On m'a beaucoup reproché le portrait de la reine; lisez pourtant. Quel
peintre, même madame Lebrun, a porté plus de grâce et plus
d'attendrissement sur cette figure?
«Cette jeune reine semblait avoir été créée par la nature pour attirer
à jamais l'intérêt et la pitié des siècles sur un de ces drames d'État
qui ne sont pas complets quand les infortunes d'une femme ne les
achèvent pas. Fille de Marie-Thérèse, elle avait commencé sa vie dans
les orages de la monarchie autrichienne. Elle était soeur de ces
enfants que l'impératrice tenait par la main quand elle se présenta en
suppliante devant les fidèles Hongrois, et que ces troupes
s'écrièrent: «Mourons pour notre roi Marie-Thérèse!» Sa fille aussi
avait le coeur d'un roi. À son arrivée en France, sa beauté avait
ébloui le royaume: cette beauté était dans tout son éclat. Elle était
grande, élancée, souple: une véritable fille du Tyrol. Les deux
enfants qu'elle avait donnés au trône, loin de la flétrir, ajoutaient
à l'impression de sa personne ce caractère de majesté maternelle qui
sied si bien à la mère d'une nation. Le pressentiment de ses malheurs,
le souvenir des scènes tragiques de Versailles, les inquiétudes de
chaque jour, pâlissaient seulement un peu sa première fraîcheur. La
dignité naturelle de son port n'enlevait rien à la grâce de ses
mouvements; son cou, bien détaché des épaules, avait ces magnifiques
inflexions qui donnent tant d'expression aux attitudes. On sentait la
femme sous la reine, la tendresse du coeur sous la majesté du port.
Ses cheveux blond-cendré étaient longs et soyeux; son front haut et un
peu bombé venait se joindre aux tempes par ces courbes qui donnent
tant de délicatesse et tant de sensibilité à ce siége de la pensée ou
de l'âme chez les femmes; les yeux de ce bleu clair qui rappelle le
ciel du Nord ou l'eau du Danube; le nez aquilin, les narines bien
ouvertes et légèrement renflées, où les émotions palpitaient, signe du
courage; une bouche grande, des dents éclatantes, des lèvres
autrichiennes, c'est-à-dire saillantes et découpées; le tour du visage
ovale, la physionomie mobile, expressive, passionnée; sur l'ensemble
de ces traits, cet éclat qui ne se peut décrire, qui jaillit du
regard, de l'ombre, des reflets du visage, qui l'enveloppe d'un
rayonnement semblable à la vapeur chaude et colorée où nagent les
objets frappés du soleil: dernière expression de la beauté qui lui
donne l'idéal, qui la rend vivante et qui la change en attrait. Avec
tous ces charmes, une âme altérée d'attachement, un coeur facile à
émouvoir, mais ne demandant qu'à se fixer; un sourire pensif et
intelligent qui n'avait rien de banal; des intimités, des
préférences, parce qu'elle se sentait digne d'amitiés. Voilà
Marie-Antoinette comme femme. C'était assez pour faire la félicité
d'un homme et l'ornement d'une cour.
«Pour inspirer un roi indécis et pour faire le salut d'un État dans
des circonstances difficiles, il fallait plus: il fallait le génie du
gouvernement; la reine ne l'avait pas. Rien n'avait pu la préparer au
maniement des forces désordonnées qui s'agitaient autour d'elle; le
malheur ne lui avait pas donné le temps de la réflexion. Accueillie
avec enivrement par une cour orgueilleuse et une nation ardente, elle
avait dû croire à l'éternité de ces sentiments. Elle s'était endormie
dans les dissipations de Trianon. Elle avait entendu les premiers
bouillonnements de la tempête sans croire au danger; elle s'était fiée
à l'amour qu'elle inspirait et qu'elle se sentait dans le coeur. La
cour était devenue exigeante, la nation hostile. Instrument des
intrigues de la cour sur le coeur du roi, elle avait d'abord favorisé,
puis combattu toutes les réformes qui pouvaient prévenir ou ajourner
les crises. Sa politique n'était que de l'engouement, son système
n'était que son abandon alternatif à tous ceux qui lui promettaient le
salut du roi.»