XII

Tout cela est parfaitement indulgent quoique parfaitement historique;

ce qui suit l'est également:

«On en vint à la redouter dans le parti de la Révolution. On est

prompt à calomnier ce qu'on craint. On la peignait dans d'odieux

pamphlets sous les traits d'une Messaline; les bruits les plus infâmes

circulaient; les anecdotes les plus controuvées furent répandues. Le

coeur d'une femme, fût-elle reine, a droit à l'inviolabilité; ses

sentiments ne deviennent de l'histoire que quand ils éclatent en

publicité.»

Voilà ce qui fit éclater contre moi un cri de profanation de l'image

de la reine qui retentit encore. J'avais deux torts, en effet, que je

ne cherche point à excuser: le premier, c'était de porter, quoique

dans une intention très-innocente et même très-atténuante, le jour

non pas de l'évidence, mais de la conjecture sur l'intérieur d'une

femme qui ne doit compte qu'à Dieu et à son mari de la nature de ses

intimités et de ses prédilections, intimités et prédilections que

l'historien doit toujours présumer irréprochables; le second, c'était

de m'être servi du mot _pudeur_ au lieu du mot _convenance_ dans la

dernière phrase de ce paragraphe. Je l'avais mis très-innocemment; il

caractérisait dans ma pensée les accusations que je ne voulais pas

rappeler. Mais, l'histoire étant à mes yeux toujours un peu

monumentale, toutes les fois qu'il se présente à ma plume de ces mots

signifiant la même chose, je choisis de préférence le mot le plus

classique, le mot à étymologie latine. J'avais fait là ce que je fais

toujours, j'avais pris le mot latin _pudeur_ au lieu du mot moderne

_réserve_ ou _convenance_. On affecta de croire que j'avais voulu par

ce mot donner un caractère d'impudicité à la conduite de la reine.

Rien n'était plus loin de ma pensée. Je changeai le mot dès que je

m'aperçus de sa mauvaise interprétation à la seconde édition; mais il

était trop tard pour la susceptibilité des royalistes du parti de la

reine. Je ne les accuse pas à mon tour d'avoir pris un _lapsus_ de

plume pour une profanation sacrilége. Je reconnais que j'avais été,

non pas coupable, mais téméraire et malheureux dans ce regard jeté sur

l'intérieur de cette jeune reine. Rien n'autorise à lui imputer un

tort de conduite dans ses devoirs d'épouse, de mère et d'amie. Mais,

quant à son influence versatile et selon moi funeste sur les conseils

de son mari, je persiste, sur la foi de ses amis eux-mêmes, _unanimes_

à déplorer son influence en ce sens, à lui attribuer bien

involontairement les conséquences les plus tragiques de ces conseils

contradictoires donnés au roi. Ce n'était pas sa faute, sans doute,

mais ce fut son malheur; sa tête charmante mais sans expérience

n'avait rien du génie viril de gouvernement que demandait une telle

époque. Qu'on lise _sans exception_ tous les mémoires de ses plus

intimes courtisans de Versailles ou de Trianon, publiés avant et

depuis les _Girondins_, on se convaincra qu'à cet égard ils sont tous

plus sévères même que l'histoire sur l'action politique de la reine;

et qu'on lise dans les _Girondins_ les pages du cinquième volume

consacrées par moi aux malheurs et au supplice de cette princesse,

dont l'apothéose, juste alors, eut pour piédestal un cachot et un

échafaud, certes on ne m'accusera plus d'avoir voulu ternir cette

sublime ascension de la victime. J'en ai pour preuve l'indulgente

justice et la constante faveur de jugement que sa fille dévouée,

madame la duchesse d'Angoulême, en France comme dans l'exil, conserva

jusqu'à sa mort à mon nom. Sous la sévérité peut-être exagérée de

l'historien de sa mère, cette princesse se plut à reconnaître le coeur

toujours ému et toujours respectueux du peintre des malheurs de sa

maison royale, le _Van Dyck_ de ces autres Stuarts. J'en suis resté

reconnaissant jusqu'à ce jour aussi, et cependant il faut ajouter que

madame la duchesse d'Angoulême ne connaissait de moi que mes ouvrages

et mon refus de servir une autre royauté que la sienne après 1830.

Elle ne se souvenait pas du jeune royaliste inconnu de 1815 qui

gardait la porte de son palais ou qui escortait à cheval la fuite

nocturne de son oncle sur la route de la Belgique; mais elle lisait

dans les _Girondins_ le 10 août, la tour du Temple, le 21 janvier, le

cachot de la Conciergerie, le martyre royal de sa mère disculpée et

sanctifiée par les larmes de l'Europe, et le peintre qui avait déversé

tant d'horreur sur ces supplices, tant de pitié sur ces victimes, ne

lui apparaissait pas comme un sacrilége, mais comme un vengeur.

Cependant, je le répète, moins indulgent que cette princesse envers

moi-même, je me reproche amèrement d'avoir employé une expression

malheureuse, quoique promptement effacée, en parlant d'une reine

enivrée de jeunesse, de beauté, de puissance, d'adulations, et qui

devait être plus tard l'éternelle victime et l'éternel remords de la

Révolution.

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 196 / 208 题