Tout cela est parfaitement indulgent quoique parfaitement historique;
ce qui suit l'est également:
«On en vint à la redouter dans le parti de la Révolution. On est
prompt à calomnier ce qu'on craint. On la peignait dans d'odieux
pamphlets sous les traits d'une Messaline; les bruits les plus infâmes
circulaient; les anecdotes les plus controuvées furent répandues. Le
coeur d'une femme, fût-elle reine, a droit à l'inviolabilité; ses
sentiments ne deviennent de l'histoire que quand ils éclatent en
publicité.»
Voilà ce qui fit éclater contre moi un cri de profanation de l'image
de la reine qui retentit encore. J'avais deux torts, en effet, que je
ne cherche point à excuser: le premier, c'était de porter, quoique
dans une intention très-innocente et même très-atténuante, le jour
non pas de l'évidence, mais de la conjecture sur l'intérieur d'une
femme qui ne doit compte qu'à Dieu et à son mari de la nature de ses
intimités et de ses prédilections, intimités et prédilections que
l'historien doit toujours présumer irréprochables; le second, c'était
de m'être servi du mot _pudeur_ au lieu du mot _convenance_ dans la
dernière phrase de ce paragraphe. Je l'avais mis très-innocemment; il
caractérisait dans ma pensée les accusations que je ne voulais pas
rappeler. Mais, l'histoire étant à mes yeux toujours un peu
monumentale, toutes les fois qu'il se présente à ma plume de ces mots
signifiant la même chose, je choisis de préférence le mot le plus
classique, le mot à étymologie latine. J'avais fait là ce que je fais
toujours, j'avais pris le mot latin _pudeur_ au lieu du mot moderne
_réserve_ ou _convenance_. On affecta de croire que j'avais voulu par
ce mot donner un caractère d'impudicité à la conduite de la reine.
Rien n'était plus loin de ma pensée. Je changeai le mot dès que je
m'aperçus de sa mauvaise interprétation à la seconde édition; mais il
était trop tard pour la susceptibilité des royalistes du parti de la
reine. Je ne les accuse pas à mon tour d'avoir pris un _lapsus_ de
plume pour une profanation sacrilége. Je reconnais que j'avais été,
non pas coupable, mais téméraire et malheureux dans ce regard jeté sur
l'intérieur de cette jeune reine. Rien n'autorise à lui imputer un
tort de conduite dans ses devoirs d'épouse, de mère et d'amie. Mais,
quant à son influence versatile et selon moi funeste sur les conseils
de son mari, je persiste, sur la foi de ses amis eux-mêmes, _unanimes_
à déplorer son influence en ce sens, à lui attribuer bien
involontairement les conséquences les plus tragiques de ces conseils
contradictoires donnés au roi. Ce n'était pas sa faute, sans doute,
mais ce fut son malheur; sa tête charmante mais sans expérience
n'avait rien du génie viril de gouvernement que demandait une telle
époque. Qu'on lise _sans exception_ tous les mémoires de ses plus
intimes courtisans de Versailles ou de Trianon, publiés avant et
depuis les _Girondins_, on se convaincra qu'à cet égard ils sont tous
plus sévères même que l'histoire sur l'action politique de la reine;
et qu'on lise dans les _Girondins_ les pages du cinquième volume
consacrées par moi aux malheurs et au supplice de cette princesse,
dont l'apothéose, juste alors, eut pour piédestal un cachot et un
échafaud, certes on ne m'accusera plus d'avoir voulu ternir cette
sublime ascension de la victime. J'en ai pour preuve l'indulgente
justice et la constante faveur de jugement que sa fille dévouée,
madame la duchesse d'Angoulême, en France comme dans l'exil, conserva
jusqu'à sa mort à mon nom. Sous la sévérité peut-être exagérée de
l'historien de sa mère, cette princesse se plut à reconnaître le coeur
toujours ému et toujours respectueux du peintre des malheurs de sa
maison royale, le _Van Dyck_ de ces autres Stuarts. J'en suis resté
reconnaissant jusqu'à ce jour aussi, et cependant il faut ajouter que
madame la duchesse d'Angoulême ne connaissait de moi que mes ouvrages
et mon refus de servir une autre royauté que la sienne après 1830.
Elle ne se souvenait pas du jeune royaliste inconnu de 1815 qui
gardait la porte de son palais ou qui escortait à cheval la fuite
nocturne de son oncle sur la route de la Belgique; mais elle lisait
dans les _Girondins_ le 10 août, la tour du Temple, le 21 janvier, le
cachot de la Conciergerie, le martyre royal de sa mère disculpée et
sanctifiée par les larmes de l'Europe, et le peintre qui avait déversé
tant d'horreur sur ces supplices, tant de pitié sur ces victimes, ne
lui apparaissait pas comme un sacrilége, mais comme un vengeur.
Cependant, je le répète, moins indulgent que cette princesse envers
moi-même, je me reproche amèrement d'avoir employé une expression
malheureuse, quoique promptement effacée, en parlant d'une reine
enivrée de jeunesse, de beauté, de puissance, d'adulations, et qui
devait être plus tard l'éternelle victime et l'éternel remords de la
Révolution.