«Laissons donc la géographie! Ce ne sont pas les géomètres qui
écrivent les constitutions sociales, ce sont les hommes d'État.
«Or les nations ont deux grands instincts qui leur révèlent la forme
qu'elles ont à prendre, selon l'heure de la vie nationale à laquelle
elles sont parvenues: l'instinct de leur conservation et l'instinct de
leur croissance. Agir ou se reposer, marcher ou s'asseoir, sont deux
actes entièrement différents, qui nécessitent chez l'homme des
attitudes entièrement diverses. Il en est de même pour les nations. La
monarchie ou la république correspondent exactement chez un peuple aux
nécessités de ces deux états opposés: le repos ou l'action. Nous
entendons ici ces deux mots de repos et d'action dans leur acception
la plus absolue; car il y a aussi repos dans les républiques et action
sous les monarchies.
«S'agit-il de se conserver, de se reproduire, de se développer dans
cette espèce de végétation lente et insensible que les peuples ont
comme les grands végétaux; s'agit-il de se maintenir en harmonie avec
le milieu européen, de garder ses lois et ses moeurs, de préserver ses
traditions, de perpétuer les opinions et les cultes, de garantir les
propriétés et le bien-être, de prévenir les troubles, les agitations,
les factions: la monarchie est évidemment plus propre à cette fonction
qu'aucun autre état de société. Elle protége en bas la sécurité
qu'elle veut pour elle-même en haut. Elle est l'ordre par égoïsme et
par essence. L'ordre est sa vie, la tradition est son dogme, la nation
est son héritage, la religion est son alliée, les aristocraties sont
ses barrières contre les invasions du peuple. Il faut qu'elle conserve
tout cela ou qu'elle périsse. C'est le gouvernement de la prudence,
parce que c'est celui de la plus grande responsabilité. Un empire est
l'enjeu du monarque. Le trône est partout un gage d'immobilité. Quand
on est placé si haut, on craint tout ébranlement, car on n'a qu'à
perdre ou qu'à tomber.
«Quand une nation a donc sa place sur un territoire suffisant, ses
lois consenties, ses intérêts fixés, ses croyances consacrées, son
culte en vigueur, ses classes sociales graduées, son administration
organisée, elle est monarchique, en dépit des mers, des fleuves, des
montagnes. Elle abdique, et elle charge la monarchie de prévoir, de
vouloir et d'agir pour elle. C'est le plus parfait des gouvernements
pour cette fonction. Il s'appelle des deux noms de la société
elle-même: _unité_ et _hérédité_.