«Vergniaud, né à Limoges et avocat à Bordeaux, n'avait alors que
trente-trois ans. Le mouvement l'avait saisi et emporté tout jeune.
Ses traits majestueux et calmes annonçaient le sentiment de sa
puissance. Aucune tension ne les contractait. La facilité, cette
grâce du génie, assouplissait tout en lui, talent, caractère,
attitude. Une certaine nonchalance annonçait qu'il s'oubliait aisément
lui-même, sûr de se retrouver avec toute sa force au moment où il
aurait besoin de se recueillir. Son front était serein, son regard
assuré, sa bouche grave et un peu triste; les pensées sévères de
l'antiquité se fondaient dans sa physionomie avec les sourires et
l'insouciance de la première jeunesse. On l'aimait familièrement au
pied de la tribune. On s'étonnait de l'admirer et de le respecter dès
qu'il y montait. Son premier regard, son premier mot mettait une
distance entre l'homme et l'orateur. C'était un instrument
d'enthousiasme qui ne prenait sa valeur et sa place que dans
l'inspiration. Cette inspiration, servie par une voix grave et par une
élocution intarissable, s'était nourrie des plus purs souvenirs de la
tribune antique. Sa phrase avait les images et l'harmonie des plus
beaux vers. S'il n'avait pas été l'orateur d'une démocratie, il en eût
été le philosophe et le poëte. Son génie tout populaire lui défendait
de descendre au langage du peuple, même en le flattant. Il n'avait
que des passions nobles comme son langage. Il adorait la Révolution
comme une philosophie sublime qui devait ennoblir la nation tout
entière sans faire d'autres victimes que les préjugés et les
tyrannies. Il avait des doctrines et point de haines, des soifs de
gloire et point d'ambitions. Le pouvoir même lui semblait quelque
chose de trop réel, de trop vulgaire pour y prétendre. Il le
dédaignait pour lui-même, et ne le briguait que pour ses idées. La
gloire et la postérité étaient les deux seuls buts de sa pensée. Il ne
montait à la tribune que pour les voir de plus haut; plus tard il ne
vit qu'elles du haut de l'échafaud, et il s'élança dans l'avenir,
jeune, beau, immortel dans la mémoire de la France, avec tout son
enthousiasme et quelques taches déjà lavées dans son généreux sang.
Tel était l'homme que la nature avait donné aux Girondins pour chef.
Il ne daigna pas l'être, bien qu'il eût l'âme et les vues d'un homme
d'État; trop insouciant pour un chef de parti, trop grand pour être le
second de personne. Il fut Vergniaud. Plus glorieux qu'utile à ses
amis, il ne voulut pas les conduire; il les immortalisa.»