VII

«Mirabeau venait de mourir. L'instinct du peuple le portait à se

presser en foule autour de la maison de son tribun, comme pour

demander encore des inspirations à son cercueil; mais Mirabeau vivant

lui-même n'en aurait plus eu à donner. Son génie avait pâli devant

celui de la Révolution; entraîné à un précipice inévitable par le char

même qu'il avait lancé, il se cramponnait en vain à la tribune. Les

derniers mémoires qu'il adressait au roi, et que l'armoire de fer nous

a livrés avec le secret de sa vénalité, témoignent de l'affaissement

et du découragement de son intelligence. Ses conseils sont versatiles,

incohérents, presque puérils. Tantôt il arrêtera la Révolution avec un

grain de sable. Tantôt il place le salut de la monarchie dans une

proclamation de la couronne et dans une cérémonie royale propre à

populariser le roi. Tantôt il veut acheter les applaudissements des

tribunes et croit que la nation lui sera vendue avec eux. La petitesse

des moyens de salut contraste avec l'immensité croissante des périls.

Le désordre est dans ses idées. On sent qu'il a eu la main forcée par

les passions qu'il a soulevées, et que, ne pouvant plus les diriger,

il les trahit, mais sans pouvoir les perdre. Ce grand agitateur n'est

plus qu'un courtisan effrayé qui se réfugie sous le trône, et qui,

balbutiant encore les mots terribles de nation et de liberté, qui

sont dans son rôle, a déjà contracté dans son âme toute la petitesse

et toute la vanité des pensées de cour. Le génie fait pitié quand on

le voit aux prises avec l'impossible. Mirabeau était le plus fort des

hommes de son temps; mais le plus grand des hommes se débattant contre

un élément en fureur ne paraît plus qu'un insensé. La chute n'est

majestueuse que quand on tombe avec sa vertu.»

Cours familier de Littérature - Volume 12 · 第 192 / 208 题