XXIII

«Un peuple, au contraire, est-il à une de ces époques où il faut agir

dans toute l'intensité de ses forces pour opérer en lui ou en dehors

de lui une de ces transformations organiques qui sont aussi

nécessaires aux peuples que le courant est nécessaire aux fleuves, ou

que l'explosion est nécessaire aux forces comprimées, la république

est la forme obligée et fatale d'une nation à un pareil moment. À une

action soudaine, irrésistible, convulsive du corps social, il faut les

bras et la volonté de tous. Le peuple devient foule, et se porte sans

ordre au danger. Lui seul peut suffire à la crise. Quel autre bras que

celui du peuple tout entier pourrait remuer ce qu'il a à remuer?

déplacer ce qu'il veut détruire? installer ce qu'il veut fonder? La

monarchie y briserait mille fois son sceptre. Il faut un levier

capable de soulever trente millions de volontés. Ce levier, la nation

seule le possède. Elle est elle-même la force motrice, le point

d'appui et le levier.

«On ne peut pas demander alors à la loi d'agir contre la loi, à la

tradition d'agir contre la tradition, à l'ordre établi d'agir contre

l'ordre établi. Ce serait demander la force à la faiblesse et le

suicide à la vie. Et d'ailleurs on demanderait en vain au pouvoir

monarchique d'accomplir ces changements, où souvent tout périt, et le

roi avant tout le monde. Une telle action est le contre-sens de la

monarchie: comment le voudrait-elle?

«Demander à un roi de détruire l'empire d'une religion qui le sacre,

de dépouiller de ses richesses un clergé qui les possède au même titre

divin auquel lui-même possède le royaume, d'abaisser une aristocratie

qui est le degré élevé de son trône, de bouleverser des hiérarchies

sociales dont il est le couronnement, de saper des lois dont il est la

plus haute, ce serait demander aux voûtes d'un édifice d'en saper le

fondement. Le roi ne le pourrait ni ne le voudrait. En renversant

ainsi tout ce qui lui sert d'appui, il sent qu'il porterait sur le

vide. Il jouerait son trône et sa dynastie. Il est responsable par sa

race. Il est prudent par nature et temporisateur par nécessité. Il

faut qu'il complaise, qu'il ménage, qu'il patiente, qu'il transige

avec tous les intérêts constitués. Il est le roi du culte, de

l'aristocratie, des lois, des moeurs, des abus et des erreurs de

l'empire. Les vices mêmes de la constitution font souvent partie de sa

force. Les menacer, c'est se perdre. Il peut les haïr, il ne peut les

attaquer.

«À de semblables crises la république seule peut suffire. Les nations

le sentent et s'y précipitent comme au salut. La volonté publique

devient le gouvernement. Elle écarte les timides, elle cherche les

audacieux; elle appelle tout le monde à l'oeuvre, elle essaye, elle

emploie, elle rejette toutes les forces, tous les dévouements, tous

les héroïsmes. C'est la foule au gouvernail.»

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 207 / 208 题