VIII

Lisez son portrait politique à la suite de son portrait physique et

moral; l'homme personnifie immédiatement en lui non-seulement la

pensée, mais, hélas! aussi les passions et les immoralités que toute

révolution fait bouillonner dans toutes ces vastes commotions

humaines.

«Dès son entrée dans l'Assemblée nationale, il la remplit; il y est

lui seul le peuple entier. Ses gestes sont des ordres, ses motions

sont des coups d'État. Il se met de niveau avec le trône. La noblesse

se sent vaincue par cette force sortie de son sein. Le clergé, qui est

peuple, et qui veut remettre la démocratie dans l'Église, lui prête sa

force pour faire écrouler la double aristocratie de la noblesse et des

évêques. Tout tombe en quelques mois de ce qui avait été bâti et

cimenté par les siècles. Mirabeau se reconnaît seul au milieu de ces

débris. Son rôle de tribun cesse. Celui de l'homme d'État commence. Il

y est plus grand encore que dans le premier. Là où tout le monde

tâtonne, il touche juste, il marche droit. La Révolution dans sa tête

n'est plus une colère, c'est un plan. La philosophie du dix-huitième

siècle, modérée par la prudence du politique, découle toute formulée

de ses lèvres. Son éloquence, impérative comme la loi, n'est plus que

le talent de passionner la raison. Sa parole allume et éclaire tout.

Presque seul dès ce moment, il a le courage de rester seul. Il brave

l'envie, la haine et les murmures, appuyé sur le sentiment de sa

supériorité. Il congédie avec dédain les passions qui l'ont suivi

jusque-là. Il ne veut plus d'elles le jour où sa cause n'en a plus

besoin; il ne parle plus aux hommes qu'au nom de son génie. Ce titre

lui suffit pour être obéi. L'assentiment que trouve la vérité dans les

âmes est sa puissance. Sa force lui revient par le contre-coup. Il

s'élève entre tous les partis et au-dessus d'eux. Tous le détestent,

parce qu'il les domine; et tous le convoitent, parce qu'il peut les

perdre ou les servir. Il ne se donne à aucun, il négocie avec tous; il

pose, impassible sur l'élément tumultueux de cette Assemblée, les

bases de la constitution réformée: législation, finances, diplomatie,

guerre, religion, économie politique, balance des pouvoirs, il aborde

et il tranche toutes les questions, non en utopiste, mais en

politique. La solution qu'il apporte est toujours la moyenne exacte

entre l'idéal et la pratique. Il met la raison à la portée des moeurs,

et les institutions en rapport avec les habitudes. Il veut un trône

pour appuyer la démocratie, il veut la liberté dans les chambres, et

la volonté de la nation, une et irrésistible, dans le gouvernement. Le

caractère de son génie, tant défini et tant méconnu, est encore moins

l'audace que la justesse. Il a sous la majesté de l'expression

l'infaillibilité du bon sens. Ses vices mêmes ne peuvent prévaloir sur

la netteté et sur la sincérité de son intelligence. Au pied de la

tribune, c'est un homme sans pudeur et sans vertu; à la tribune, c'est

un honnête homme. Livré à ses déportements privés, marchandé par les

puissances étrangères, vendu à la cour pour satisfaire ses goûts

dispendieux, il garde dans ce trafic honteux de son caractère

l'incorruptibilité de son génie. De toutes les forces d'un grand homme

sur son siècle, il ne lui manque que l'honnêteté. Le peuple n'est pas

une religion pour lui, c'est un instrument; son dieu, à lui, c'est la

gloire; sa foi, c'est la postérité; sa conscience n'est que dans son

esprit; le fanatisme de son idée est tout humain; le froid

matérialisme de son siècle enlève à son âme le mobile, la force et le

but des choses impérissables. Il meurt en disant: «Enveloppez-moi de

parfums et couronnez-moi de fleurs pour entrer dans le sommeil

éternel.» Il est tout du temps; il n'imprime à son oeuvre rien

d'infini.»

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 193 / 208 题