De la situation dégradée du roi au moment où la constitution de 1791
était proclamée, où sa puissance n'existait plus, et où sa
responsabilité pesait tous les jours sur sa tête, j'en conclus qu'il
eût mieux valu alors pour le roi dégradé et pour la nation exigeante
proclamer une république ou une dictature de la nation qui aurait
laissé le roi à l'écart et en réserve pendant les essais d'application
des principes populaires nouveaux. Je le crois encore, Louis XVI eut
tort d'accepter une couronne qui n'était plus qu'une hache suspendue
sur sa tête par les factions prêtes à se servir de lui, à le
déshonorer, puis le frapper. La nation eut tort de ne pas retirer à
elle le pouvoir tout entier, puisqu'elle en rejetait la responsabilité
sur un fantôme de roi... Le roi et sa famille n'auraient pas péri, la
nation n'aurait eu à accuser qu'elle-même de ses convulsions, la
république constitutionnelle se serait établie sans 10 août, sans
massacres de septembre, sans 21 janvier, sans _terreur_; ou bien la
France, convaincue de l'impuissance de la république, aurait rappelé à
un trône conservé intact Louis XVI et sa malheureuse famille, à la
charge de maintenir les lois civiles sagement réformées en 1789.
Ce que j'ai dit là dans le septième livre des _Girondins_, je le redis
à vingt ans de distance, après deux restaurations, une monarchie
schismatique de 1830, une république de salut commun, qui n'a ni versé
une goutte de sang, ni proscrit, ni spolié personne, et après une
restauration dynastique d'une monarchie napoléonienne qu'il ne
m'appartient ni de caractériser ici, ni de louer, ni d'accuser de mon
point de vue d'historien, puisque mon point de vue est celui de la
seconde république. Mais je dirai toujours qu'une franche république
sans proscripteurs et sans proscrits vaut mieux pour un peuple en
révolution qu'une fausse monarchie enchaînée et assassinée par les
factions de 1791.
Lisez ici l'explication de ma pensée historique. Elle est hardie, mais
je la crois plus vraie en 1791 que la timide circonspection des
Girondins.
«S'il y eût eu dans l'Assemblée constituante plus d'hommes d'État que
de philosophes, elle aurait senti qu'un état intermédiaire était
impossible sous la tutelle d'un roi à demi détrôné. On ne remet pas
aux vaincus la garde et l'administration des conquêtes. Agir comme
elle agit, c'était pousser fatalement le roi ou à la trahison ou à
l'échafaud. Un parti absolu est le seul parti sûr dans les grandes
crises. Le génie est de savoir prendre ces partis extrêmes à leur
minute. Disons-le hardiment, l'histoire à distance le dira un jour
comme nous: il vint un moment où l'Assemblée constituante avait le
droit de choisir entre la monarchie et la république, et où elle
devait choisir la république. Là étaient le salut de la Révolution et
sa légitimité. En manquant de résolution elle manqua de prudence.
«Mais, dit-on avec Barnave, la France est monarchique par sa
géographie comme par son caractère, et le débat s'élève à l'instant
dans les esprits entre la monarchie et la république. Entendons-nous:
«La géographie n'est d'aucun parti: Rome et Carthage n'avaient point
de frontières, Gênes et Venise n'avaient point de territoires. Ce
n'est pas le sol qui détermine la nature des constitutions des
peuples, c'est le temps. L'objection géographique de Barnave est
tombée un an après, devant les prodiges de la France en 1792. Elle a
montré si une république manquait d'unité et de centralisation pour
défendre une nationalité continentale. Les flots et les montagnes sont
les frontières des faibles; les hommes sont les frontières des
peuples.