«Un peuple, au contraire, est-il à une de ces époques où il faut agir
dans toute l'intensité de ses forces pour opérer en lui ou en dehors
de lui une de ces transformations organiques qui sont aussi
nécessaires aux peuples que le courant est nécessaire aux fleuves, ou
que l'explosion est nécessaire aux forces comprimées, la république
est la forme obligée et fatale d'une nation à un pareil moment. À une
action soudaine, irrésistible, convulsive du corps social, il faut les
bras et la volonté de tous. Le peuple devient foule, et se porte sans
ordre au danger. Lui seul peut suffire à la crise. Quel autre bras que
celui du peuple tout entier pourrait remuer ce qu'il a à remuer?
déplacer ce qu'il veut détruire? installer ce qu'il veut fonder? La
monarchie y briserait mille fois son sceptre. Il faut un levier
capable de soulever trente millions de volontés. Ce levier, la nation
seule le possède. Elle est elle-même la force motrice, le point
d'appui et le levier.
«On ne peut pas demander alors à la loi d'agir contre la loi, à la
tradition d'agir contre la tradition, à l'ordre établi d'agir contre
l'ordre établi. Ce serait demander la force à la faiblesse et le
suicide à la vie. Et d'ailleurs on demanderait en vain au pouvoir
monarchique d'accomplir ces changements, où souvent tout périt, et le
roi avant tout le monde. Une telle action est le contre-sens de la
monarchie: comment le voudrait-elle?
«Demander à un roi de détruire l'empire d'une religion qui le sacre,
de dépouiller de ses richesses un clergé qui les possède au même titre
divin auquel lui-même possède le royaume, d'abaisser une aristocratie
qui est le degré élevé de son trône, de bouleverser des hiérarchies
sociales dont il est le couronnement, de saper des lois dont il est la
plus haute, ce serait demander aux voûtes d'un édifice d'en saper le
fondement. Le roi ne le pourrait ni ne le voudrait. En renversant
ainsi tout ce qui lui sert d'appui, il sent qu'il porterait sur le
vide. Il jouerait son trône et sa dynastie. Il est responsable par sa
race. Il est prudent par nature et temporisateur par nécessité. Il
faut qu'il complaise, qu'il ménage, qu'il patiente, qu'il transige
avec tous les intérêts constitués. Il est le roi du culte, de
l'aristocratie, des lois, des moeurs, des abus et des erreurs de
l'empire. Les vices mêmes de la constitution font souvent partie de sa
force. Les menacer, c'est se perdre. Il peut les haïr, il ne peut les
attaquer.
«À de semblables crises la république seule peut suffire. Les nations
le sentent et s'y précipitent comme au salut. La volonté publique
devient le gouvernement. Elle écarte les timides, elle cherche les
audacieux; elle appelle tout le monde à l'oeuvre, elle essaye, elle
emploie, elle rejette toutes les forces, tous les dévouements, tous
les héroïsmes. C'est la foule au gouvernail.»