XIV

«Le club dominant était celui des Jacobins; ce club était la

centralisation de l'anarchie; aussitôt qu'une volonté puissante et

passionnée remue une nation, cette volonté commune rapproche les

hommes, l'individualisme cesse et l'association légale ou illégale

organise la passion publique. De toutes les passions du peuple, celle

qu'on y flattait le plus, c'était la haine; on le rendait ombrageux

pour l'asservir. Convaincu que tout conspirait contre lui, roi, reine,

cour, ministres, le peuple se jetait avec désespoir entre les bras de

ses défenseurs; le plus éloquent à ses yeux était celui qui

manifestait le plus de crainte; il avait soif de dénonciations, on les

lui prodiguait. C'était ainsi que Barnave, les Lameth, puis Danton,

Brissot, Camille Desmoulins, Pétion, Robespierre, avaient conquis leur

autorité sur le peuple; ces noms avaient monté avec sa colère; ils

entretenaient cette colère pour rester à leur sommet. La

représentation nationale n'avait que les lois, le club avait le

peuple, la sédition et même l'armée.

«Hélas! tout était aveugle alors, excepté la Révolution elle-même

(c'est-à-dire la réforme et la reconstitution civile, moins ses abus,

ses erreurs et ses vices).

«Si chacun des partis ou des hommes mêlés dès le premier jour à ces

grands événements eût pris leur vertu au lieu de leur passion pour

règle de leurs actes, tous ces désastres, qui les écrasèrent, eussent

été sauvés à eux et à leur patrie. Si le roi eût été ferme et

intelligent, si le clergé eût été désintéressé des choses temporelles,

si l'aristocratie eût été juste, si le peuple eût été modéré, si

Mirabeau eût été intègre, si La Fayette eût été décidé, si Robespierre

eût été humain, la Révolution se serait déroulée, majestueuse et calme

comme une pensée divine, sur la France et de là sur l'Europe; elle se

serait installée comme une philosophie dans les faits, dans les lois,

dans les cultes.

«Il devait en être autrement. La pensée la plus sainte, la plus juste

et la plus pieuse, quand elle passe par l'imparfaite humanité, n'en

sort qu'en lambeaux et en sang. Ceux même qui l'ont conçue ne la

reconnaissent plus et la désavouent. Mais il n'est pas donné au crime

lui-même de dégrader la vérité; elle survit à tout, même à ses

victimes. Le sang qui souille les hommes ne tache pas l'idée, et,

malgré les égoïsmes qui l'avilissent, les lâchetés qui l'entravent,

les forfaits qui la déshonorent, la Révolution souillée se purifie, se

reconnaît, triomphe et triomphera.»

Le seul devoir de l'écrivain honnête était donc de définir cette

Révolution, de ne point la laisser confondre comme on le fait tous les

jours, aujourd'hui plus que jamais, avec les excès, les iniquités, les

spoliations, les échafauds qui la souillèrent. C'est ce que

l'_Histoire des Girondins_ fait, on le reconnaîtra à toutes ses pages.

Ce livre est mon témoin. Il a quelques faux principes; il n'a pas une

excuse pour une goutte de sang, aucun démagogue n'y est flatté.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 198 / 208 题