L'accusation d'avoir présenté le parti tour à tour ambitieux et faible
des Girondins pour un parti idéal de la Révolution n'est pas moins
erronée. Voyez leur entrée en scène, en 1791, après la proclamation de
la constitution:
«L'Assemblée était pressée de ressaisir la passion publique, qu'un
attendrissement passager lui enlevait. Elle rougissait déjà de sa
modération d'un jour, et cherchait à semer de nouveaux ombrages entre
le trône et la nation. Un parti nombreux dans son sein voulait pousser
les choses à leurs conséquences et tendre la situation jusqu'à ce
qu'elle se rompît. Ce parti avait besoin pour cela d'agitation; le
calme ne convenait pas à ses desseins. Il avait des ambitions
au-dessus de ses talents, ardentes comme sa jeunesse, impatientes
comme sa soif de situation.
«L'Assemblée constituante, composée d'hommes mûrs, assis dans l'État,
classés dans la hiérarchie sociale, n'avait eu que l'ambition des
idées de la liberté et de la gloire; l'Assemblée nouvelle avait celle
du bruit, de la fortune et du pouvoir. Formée d'hommes obscurs,
pauvres et inconnus, elle aspirait à conquérir tout ce qui lui
manquait.
«Ce dernier parti, dont Brissot était le publiciste, Pétion la
popularité, Vergniaud le génie, les Girondins le corps, entrait en
scène avec l'audace et l'unité d'une conjuration. C'était une
bourgeoisie triomphante, envieuse, remuante, éloquente, l'aristocratie
du talent, voulant conquérir et exploiter à elle seule la liberté, le
pouvoir et le peuple. L'Assemblée se composait par portions inégales
de trois éléments: les constitutionnels, parti de la liberté et de la
monarchie modérée; les Girondins, parti du mouvement continué jusqu'à
ce que la Révolution tombât dans leurs mains; les Jacobins, parti du
peuple et d'une impitoyable utopie. Le premier, transaction et
transition; le second, audace et intrigue; le troisième, fanatisme et
dévouement. De ces deux derniers partis, le plus hostile au roi
n'était pas le parti jacobin. L'aristocratie et le clergé détruits, ce
parti ne répugnait pas au trône; il avait à un haut degré l'instinct
de l'unité du pouvoir. Ce n'est pas lui qui demanda le premier la
guerre et qui prononça le premier le mot de république; mais il
prononça le premier et souvent le mot dictature; le mot république
appartient à Brissot et aux Girondins. Si les Girondins, à leur
avènement à l'Assemblée, s'étaient joints au parti constitutionnel
pour sauver la constitution en la modérant, et la Révolution en ne la
poussant pas à la guerre, ils auraient sauvé leur parti et maintenu le
trône. L'honnêteté, qui manquait à leur chef, manqua à leur conduite:
l'intrigue les entraîna. Ils se firent les agitateurs d'une assemblée
dont ils pouvaient être les hommes d'État. Ils n'avaient pas la foi à
la république, ils en simulèrent la conviction. En révolution, les
rôles sincères sont les seuls rôles habiles. Il est beau de mourir
victime de sa foi, il est triste de mourir dupe de son ambition.»
Est-ce là un apologiste ou un juge? Parlerais-je aujourd'hui plus
sévèrement?