XV

Les portraits de Camille Desmoulins, de Marat et autres sont des

stigmates. Voyez comment ce singe et ce tigre de la Terreur y sont

peints; et cependant, si l'opinion publique a eu quelque faiblesse,

même parmi les écrivains royalistes de ce temps, c'est pour Camille

Desmoulins, cet enfant gâté de la faveur publique.

«Les _Discours de la Lanterne aux Parisiens_, transformés plus tard

dans les _Révolutions de France et de Brabant_, étaient l'oeuvre de

Camille Desmoulins. Ce jeune étudiant, qui s'était improvisé

publiciste, sur une chaise du jardin du Palais-Royal, aux premiers

mouvements populaires du mois de juillet 1789, avait conservé dans son

style, souvent admirable, quelque chose de son premier rôle. C'était

le génie sarcastique de Voltaire descendu du salon sur les tréteaux.

Nul ne personnifiait mieux en lui la foule que Camille Desmoulins.

C'était la foule avec ses mouvements inattendus et tumultueux, sa

mobilité, son inconséquence, ses fureurs interrompues par le rire ou

soudainement changées en attendrissement et en pitié pour les victimes

mêmes qu'elle immolait. Un homme à la fois si ardent et si léger,

trivial et si inspiré, si indécis entre le sang et les larmes, si prêt

à lapider ce qu'il venait de déifier dans son enthousiasme, devait

avoir sur un peuple en révolution d'autant plus d'empire qu'il lui

ressemblait davantage. Son rôle, c'était sa nature. Il n'était pas

seulement le singe du peuple, il était le peuple lui-même. Son

journal, colporté le soir dans les lieux publics et crié avec des

sarcasmes dans les rues, n'a pas été balayé avec ces immondices du

jour. Il est resté et il restera comme une Satyre Menippée trempée de

sang. C'est le refrain populaire qui menait le peuple aux plus grands

mouvements, et qui s'éteignait souvent dans le sifflement de la corde

de la lanterne ou dans le coup de hache de la guillotine. Camille

Desmoulins était l'enfant cruel de la Révolution. Marat en était la

rage; il avait les soubresauts de la brute dans la pensée, et les

grincements dans le style. Son journal, _l'Ami du peuple_, suait le

sang à chaque ligne.»

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 199 / 208 题