XI

On m'a beaucoup reproché le portrait de la reine; lisez pourtant. Quel

peintre, même madame Lebrun, a porté plus de grâce et plus

d'attendrissement sur cette figure?

«Cette jeune reine semblait avoir été créée par la nature pour attirer

à jamais l'intérêt et la pitié des siècles sur un de ces drames d'État

qui ne sont pas complets quand les infortunes d'une femme ne les

achèvent pas. Fille de Marie-Thérèse, elle avait commencé sa vie dans

les orages de la monarchie autrichienne. Elle était soeur de ces

enfants que l'impératrice tenait par la main quand elle se présenta en

suppliante devant les fidèles Hongrois, et que ces troupes

s'écrièrent: «Mourons pour notre roi Marie-Thérèse!» Sa fille aussi

avait le coeur d'un roi. À son arrivée en France, sa beauté avait

ébloui le royaume: cette beauté était dans tout son éclat. Elle était

grande, élancée, souple: une véritable fille du Tyrol. Les deux

enfants qu'elle avait donnés au trône, loin de la flétrir, ajoutaient

à l'impression de sa personne ce caractère de majesté maternelle qui

sied si bien à la mère d'une nation. Le pressentiment de ses malheurs,

le souvenir des scènes tragiques de Versailles, les inquiétudes de

chaque jour, pâlissaient seulement un peu sa première fraîcheur. La

dignité naturelle de son port n'enlevait rien à la grâce de ses

mouvements; son cou, bien détaché des épaules, avait ces magnifiques

inflexions qui donnent tant d'expression aux attitudes. On sentait la

femme sous la reine, la tendresse du coeur sous la majesté du port.

Ses cheveux blond-cendré étaient longs et soyeux; son front haut et un

peu bombé venait se joindre aux tempes par ces courbes qui donnent

tant de délicatesse et tant de sensibilité à ce siége de la pensée ou

de l'âme chez les femmes; les yeux de ce bleu clair qui rappelle le

ciel du Nord ou l'eau du Danube; le nez aquilin, les narines bien

ouvertes et légèrement renflées, où les émotions palpitaient, signe du

courage; une bouche grande, des dents éclatantes, des lèvres

autrichiennes, c'est-à-dire saillantes et découpées; le tour du visage

ovale, la physionomie mobile, expressive, passionnée; sur l'ensemble

de ces traits, cet éclat qui ne se peut décrire, qui jaillit du

regard, de l'ombre, des reflets du visage, qui l'enveloppe d'un

rayonnement semblable à la vapeur chaude et colorée où nagent les

objets frappés du soleil: dernière expression de la beauté qui lui

donne l'idéal, qui la rend vivante et qui la change en attrait. Avec

tous ces charmes, une âme altérée d'attachement, un coeur facile à

émouvoir, mais ne demandant qu'à se fixer; un sourire pensif et

intelligent qui n'avait rien de banal; des intimités, des

préférences, parce qu'elle se sentait digne d'amitiés. Voilà

Marie-Antoinette comme femme. C'était assez pour faire la félicité

d'un homme et l'ornement d'une cour.

«Pour inspirer un roi indécis et pour faire le salut d'un État dans

des circonstances difficiles, il fallait plus: il fallait le génie du

gouvernement; la reine ne l'avait pas. Rien n'avait pu la préparer au

maniement des forces désordonnées qui s'agitaient autour d'elle; le

malheur ne lui avait pas donné le temps de la réflexion. Accueillie

avec enivrement par une cour orgueilleuse et une nation ardente, elle

avait dû croire à l'éternité de ces sentiments. Elle s'était endormie

dans les dissipations de Trianon. Elle avait entendu les premiers

bouillonnements de la tempête sans croire au danger; elle s'était fiée

à l'amour qu'elle inspirait et qu'elle se sentait dans le coeur. La

cour était devenue exigeante, la nation hostile. Instrument des

intrigues de la cour sur le coeur du roi, elle avait d'abord favorisé,

puis combattu toutes les réformes qui pouvaient prévenir ou ajourner

les crises. Sa politique n'était que de l'engouement, son système

n'était que son abandon alternatif à tous ceux qui lui promettaient le

salut du roi.»

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 195 / 208 题