Ici, je laisse respirer le lecteur et je caractérise l'esprit de la
Révolution. Cette caractérisation est pleine d'erreurs, elle est
lyrique plus que politique. J'y remarque surtout des théories sociales
du _Contrat social_ de Jean-Jacques Rousseau; il faut lire ces pages
avec une extrême précaution de jugement. J'ai lu depuis ce _Contrat
social_ de Jean-Jacques Rousseau que je vantais alors sur parole; j'en
ai publié dernièrement l'analyse et la critique raisonnées
(_Entretiens littéraires_, n. 65 à 67). J'engage mes lecteurs à les
lire; on y verra combien j'ai changé d'impression sur ce faux prophète
d'une liberté anarchique, d'une liberté sans limites, d'une égalité
impraticable. L'histoire et l'expérience m'ont mûri l'esprit; ce n'est
nullement une répudiation de principes, c'est un progrès. La société
libre moins que la société tyrannique ne peut se fonder sur des
mensonges. Le _Contrat social_ de Jean-Jacques Rousseau et les _Droits
de l'homme_ de La Fayette, proclamés en 1789, sont un catalogue de
contre-vérités politiques. Ni l'un ni l'autre de ces apologistes des
droits de l'homme en société ne comprenaient la portée de ce qu'ils
écrivaient; du moins, ils n'en prévoyaient pas les conséquences. Le
peuple votait d'enthousiasme, quoi? le néant. Combien il serait beau
aujourd'hui d'écrire ces vrais droits de l'homme par la main d'un
Aristote, d'un Bacon, d'un Montesquieu, d'un Mirabeau! Car Mirabeau ne
donne jamais dans ces métaphysiques de Jean-Jacques Rousseau; il les
laisse jeter au peuple comme des osselets, mais il s'en moque toujours
les portes fermées. S'il n'avait pas la vertu de la probité politique,
il avait le génie des réalités.
X
Le portrait de Louis XVI est vrai, il est respectueux pour le malheur
de sa situation.
Voyez ce dernier trait:
«Dans la situation de Louis XVI, et quand on se demande quel est le
conseil qui aurait pu le sauver, on cherche et on ne trouve pas. Il y
a des circonstances qui enlacent tous les mouvements d'un homme dans
un tel piége que, quelque direction qu'il prenne, il tombe dans la
fatalité de ses fautes ou dans celle de ses vertus. Louis XVI en était
là. Toute la dépopularisation de la royauté en France, toutes les
fautes des administrations précédentes, tous les vices des rois,
toutes les hontes des cours, tous les griefs du peuple, avaient pour
ainsi dire abouti sur sa tête et marqué son front innocent pour
l'expiation de plusieurs siècles. Les époques de rénovation ont leurs
sacrifices. Quand elles veulent renouveler une institution qui ne leur
va plus, elles entassent sur l'homme en qui cette institution se
personnifie tout l'odieux et toute la condamnation de l'institution
elle-même; elles font de cet homme une victime qu'elles immolent au
temps: Louis XVI était cette victime innocente, mais chargée de toutes
les iniquités des trônes, et qui devait être immolée en châtiment de
la royauté. Voilà le roi.»