XIX

En relisant aujourd'hui le jugement que je portais alors sur

l'Assemblée constituante à sa dernière séance, j'y trouve plusieurs

éloges plus lyriques que justes, et que je ne ratifierais pas de

sang-froid aujourd'hui. Voici le texte, voici les corrections:

«L'Assemblée constituante avait abdiqué dans une tempête.

«Cette Assemblée avait été la plus imposante réunion d'hommes qui eût

jamais représenté non pas la France, mais le genre humain. Ce fut en

effet le concile oecuménique de la raison et de la philosophie

modernes. La nature semblait avoir créé exprès, et les différents

ordres de la société avoir mis en réserve pour cette oeuvre, les

génies, les caractères et même les vices les plus propres à donner à

ce foyer des lumières du temps la grandeur, l'éclat et le mouvement

d'un incendie destiné à consumer les débris d'une vieille société, et

à en éclairer une nouvelle. Il y avait des sages comme Bailly et

Mounier, des penseurs comme Sieyès, des factieux comme Barnave, des

hommes d'État comme Talleyrand, des hommes époques comme Mirabeau, des

hommes principes comme Robespierre. Chaque cause y était personnifiée

par ce qu'un parti avait de plus haut ou de plus tranché. Les victimes

aussi y étaient illustres. Cazalès, Malouet, Maury, faisaient retentir

en éclats de douleur et d'éloquence les chutes successives du trône,

de l'aristocratie et du clergé. Ce foyer actif de la pensée d'un

siècle fut nourri, pendant toute sa durée, par le vent des plus

continuels orages politiques. Pendant qu'on délibérait dedans, le

peuple agissait dehors et frappait aux portes. Ces vingt-six mois de

conseils ne furent qu'une sédition non interrompue. À peine une

institution s'était-elle écroulée à la tribune, que la nation la

déblayait pour faire place à l'institution nouvelle. La colère du

peuple n'était que son impatience des obstacles, son délire n'était

que sa raison passionnée. Jusque dans ses fureurs, c'était toujours

une vérité qui l'agitait. Les tribuns ne l'aveuglaient qu'en

l'éblouissant. Ce fut le caractère unique de cette Assemblée, que

cette passion pour un idéal qu'elle se sentait invinciblement poussée

à accomplir. Acte de foi perpétuel dans la raison et dans la justice;

sainte fureur du bien qui la possédait et qui la faisait se dévouer

elle-même à son oeuvre, comme ce statuaire qui, voyant le feu du

fourneau où il fondait son bronze prêt à s'éteindre, jeta ses meubles,

le lit de ses enfants, et enfin jusqu'à sa maison dans le foyer,

consentant à périr pour que son oeuvre ne pérît pas.

«C'est pour cela que la révolution qu'a faite l'Assemblée constituante

est devenue une date de l'esprit humain, et non pas seulement un

événement de l'histoire d'un peuple. Les hommes de cette Assemblée

n'étaient pas des Français, c'étaient des hommes universels. On les

méconnaît et on les rapetisse quand on n'y voit que des prêtres, des

aristocrates, des plébéiens, des sujets fidèles, des factieux ou des

démagogues. Ils étaient et ils se sentaient eux-mêmes mieux que cela:

des ouvriers de Dieu, appelés par lui à restaurer la raison sociale de

l'humanité, et à rasseoir le droit et la justice par tout l'univers.

Aucun d'eux, excepté les opposants à la révolution, ne renfermait sa

pensée dans les limites de la France. La déclaration des droits de

l'homme le prouve. C'était le décalogue du genre humain dans toutes

les langues. La Révolution moderne appelait les Gentils comme les

Juifs au partage de la lumière et au règne de la fraternité.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 203 / 208 题