalie, mon enfant est sans mère, voulez-vous lui en tenir lieu,
voulez-vous?
La femme regarda le petit dormeur sans rien dire: sa figure était
très-agréable, et quoique très-jeune, la parfaite régularité de ses
traits promettait pour plus tard de la beauté. Réveillé par le toucher
de son père, l'enfant ouvrit ses grands yeux qui, ombragés par de longs
cils, devinrent plus foncés, et les jeta avec étonnement sur cette
figure de femme étrangère penchée sur lui. Durand, un peu surpris et
peut-être peiné du silence qu'avait observé sa femme reprit:
--Vous ne m'avez pas répondu, Eulalie! Est-ce que vous ne serez pas une
mère pour mon petit garçon?
Une légère rougeur passa sur les joues de la mariée, la première rougeur
qu'on eût aperçue de la journée sur sa figure, quoique ce fût le jour de
ses noces. Elle s'agenouilla è côté du berceau, et embrassant tendrement
l'enfant:
--Oui, dit-elle, que Dieu me fasse la grâce de bien remplir mon devoir
envers lui!
Puis ses lèvres furent agitées pendant un instant, soit par une prière
ou une promesse silencieuse, et lorsqu'elle se releva ses regards
disaient éloquemment à Paul qu'elle était résolue de remplir sa
promesse, regards qui, selon lui, la rendaient plus belle que si des
roses et des fossettes eussent remplacé sur sa figure les marques des
soucis et de la fatigue.
Les nouveaux mariés allèrent rejoindre leurs invités, le père portant
son garçon qui, comme de raison, avait été pour l'occasion revêtu de ses
plus beaux habits, et madame Durand soutenant avec sérénité ordinaire le
nouvel orage de compliments et de railleries qui accueillit son retour.
Après que le petit Armand eut été admiré et caressé,--quelques dignes
dames étouffaient leurs soupirs pendant qu'elles se murmuraient à voix
basse le mot de _belle-mère_ qui est généralement regardé comme un
mauvais présage--il fut remis à la fille qui en avait soin depuis la
mort de sa mère, et qui était à la porte, se renfrognant chaque fois que
quelqu'un touchait à son nourrisson: car ce jour-là jour de joie pour
tout le monde, son humeur était plus aigri qu'à l'ordinaire, non pas
tant par les divertissements que par la circonstance particulière qui
leur avait donné naissance.
Ainsi se passait le temps. Le soleil brûlait de plus en plus, et un des
invités disait en forme de reproche que la grande rivière ne leur
enverrait seulement pas une bouffée d'air pour dissiper les flocons de
fumée qui sortaient de leurs pipes. Malgré cela, on continua à manger,
boire, fumer, chanter et danser. Danser par une pareille chaleur était
une espèce de suicide presqu'incroyable. Tout le monde était enchanté
cependant, et la gaieté générale ne se ralentit pas un seul instant.
Malgré que le Médecin du village, jeune homme non marié, fût, avec son
frère, Notaire de Montréal, encore garçon, tous deux amusants et
agréables, au nombre des invités, plus d'une poitrine féminine se
souleva en soupirs par le regret que la nouvelle mariée, bien que ses
traits n'eussent rien que de très-simple et malgré le titre de «vieille
fille» dont on la qualifiait en arrière, eût pu s'assurer le meilleur
parti d'Alonville.
Les noces durèrent une semaine, un jour chez un des parents des nouveaux
mariés le lendemain chez un autre. Enfin, quand tout le monde fut bien
rassasié de plaisirs, les choses reprirent leur routine ordinaire, et il
s'établit dans le ménage de Durand une tranquillité parfaite.
Eulalie était si singulièrement taciturne et tellement à ses affaires,
qu'il n'y avait aucun risque qu'elle fit oublier à Paul sa première
femme: elle pouvait passer des heures entières avec son mari sans dire
un seul mot, ou sans l'encourager à parler. Mais en revanche, elle était
une ménagère bien rare, et sous ses soins la laiterie, la basse-cour et
le jardin prospéraient aussi bien que sous ceux de la digne mère de Paul
elle-même.
Mais le coeur de l'homme est difficile à contenter. Que de fois Paul, au
milieu de la satisfaction, de la propreté et de la prospérité qui
l'entouraient, se reporta avec envie et le coeur brisé par la douleur au
temps de bouleversement que l'amour et la société de la femme bien-aimée
qu'il avait perdue si jeune avait converti en un temps de bonheur!
Il reconnaissait cependant le vrai mérite, les rares et excellentes
qualités de la seconde madame Durand, et elle, ne lisant jamais dans les
replis de son coeur, s'assura qu'il était un des meilleurs et des plus
dévoués maris. Elle aima de suite le petit Armand de toute la force de
son âme, et quoique, naturellement, elle ne fît jamais voir ses
sentiments intimes, elle le caressa et le choya avec tout le dévouement
dont une bonne mère est capable.
Le temps arriva où elle eut un second enfant à dorloter; mais
lorsqu'elle eut rendu Durand père d'un gros et robuste garçon, elle ne
fit pas de distinction entre les enfants, et le petit Paul, n'eut pas de
plus que son frère Armand une parcelle de son affection et de ses soins
vigilants.
Tout naturellement cette naissance fut un puissant trait-d'union entre
le mar et la femme, et il commençait à ressentir pour elle plus
d'intérêt, un désir plus inquiet pour sa santé et pour son bonheur qu'il
n'en avait éprouvé jusque-là, lorsque l'inexorable mort vint de nouveau
et lui enleva sa seconde femme, juste au moment où il commençait à se
sentir sincèrement attaché à elle. Une fièvre maligne qu'elle contracta
dans la froide et pluvieuse saison d'automne suffit pour briser cette
active et forte constitution pleine de santé et d'énergie, et le corps
de la deuxième femme fut déposé auprès de celui de la première, deux
courtes années après qu'elle l'eût remplacée comme épouse.
Le jour de l'enterrement, pendant que Paul était assis avec ses habits
de deuil et qu'il pensait qu'il était à présent chargé du fardeau de
deux enfants sans appui au lieu d'un, tandis que lui, il était plus seul
que jamais, il prit en lui-même la résolution de ne plus se hasarder
dans le mariage, mais quelque chose qu'il arrivât, d'essayer à combattre
seul et sans compagne les combats de la vie.
Cependant, la destinée lui tenait une compensation en réserve.
Quelques mois plus tard Henri Ratelle, le mari de sa soeur, paya la
dette de la nature, tendrement soigné jusqu'au dernier jour par sa
femme. La nouvelle veuve écrivit laconiquement à son frère «Paul, me
veux-tu?» à quoi il répliqua brièvement «Oui, sans délai,» et elle vint.
--Vois-tu, frère, lui dit-elle en arrivant, il était écrit que nous
vivrions ensemble. Tous deux, nous nous sommes mariés deux fois,
presque, parait-il, pour éluder cette destinée, mais cela devait être.
Si tu es satisfait, je le suis!
Paul l'était amplement, et il lui donna pleine autorité de conduire son
ménage. Elle se montra digne de la confiance qu'il reposait en elle,
surtout dans les soins judicieux qu'elle portait aux petits garçons de
son frère. Son union n'avait jamais été consacrée par la maternité, et
sa bonne nature s'émouvait de compassion sur les deux enfants confiés à
ses soins, comme s'ils avaient été les siens propres.
Ceux-ci différaient autant par leurs manières et leurs penchants que par
leurs caractères physiques, et pendant qu'Armand avait la fragile et
sensitive beauté de sa mère te qu'il était paisible et tranquille, Paul
possédait la mâle vigueur de son père et il était en outre turbulent et
étourdi.
Durand et sa soeur les traitaient avec une parfaite égalité, et si
parfois Paul se sentait ému à la forte ressemblance qui existait entre
son fils aîné et sa jeune et jolie mère, comme son coeur s'était
autrefois épris pour sa première femme adorée, il ne laissa jamais
percer aucun sentiment de préférence.
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