«Le club dominant était celui des Jacobins; ce club était la
centralisation de l'anarchie; aussitôt qu'une volonté puissante et
passionnée remue une nation, cette volonté commune rapproche les
hommes, l'individualisme cesse et l'association légale ou illégale
organise la passion publique. De toutes les passions du peuple, celle
qu'on y flattait le plus, c'était la haine; on le rendait ombrageux
pour l'asservir. Convaincu que tout conspirait contre lui, roi, reine,
cour, ministres, le peuple se jetait avec désespoir entre les bras de
ses défenseurs; le plus éloquent à ses yeux était celui qui
manifestait le plus de crainte; il avait soif de dénonciations, on les
lui prodiguait. C'était ainsi que Barnave, les Lameth, puis Danton,
Brissot, Camille Desmoulins, Pétion, Robespierre, avaient conquis leur
autorité sur le peuple; ces noms avaient monté avec sa colère; ils
entretenaient cette colère pour rester à leur sommet. La
représentation nationale n'avait que les lois, le club avait le
peuple, la sédition et même l'armée.
«Hélas! tout était aveugle alors, excepté la Révolution elle-même
(c'est-à-dire la réforme et la reconstitution civile, moins ses abus,
ses erreurs et ses vices).
«Si chacun des partis ou des hommes mêlés dès le premier jour à ces
grands événements eût pris leur vertu au lieu de leur passion pour
règle de leurs actes, tous ces désastres, qui les écrasèrent, eussent
été sauvés à eux et à leur patrie. Si le roi eût été ferme et
intelligent, si le clergé eût été désintéressé des choses temporelles,
si l'aristocratie eût été juste, si le peuple eût été modéré, si
Mirabeau eût été intègre, si La Fayette eût été décidé, si Robespierre
eût été humain, la Révolution se serait déroulée, majestueuse et calme
comme une pensée divine, sur la France et de là sur l'Europe; elle se
serait installée comme une philosophie dans les faits, dans les lois,
dans les cultes.
«Il devait en être autrement. La pensée la plus sainte, la plus juste
et la plus pieuse, quand elle passe par l'imparfaite humanité, n'en
sort qu'en lambeaux et en sang. Ceux même qui l'ont conçue ne la
reconnaissent plus et la désavouent. Mais il n'est pas donné au crime
lui-même de dégrader la vérité; elle survit à tout, même à ses
victimes. Le sang qui souille les hommes ne tache pas l'idée, et,
malgré les égoïsmes qui l'avilissent, les lâchetés qui l'entravent,
les forfaits qui la déshonorent, la Révolution souillée se purifie, se
reconnaît, triomphe et triomphera.»
Le seul devoir de l'écrivain honnête était donc de définir cette
Révolution, de ne point la laisser confondre comme on le fait tous les
jours, aujourd'hui plus que jamais, avec les excès, les iniquités, les
spoliations, les échafauds qui la souillèrent. C'est ce que
l'_Histoire des Girondins_ fait, on le reconnaîtra à toutes ses pages.
Ce livre est mon témoin. Il a quelques faux principes; il n'a pas une
excuse pour une goutte de sang, aucun démagogue n'y est flatté.